LA CATHÉDRALE.
L’orgue et les cloches de la cathédrale de Strasbourg retentissent et se répondent alternativement.
LA CATHÉDRALE.
i.
Ma voix, entendez-vous ma voix qui gronde, ma voix qui bourdonne ? Je dormais accroupie sous mon manteau de pierre. Orgue aux tuyaux faits dans le ciel, bel orgue, que me veux-tu ? Pourquoi m’enivres-tu de tes cris comme d’une coupe du vin du Rhin ? Mes cloches et mes clochetons tremblottent, mes vitres frissonnent, mes pieds chancellent sous la grêle et le vent de tes chants. Allons, mes saints de pierre ; allons, mes saints de vermillon assoupis sur mes vitraux, debout, debout. Entendez-vous ? Allons, mes vierges de granit, chantez dans vos niches en tournant vos fuseaux. Allons aussi, mes griffons qui portez mes piliers sur vos têtes, ouvrez vos gueules. Allons, mes serpens, mes colombes de marbre qui vous pendez aux branches de mes voûtes. Allons, mes rois chevelus, qui rêvez le long de mes galeries sur vos chevaux caparaçonnés dans un roc des Vosges. Taillez, navrez, éperonnez leurs flancs, déchiquetez leurs croupes, brisez vos sceptres de granit sur leurs poitrails et leurs crinières de granit, tant que la pierre hennisse, tant qu’au loin, à l’alentour, les cavales des Vosges demandent à leurs maîtres dans l’étable : Maître, maître, où vont les chevaux de pierre qui hennissent ? où vont les cavaliers de pierre qui montent à cette heure au galop, dans les tours, jusqu’au bord des nuages ? Allons, nains, anges, dragons aspidiques, salamandres, gorgones, incrustés dans les plis de mes piliers, gonflez vos joues, ouvrez vos bouches, criez, chantez avec vos langues et vos voix de porphyre ; hurlez dans l’arceau de la voûte, dans la dalle du pavé, dans la poussière du caveau, dans la pointe du clocher, dans la niche de la nef, dans le creux de la cloche. Donnez-moi tous vos chants dans le pli de mon manteau, à moi qui monte au ciel avec ma plus haute tour. Encore ! encore ! oh ! je veux monter plus haut. Encore un degré, encore un pan de mur, encore une tourelle, encore un fût rongé qui me grandisse assez pour que je jette leurs voix avec ma voix sur le plus haut nuage où le Seigneur est assis
ii.
Qui a tracé, il y a mille ans, sur un rouleau de parchemin le plan de mes tours à dentelles, de ma nef dorée ? Est-ce un maître de Cologne ou bien est-ce un maître de Reims ? Qui a tracé en vermillon le plan de mes colonnettes agiles, de mes portes rugissantes ? Est-ce un maître de Vienne ou bien est-ce un maître de Rouen ? Non pas, non pas. C’est le diable qui l’a vendu à l’ouvrier pour le prix de son ame ; monte donc, ma tourelle ; échevelée, habillée en pleureuse, glisse-toi, roule-toi dans le nuage comme une ame qui frappe de son aile de soie à la voûte du ciel sans pouvoir l’entr’ouvrir
iii.
Ma tête, ah ! ma tête a percé le nuage d’automne. Elle a percé le plus haut des nuages ; pourquoi les arbres ne veulent-ils pas monter plus haut que les fougères ? Pourquoi les éperviers ne veulent-ils pas monter plus haut que ma ceinture ? C’est que l’aile des éperviers est lasse. C’est que l’œil des éperviers se trouble. Déjà mes tours à moi ont le vertige. Comment feront-elles pour redescendre leurs degrés ?
iv.
Voyez ! mes petites chapelles noires se couchent autour de moi comme des génisses noires au pied de la montagne. Ne craignez rien, mes petites chapelles. Des trèfles et des ceps de pierre croissent dans mon vallon ; le faucheur ne les fauchera pas, le vigneron ne les arrachera pas dans ma vigne. Des troncs et des branches de sapin germent sur mes sommets. Le bûcheron ne coupera pas de sapin dans ma forêt. La bûcheronne n’abattra ni troncs ni branches sur mes coteaux.
v.
