‹ Aimée Villard, fille de FranceChapitre 21 sur 32 · XX

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Au temps des battaisons, il arriva que de bonnes gens se plaignirent plus fort que de coutume, de la rapacité de Courteux. Les sacs de blé qui leur étaient dus fondirent, au moment du partage, sans que l’on pût en accuser la chaleur torride. On les ficela plus bas qu’on ne l’avait pensé. Courteux assurait que ce phénomène était tout naturel; chacun pouvait se contenter de ce qui restait, après tant de travaux.

D’habitude, pauvres vieux et femmes trop débiles pour cultiver eux-mêmes leur bien enrageaient, mais se taisaient.

Cette fois, la femme Courteux reçut un avertissement sous les espèces d’œufs que l’on écrasa sur sa figure, en plein marché de Rieux; ce qui la fit ressembler, ainsi jaunie et furieuse, à quelque sorcière chinoise.

Là ne se borna pas le signe de la réprobation communale.

Quelques jours après les réjouissances des battaisons, Lionnou Fansat rencontra au bourg de Rieux le compère Courteux. Il faisait chaud et il pouvait être dix heures du matin. Si Lionnou rencontra Courteux, c’est qu’il le cherchait un peu, sans doute. Il l’aborda avec familiarité et lui dit sur un ton bon enfant:

--Vous m’en voulez toujours, je parie, de vous avoir frotté d’un peu près. Mais, me semble que vous êtes plus sage, à cette heure. Oublions tout ça. Je paye à boire.

Courteux accepta à regret, mais il avait soif et il allait boire sans qu’il lui en coutât rien. Ils entrèrent dans une petite auberge fraîche.

Fansat rabattit sur ses yeux son feutre et remplit les verres. Ils venaient à peine de trinquer qu’un âne montra ses longues oreilles à travers la fenêtre basse. Brusquement, Fansat cria à pleine gorge:

--Charivari!

Courteux s’empressa vers la porte, mais une bande de garçons l’entoura et il comprit que toute résistance serait vaine.

Le baudet attendait, dignement paré pour la cérémonie, orné de branches de sapin, de floquets de rubans, de pelures de légumes qui tire-bouchonnaient. Des queues de choux-cavaliers lui servaient de chasse-mouche. Tout allait bien; Fansat avait posé sa forte main sur l’épaule de Courteux qui tremblait de colère.

On attacha soigneusement, non loin de la queue de l’âne qui semblait assez âgé pour mériter du respect, un tonnelet rempli de vin blanc. Courteux fut coiffé de force d’un bonnet jaune et boutonné solidement dans une camisole de femme qui ne devait pas être coquette. Et saisi par quatre garçons, pincé quelque peu, il dut enfourcher l’âne à rebours.

Des lurons lui firent escorte, la tête couronnée de casseroles fourbies, vêtus de vestes et de pantalons retournés dont la doublure était un peu pisseuse. La compagnie se mit en branle. François Pairaud de Lavergne, bien laid, mais fameux ménétrier, raclait du violon et imitait à merveille le miaulement des chats amoureux; un autre faisait haleter un accordéon poussif; c’était une brave petite musique et pimentée de chansons.

Le cortège dansant et grimaçant occupa les ruelles du bourg. Chacun de courir sur le pas des portes, d’applaudir et de bien rire.

Un des acolytes qui avait une pomme de terre nouvelle dans la bouche et deux haricots de Soissons dans le nez, élevait un récipient de faïence tout neuf, dont l’oreille était mignonne, si tout ce qui est petit est mignon.

Fansat hurlait de moments en moments:

--Charivari!

La bande demandait:

--Pour qui?

Fansat de répondre:

--Pour Courteux qui rase les grains de blé et qui empoisonne les chiens!

Le patient dut boire le vin blanc qui lui fut présenté dans la grosse tasse. On lui avait barbouillé la figure avec de la suie, et son col était orné d’un collier de pommes de terre enfilées dans une ficelle. Sur son passage, les braves gens se tenaient les côtes et se faisaient du bon sang.

A chaque cri de: Charivari! à chaque réponse, un garçon qui n’avait pas les deux pieds dans le même sabot, tirait le douzil du tonnelet, remplissait de vin le récipient et le faisait passer sous la queue de l’âne qui gardait son sérieux; après, il offrait à boire à qui en voulait; et on en voulait.

Le cortège fit trois fois le tour du bourg. Mais ce fut un beau tapage quand l’âne jouant sa partie, se mit à braire et à faire du bruit par toutes ses embouchures, en ruant sec.

--Il va faire gagner l’avoine à Courteux! s’écria en chœur l’assemblée.

Mais les plus beaux spectacles ont une fin, Lionnou Fansat laissa descendre Courteux de sa monture rebelle. Et tout à coup, déployant un fouet de meunier, il le fit claquer avec force sur la tête du compère qui, n’ayant pas le loisir d’enlever le bonnet et la camisole, s’enfuit, crevant de rage, à travers champs, au cri de: Charivari! Charivari!