‹ Aimée Villard, fille de FranceChapitre 19 sur 32 · XVIII

XVIII

Aimée cachait profond sa peine, mais elle se trouvait bien lasse. Jamais elle n’avait mesuré tant de jours où son cœur s’était dévoué. Elle ne pensait pas que par elle, la maison, la terre avaient été préservées. Et elle ne pouvait empêcher que le souvenir de Jacques Lavergne ne l’atteignît encore à certaines heures silencieuses où le soir d’été se replie.

Elle avait maintenant le loisir d’aller souvent à Lascaud. Avec Clémentine qui s’occupait de couture, elle devisait des choses du pays, et le rire naïf de son amie qui fusait à propos de riens, l’ensoleillait. Bien jeunes encore, elles pouvaient se dire: «Te souviens-tu?» et parler des années de prime enfance.

Les jours s’écoulaient, calmes, limpides, reflétant du ciel.

Aimée s’attardait au champ. Elle emmenait avec elle Nonot qui l’égayait par maintes boutades d’enfant éveillé. Lorsqu’il avait assez cabriolé dans la prairie rase, bien joué avec Brunette, il venait se blottir contre sa grande sœur et demeurait quelque temps silencieux. Elle sentait une douceur infinie descendre, lorsqu’elle posait sa main sur la petite tête blonde. Comme cet enfant gardait bien son cœur!

En ce temps, il advint que Brunette mit bas un petit, dans le nid de paille qu’elle roula dans un coin de la grange.

--Nous n’aurons pas besoin de noyer les autres, puisqu’y en a qu’un, dit Fansat.

Nonot, Vone et Tine voulurent toucher le nouveau-né qui était couleur de paille d’avoine.

--Il n’a pas les œils encore ouverts, dit Nonot.

--Il est bien grassouillet, ajouta Vone.

Brunette leur laissa caresser son petit, puis elle l’attira sous sa fourrure noire, après l’avoir léché de sa large langue. Et l’on entendait le clappement du nourrisson qui tétait, cependant que la mère ouvrait grands ses beaux yeux dorés.

Il ne se passait pas de jours sans que l’on vînt la fêter, lui porter un bout de galette, une jatte de lait. Alors elle se levait pour remercier et le petit chien détaché de sa mamelle roulait drôlement sur les reins, ce qui amusait beaucoup les enfants. Puis elle revenait à son nid et s’immobilisait pour ne cligner que de l’œil et ne frémir que du bout de ses oreilles frisées.

Après une huitaine de jours, elle put quitter son petit et reprendre sa tâche dans les champs. Le chiot goulu la tétait trois fois par jour et maintenant il pouvait se soutenir en tremblant sur ses courtes pattes pour retomber vite sur son derrière orné d’une queue rase guère plus grosse que celle d’un rat. Il ouvrit les yeux et les montra, couleur d’étang à la brume; l’or de la vie n’y mettrait son anneau que plus tard.

Le dimanche qui suivit la bonne fête du 15 août, Aimée, levée dès la pointe du jour, aperçut Brunette qui revenait d’une brève promenade qu’elle avait coutume de faire, dès l’aube. Elle avait l’air inquiet; son poil se hérissait quand elle poussa la porte de la grange qui était entr’ouverte. Aimée vint la caresser. Le petit chien sortit de son nid de paille et sauta vers sa mère pour la téter. Mais Brunette l’éloigna, ce qui étonna beaucoup Aimée. Et tout à coup, elle s’abattit tout d’une pièce ainsi qu’une masse de bois, les pattes étirées comme si elles étaient liées. Ce fut si brusque qu’il parut à Aimée qu’en tombant sur la terre battue, elle s’était transpercé le cœur de part en part sur quelque couteau dressé.

Bientôt Aimée comprit; Brunette se débattait, roidie, durcie, empoisonnée sans aucun doute. Elle la releva et la soutint entre ses bras. Elle la caressait et tremblait comme elle. La bonne bête la regardait d’un œil dilaté et fixe.

Alors elle appela de toutes ses forces et demanda du lait. Lionnou Fansat accourut, apportant une jatte qui en était pleine. Il grogna:

--C’est ce porc de Courteux.

Elle arriva à mettre Brunette debout. La chienne eut la force de lapper le lait en frissonnant de tout son corps où passaient des élancements qui lui rebroussaient le poil. Mais de nouveau elle tomba sur le flanc, horriblement crispée.

Aimée vit bien qu’elle allait mourir. Elle la prit tout contre elle en s’asseyant sur un tas de foin et des larmes roulaient sur ses joues. Les regards suppliants de Brunette, tandis qu’elle haletait les muscles sortis comme des cordes, se tendaient vers sa maîtresse; ils semblaient dire:

--Sauve-moi; je ne t’ai jamais fait de peine! Comment ne peux-tu pas me sauver!

Fansat pleurait en éloignant le petit chien. Le poison agissait avec une effrayante violence. Aimée se sentait impuissante à sauver Brunette. Elle vit peu à peu les yeux de la bête si chère pâlir, devenir glauques et s’effacer l’anneau d’or qui les éclairait. Un dernier accès; Brunette se détendit, pencha sa belle tête et mourut.