Des rois et des papes trônent dans mes vallées, ils ont pour château une niche ciselée par un bon ouvrier. Si la pluie en tombant les découronne goutte à goutte, après mille ans, ils ont sur leurs têtes un dais de rochers festonné en trois jours par l’aiguille d’une fée. Le rayon du soleil les salue dès qu’il luit ; l’épervier fait son nid sur leurs diadèmes ; le lierre leur refait leur manteau chaque automne. Jour et nuit, depuis mille ans, ils tiennent leurs sceptres levés sur les frimas et sur les orages entassés qui s’agenouillent à leurs pieds.
vi.
Écoutez ! écoutez ! sans mentir, je vais vous dire mon secret pour ne pas crouler. Les nombres me sont sacrés : sur leur harmonie je m’appuie sans peur. Mes deux tours et ma nef font le nombre trois et la Trinité. Mes sept chapelles, liées à mon côté, sont mes sept mystères, qui me serrent les flancs : ah ! que leur ombre est noire, et muette, et profonde ! Mes douze colonnes dans le chœur, de pierre d’Afrique, sont mes douze apôtres, qui m’aident à porter ma croix ; et moi, je suis un grand chiffre lapidaire que l’Éternité trace, de sa main ridée, sur sa muraille, pour compter son âge.
vii.
Courage, mes saints, mes dragons, mes vierges incrustées dans mes piliers. Vous m’avez répondu dans la poussière du caveau, dans la niche de la nef, dans le creux de la cloche. Vos voix grossissent, mes portes hurlent, mes tours résonnent comme l’ouragan ; mes colonnes et mes colonnettes vibrent comme la corde d’une viole.
viii.
Les montagnes à pic n’ont point de voix pour dire leurs secrets ; les rochers n’en ont point dans leurs grottes, ni les forêts de sapin sur leurs cimes qui grisonnent. Moi, je parle pour eux ; de mon sommet, j’écoute nuit et jour leurs génies égarés, leurs esprits muets pour leur prêter ma voix d’airain, et pour rouler dans le nuage d’hiver leur âme paresseuse sur mes paroles bondissantes et sur mes chants aux roues de bronze.
ix.
Quand les jeunes ouvriers avec leurs truelles furent montés en chantant jusqu’au pied de ma tour, ils dirent au maître : Maître, aurons-nous bientôt fini ? l’ouvrage est long, la vie est courte. Le maître ne répondit rien. Quand les jeunes ouvriers devenus hommes furent montés avec leurs truelles jusqu’à la fenêtre de ma tour, ils dirent au maître : Maître, aurons-nous bientôt fini ? voyez ! nos cheveux blanchissent, nos mains sont trop vieilles, nous allons mourir demain. Le maître répondit : Demain, vos fils viendront, puis vos petits-fils, après eux dans cent ans, avec des truelles toutes neuves ; puis, vos petits-neveux ; et personne, ni maître ni ouvrier, ne verra jamais la tour se clore sous le ciel, ni sa dernière pierre. C’est le secret de Dieu.
x.
Dans les plis de ma robe je traîne des peuples éternels ; dans ma ceinture je noue autour de mes reins, pour me faire plus belle, des siècles ciselés. Pendant mille ans, j’ai cherché dans la ville une place pour m’asseoir. Qui sait, qui sait où est dans la ville le carrefour le plus fréquenté à toute heure, pour que j’y voie de mes fenêtres où vont avec leurs pieds boueux les rois, les peuples, les années, les empires, les générations de ribauds, de moines, de fileurs et de peigneurs de lin qui passent jour et nuit sur les dalles de mon pavé, sans jamais revenir, comme une louve se blottit avec ses louveteaux pour regarder fondre la neige dans son creux de rocher.
xi.
Savez-vous qui est mon maître ? Ah ! savez-vous comme il se nomme ? il a rougi mes vitraux du sang de sa tunique. C’est lui qui a attaché avec une corde de pierre ma nef au rivage du ciel comme une barque de Galilée à un tronc de figuier, pour naviguer quand il lui plaît sur les nuages. Allons, vogue, vogue, ma nef, avec tes cordages, avec ton mât de granit sur la brume. Vogue avec ton beau pilote, avec tes voiles de marbre repliés en fuseau, en haut, en bas, au large, à l’alentour, jusqu’à la ville des anges.
LE CHRIST, sur un des vitraux de la cathédrale.
Ma cathédrale, c’est assez.
LA CATHÉDRALE.
Seigneur, je me suis tue.
SAINT-MARC, sur un des vitraux.
