XIX
On l’enterra dans le verger sous un pommier rond, dans ces ombres où tant de fois elle avait dormi à l’heure chaude de midi, en ces lieux qu’elle gardait de ses abois vigilants et de ses regards attentifs. Un petit oiseau était venu se poser sur le tertre frais, sans doute pour y cueillir quelque grain; Aimée y vit un signe de douceur.
Brunette fut pleurée dans les champs et le soir, au coin du feu. La mère, le vieux Villard et Lionnou Fansat retracèrent sa vie obscure que la fidélité réchauffait sans cesse, pareille à quelque flamme profonde dont on ne voyait qu’un reflet fauve dans ses bons yeux.
--Il ne lui manquait que la parole, dit la mère.
--Non pas! tous ses mouvements parlaient, s’écria Aimée. Elle montrait sa joie par des battements de sa queue en panache; son inquiétude quand elle pointait ses oreilles, son obéissance lorsqu’elle les rabattait. Elle avait des signes pour toutes les circonstances de la vie.
Le vieux Villard rappelait qu’il l’avait dressée, jeunette, pas plus grosse qu’un chou. Dans le pré des Beaux, elle jappait et, se lançant sur les vaches, elle butait contre des mottes de taupes, faisait la culbute et repartait de plus belle. Qu’elle était mignonne et vaillante!
Nonot ne pouvait croire qu’il ne la reverrait plus et il l’appelait plusieurs fois par jour, bien surpris qu’elle ne lui répondît pas, elle qui accourait de si loin pour lui poser ses pattes sur l’épaule. Vone lui dit:
--Elle est partie trop loin, mon Nonot, elle ne t’entend pas.
Mais Lionnou Fansat avait juré de confondre ce brigand de Courteux. Il alla à Rieux et entrant chez le pharmacien, il acheta quelque brimborion de remède. Puis, avant de passer la porte, il demanda:
--Vous avez vendu de la noix vomique à Courteux, de la Grangerie. Ce brigand a empoisonné notre chienne.
--Oui, il m’en a demandé, il y a quatre jours, pour les taupes qui ravagent ses champs. Il en a pris de quoi tuer un bœuf.
Lionnou Fansat tira son chapeau et s’en fut à la Grangerie. A moitié chemin, il rencontra Courteux dans les parages de Villemonteil. Il se précipita sur lui:
--Ah! bandit, tu as empoisonné notre Brunette! Ah! tête de putois!
Courteux se recroquevillait.
--Prends garde à toi si tu me touches. Je n’ai pas pour un sou de poison chez nous.
--Menteur! Le pharmacien t’en a vendu une provision; j’en sors, pas plus tard que ce matin!
Courteux grogna des mot indistincts et jeta des regards bas et fuyants. Fansat lui cria dans la barbe:
--Je t’avertis que si tu recommences le plus petit tour contre la Genette, je te couperai les oreilles avec mon couteau.
Et n’y tenant plus, il l’empoigna à plein corps et le lança dans un fourré d’épines noires.
Courteux hurlait à l’assassin. Fansat lui imposa silence et sortant son couteau de sa poche, il lui souffla une telle peur qu’il se tint coi et ne bougea pas plus qu’une méchante bête traquée.