Et moi, Seigneur, je vous en prie, laissez-moi dans mon vitrail soulever de dessus mes yeux mon manteau de cristal pour regarder, à travers mes paupières azurées, ceux qui entrent dans l’église. C’est l’heure de la danse des morts. Tous les morts ont entendu la voix de la cathédrale. Les voilà. Ils viennent, ils viennent pour la danse. Ils viennent à pas légers, sans bruit dans les galeries, sans bruit dans les chapelles, sans bruit dans le jubé, comme la neige qui tombe par flocons dans un verger par une nuit de Noël. Les voyez-vous ? Ils ont tous pris leurs habits de fête ; à présent ils se penchent sur les balcons comme des cascatelles sur leurs rochers. Oh ! qu’ils ont l’air triste les morts pour venir à la danse ! Quand les feuilles de chêne tourbillonnent sous le vent dans les carrefours de bruyère, elles ne regrettent pas autant la cime du chêne, ni le creux de la grotte. Mes larmes tombent goutte à goutte sur mon auréole. Mais que pensent-ils de regarder avec leurs yeux vides du côté de l’horloge ? À présent ils se pendent avec les dents aux grilles du chœur ; ils se cramponnent avec leurs ongles aux dragons des piliers ; ils s’accoudent dans les niches ; ils se heurtent, ils se broient sous les voûtes, sur les degrés du maître-autel. À présent, les portes sont fermées, l’église est pleine. Que font les papes et les archevêques ? Ils gardent leurs mitres sur leurs chefs ; après eux viennent les rois qui portent leurs couronnes sur leurs fronts de squelettes ; après les rois, six mille comtes qui couvrent leurs nuques de leurs manteaux. Voyez-les ! les rangs se serrent pour leur faire place. Les voilà maintenant qui se donnent la main. Ils font une grande ronde dans la nef, et ils vont commencer à chanter. Que vont-ils dire ? Leurs pieds nus sonnent sur les dalles. Leurs épées claquent à leurs côtés dans le fourreau. Leurs têtes branlantes s’entrechoquent : la cathédrale bondit avec eux comme une barque par la tempête sur la mer de Galilée.
CHŒUR DES ROIS MORTS.
Rentrons dans nos caveaux. Nos paupières sont trop pesantes ; nos cheveux secouent autour de nous une poussière trop humide ; nos mains, qui pendillent, sont trop froides……… ô Christ ! ô Christ ! pourquoi nous as-tu trompés ? ô Christ ! pourquoi nous as-tu menti ? Depuis mille ans, nous nous roulons dans nos caveaux, sous nos dalles ciselées, pour chercher la porte de ton ciel. Nous ne trouvons que la toile que l’araignée tend sur nos têtes. Où sont donc les sons des violes de tes anges ? Nous n’entendons que la scie aiguë du ver qui ronge nos tombeaux. Où est le pain qui devait nous nourrir ? Nous n’avons à boire que nos larmes qui ont creusé nos joues. Où est la maison de ton père ? Où est son dais étoilé ? Est-ce la source tarie que nous creusons de nos ongles ? Est-ce la dalle polie que nous frappons de nos têtes, jour et nuit ? Où est la fleur de ta vigne qui devait guérir la plaie de nos cœurs ? Nous n’avons trouvé que des vipères qui rampent sur nos dalles ; nous n’avons vu que des couleuvres qui vomissent leur venin sur nos lèvres. Ô Christ ! pourquoi nous as-tu trompés ?
CHŒUR DES FEMMES.
Ôvierge Marie ! pourquoi nous avez-vous trompées ? En nous réveillant, nous avons cherché à nos côtés nos enfans, nos petits-enfans, et nos bien-aimés qui devaient nous sourire au matin dans des niches d’azur. Nous n’avons trouvé que des ronces, des mauves passées, et des orties qui enfonçaient leurs racines sur nos têtes.
CHŒUR DES ENFANTS.
Ah ! qu’il fait noir dans mon berceau de pierre ! Ah ! que mon berceau est dur ! Où est ma mère pour me lever ? où est mon père pour me bercer ? Où sont les anges pour me donner ma robe, ma belle robe de lumière ? Mon père, ma mère, où êtes-vous ? J’ai peur, j’ai peur dans mon berceau de pierre.
LA CATHÉDRALE, au bruit des cloches et de l’orgue.
Dansez, dansez, rois et reines, enfans et femmes ; ce n’est pas le temps de pleurer. L’éternité se rit de vous, comme le vent quand il s’amuse à travers les carrefours, avec l’herbe des faneurs qu’il a ramassée dans les clairières.
LE ROI ATTILA.
Est-ce là mon royaume ? Il a six pieds de long pour y coucher son roi. Maudits soient mes amulettes. Maudits soient les bâtons des sorciers. Ma jument s’est égarée dans la forêt du Christ. Voyez ! elle a renversé son cavalier sous son poitrail noir. Dites-moi donc, mes amulettes, où sont passés les vautours couronnés avec les corneilles grises qui les suivaient ? Dis-moi, ma belle cavale noire, où sont passés mes peuples qui croissaient sous la corne de tes pieds d’ébène, comme les ombres du soir en automne ? Les ombres sont restées. Mes frères sont partis. Ma tente, couleur de tes cheveux, pend sur ma tête à la branche de l’arbre des combats par l’anneau de la mort. Ramène-moi vers eux dans les steppes du ciel, ma belle cavale noire. Je te baignerai tout un jour, jusqu’à ta croupe haletante, dans la source où boivent les étoiles.
LE ROI SIEGFROY.
Est-ce là le Walhalla ? Non, ce n’est pas là le Walhalla. Est-ce le frène des Ases qui verdoie sur le monde ? Est-ce le coursier des mers qui hennit sur sa vague avec les hommes des combats ? Et cette voix qui hurle, est-ce le corbeau qui prophétise sur l’épaule de Révil ? Louves attelées de vipères ; cornes magiques que le bouvier remplit pour enivrer les lèvres des héros ; rameaux des cerfs qui distillent les fleuves goutte à goutte ; runes gravés sur le tranchant de l’épée, sur le plat de la rame, sur le bord du bouclier, sur la proue du vaisseau, sur la roue du chariot, sur la pointe des nuages ; tout le ciel orageux de Révil, comment s’est-il changé sur ma tête en voûtes de rochers ? Pourquoi les valkyries ont-elles des lits de pierre ? Et pourquoi les nornes nébuleuses ont-elles mis à leurs reins des ceintures de granit ? Malheur ! malheur ! les dieux sont morts ; leur soir est arrivé. Chantons le chant des funérailles.
LE ROI ARTHUS, à sa cour.
Non pas, non pas, Lancelot, Tristan, Parceval, mes prud’hommes, ne dites pas que voici la forêt de Brocéliande. Depuis plus de cent ans, j’écoute l’oreille contre terre le cor enchanté de Clingsor. Depuis plus de cent ans, je n’ai pas entendu seulement le char d’une fée heurter de son essieu ma couronne. Pourquoi avons-nous laissé nos coupes à demi pleines sur notre table ronde ? Les nains de Bretagne, si nous étions restés chacun à notre place, nous les auraient remplies jusqu’à la fin du monde. Mais le Christ n’a rien à nous donner. Il n’a ni pain, ni vin, ni panetier, ni échanson, ni écuyer courtois. Regardez ! sa table est vide et creuse. Il n’y tient qu’un convive à la fois. Sa coupe n’est jamais pleine que des gouttes de pluie qui suintent des dalles, une à une, tous les ans.
L’EMPEREUR CHARLEMAGNE.
Arthus, parlez bas. Si vous faites un pas de plus sur mes dalles, avec vos éperons résonnans, ma barbe blanche, qui reluit, ma bulle impériale, mon pourpoint d’écarlate, mes douze pairs à mes côtés, mon cœur d’aigle des Alpes, mon sceptre à fleur de lis coupé dans une futaie de Roncevaux, s’en vont choir en poussière sur un pan de votre manteau royal ; et vous direz en secouant à terre le pan de votre manteau terni : Mes gendres, où donc est Charlemagne ? Par où est-il passé, sans héraults ni pages, notre empereur, qui tenait tout à l’heure son globe dans sa main, comme un faucon qui dort ? (En se mêlant à la ronde.) Christ ! Christ ! puisque vous m’avez trompé, rendez-moi mes cent monastères cachés dans les Ardennes ; rendez-moi mes cloches dorées, baptisées de mon nom, mes châsses et mes chapelles, mes bannières filées par le rouet de Berthe, mes ciboires de vermeil, et mes peuples agenouillés de Roncevaux jusqu’à la Forêt-Noire !
LA CATHÉDRALE.
Dans la vallée ombreuse qui mène en Italie, je connais une grotte plus cachée que tes cent monastères ; je connais sur les monts un pic plus haut que tes clochers ; les nuages, en été, flottent mieux que tes bannières filées par le rouet de Berthe ; la rosée est plus fraîche sur une marguerite de Linange que dans tes ciboires de vermeil, et les flots de l’Océan sont mieux courbés vers terre que tes peuples de Roncevaux jusqu’à la Forêt-Noire.
CHŒUR DES FEMMES.
Rendez-nous à nous nos soupirs et nos larmes !
LA CATHÉDRALE.
Les vents aussi ont des soupirs quand c’est le soir : demandez vos soupirs aux vents. Les grottes aussi ont des larmes qu’elles distillent goutte à goutte : demandez vos larmes aux grottes.
CHŒUR DES ENFANS.
Rendez-nous à nous nos couronnes de fleurs ; rendez-nous nos corbeilles de roses que nous avons jetées à la Fête-Dieu sur le chemin des prêtres !
LA CATHÉDRALE.
Il y a des roses de pierre sur ma tige ; il y a des guirlandes de pierre autour de ma tête. Enfans, si vous pouvez, découronnez ma tête et reprenez vos roses sur ma tige.
LE PAPE GRÉGROIRE vii.
Et moi, qu’ai-je à faire à présent de ma double croix et de ma triple couronne ? Les morts s’assemblent autour de moi pour que je donne à chacun la portion de néant qui lui revient… Malheur ! le paradis, l’enfer, le purgatoire n’étaient que dans mon ame ; la poignée et la lame de l’épée des archanges ne flamboyaient que dans mon sein ; il n’y avait de cieux infinis que ceux que mon génie pliait et dépliait lui-même pour s’abriter dans son désert… Mais peut-être l’heure va-t-elle sonner où la porte du Christ roulera sur ses gonds… Non, non ! Grégoire de Soana, tu as assez attendu ! Tes pieds se sont séchés à frapper les dalles ; tes yeux se sont fondus dans leurs orbites à regarder dans la poussière de ton caveau ; ta langue s’est usée dans ta bouche à appeler : Christ ! Christ ! et tes mains sont restées vides ; oui, elles sont encore vides, toujours vides comme tout à l’heure ! Regardez, regardez, mes bons seigneurs ; c’est la vérité : voyez ! que tous les morts me cachent leur blessure ! que tous les martyrs mettent leur plaie dans l’ombre ! je n’en peux guérir aucune. J’apporte en retour une toile filée par l’araignée à ceux qui ont donné leur couronne au Christ ; j’apporte, dans le creux de ma main, une pincée de cendres à ceux qui attendaient un royaume d’étoiles dans l’océan du firmament.
CHŒUR DE TOUS LES ROIS MORTS.
Malheur ! malheur ! Qu’allons-nous devenir ?
LA CATHÉDRALE.
Çà ! que feriez-vous donc tous, je vous prie, d’un royaume éternel, si je vous en donnais un ? Croyez-moi ! vos bras sont trop maigres, vos mains sont trop froides, pour porter de nouveau ni sceptre, ni bulle, ni couronne. Deux ou trois jours de vie à vous tenir debout ont séché la moelle dans vos os. Que diriez-vous, s’il fallait porter comme moi, été, hiver, sur votre tête, sans fléchir, un diadème de rochers sous la neige et sous la pluie ? Allez ! quand l’horloge a sonné sous mes arceaux, l’heure qui tremble ne dit pas à l’Éternité : Arrête-moi sur le bord de la cloche ; je veux durer, je veux vibrer toujours ! Et moi, je suis l’Éternité visible sur la terre. Vous êtes, vous, l’heure errante qui s’est vêtue dans le monde, en courant, de son manteau retentissant. Maintenant, que je me joue de vous, s’il vous plaît, mes heures couronnées, oh ! si fragiles, est-ce possible ? oh ! si fantasques ! oh ! si bruyantes ! allons ! amusez-moi, égayez-moi, déridez-moi, mes belles heures empourprées ! Faites sonner en carillon, faites vibrer dans l’air les uns contre les autres, comme ferait un sonneur qui marquerait ma journée, vos mitres de papes, vos crosses d’évêques, vos sceptres de rois, vos têtes branlantes, vos mains pendantes, vos épées de capitaines, vos chapelets d’ermites, vos éperons de cavaliers, vos blasons, vos noms et vos couronnes ! Je suis triste : vous êtes tout mon jouet ; dansez et dansez, rois et reines, enfans et femmes, jusqu’au matin !
QUATRIÈME JOURNÉE.