‹ Aimée Villard, fille de FranceChapitre 7 sur 32 · VI

VI

Il fut décidé que l’on pourrait se passer de Pompon et de la petite charrette. Le vieux Villard accompagné d’Aimée les vendit à un jardinier de Rieux, un jour de foire. Il y eut, pour conclure cette affaire, maints serments et maintes indignations. Aimée, avant de le laisser partir, donna à Pompon un biscuit qui fut englouti et elle caressa son bon museau.

Comme ils allaient revenir à la Genette, ils rencontrèrent Jeannette Lavergne qui les pria à manger dans sa maison, midi étant proche. Elle exerçait le métier de couturière et vivait dans une demeure proprette, bien crépie à la chaux. Elle ouvrit à ses invités une porte vitrée que coloraient des rideaux rouges. Et parlant d’une langue vive, elle se mit à gémir doucement en avançant des chaises autour d’une cuisinière très fourbie où ronflait un triste feu. Le vieux Villard tendait ses mains pour les réchauffer, car il faisait froid.

--Ça vaut pas la cheminée, dit-il. Le feu s’ennuie là-dedans, m’est avis, et ceux qui sont autour.

Jeannette Lavergne pouffa de rire et lui expliqua ce que c’était que le progrès. On ne chauffait pas l’appareil au bois, mais au charbon. Quelle économie!

--Je le sens bien, maintenant, fit le vieux en reniflant.

Sur une petite cheminée toujours froide, il y avait une pendule en faux bronze, gardée par deux vases en biscuit où étaient piquées des fleurs en étoffe.

Jeannette Lavergne, bien qu’elle eût passé la cinquantaine, s’habillait à la mode; c’était une dame. Elle se coiffait d’un haut chignon artistement étagé, et son visage rosé de blonde, fendillé par l’âge, brillait bien lavé et fleurant le savon des princes du Congo. Elle aimait à plaindre un moment son prochain avec un grand air de sincérité, mais elle parlait sans se lasser de ses propres malheurs. Son mari défunt, un homme fidèle, travailleur, délicat, avait été emporté par une congestion, tandis qu’il venait d’achever, étant menuisier, une armoire magnifique.

En mettant le couvert, elle dit du bout des lèvres:

--Ma pauvre Aimée, vous n’avez guère de chance, vous aussi. Je t’ai connue, bien petite, ma chère mignonne. Tu as été longtemps chez l’institutrice et tu sais des choses qu’on ne connaît pas à la campagne. Comment vas-tu faire pour t’occuper de ce bien; ta mère, la pauvre, est si peu forte. Tu te briseras le corps et tu n’auras quasiment pas de jeunesse. Ce qu’il te faudrait, c’est un métier comme le mien, propre et gentil, un métier de dame.

Aimée répondit avec un grand calme qu’elle ne quitterait pas la Genette où, depuis toujours, sa famille avait travaillé. Le vieux approuva sa petite-fille. Jeannette Lavergne repartit:

--Oui, chacun ses goûts.

Mais elle était vexée qu’on n’eût pas vanté le métier où elle excellait. Elle chassa ce nuage et dit:

--Sais-tu que mon beau Jacques est au pays? Tu t’en souviens, peut-être; il était à l’école communale avec toi; mais tu étais bien plus jeune ... Il y a longtemps que tu ne l’as point vu; tu ne le reconnaîtrais plus. Il est chez un avoué de Limoges. C’est un vrai gentilhomme! Mais il tarde bien à rentrer. Mon lapereau au vin sera trop confit. Tout le monde lui court après ... Je parle de mon fils, car le lapin ne courra plus à cause qu’il est cuit tout à fait.

Le vieux Villard s’ennuyait près de la cuisinière qui ronronnait; et tout bas il pestait contre cette bavarde qui les avait retenus comme ils revenaient à la Genette. Mais ils étaient un peu cousins de cousins, et il avait le respect de la parenté, même la plus éloignée.

Jeannette Lavergne s’empressa autour de la table et se plaignit d’être tombée dans sa cave et d’en souffrir encore.

--Elle n’est pas tombée sur sa langue, se dit le vieux.

Cette pensée le fit sourire. Triant une salade, Jeannette raconta l’histoire d’un héritage manqué. Aujourd’hui elle serait riche à ne savoir qu’en faire. Aimée lui prêtait une attention un peu feinte qui attisait ses paroles, et il n’en était pas besoin.

Jacques Lavergne entra; il tenait à la main une badine élégante.

Il s’arrêta sur le seuil, un peu hésitant quand il aperçut Aimée. Vite, il voulut être distingué par cette belle fille paysanne dont l’air de santé l’émerveillait secrètement. Il ôta galamment son chapeau et courbant sa haute taille, il dit, la lèvre fine et la moustache taillée:

--Mais c’est une ancienne petite camarade d’école ... Qu’elle est devenue jolie! ajouta-t-il en se tournant vers sa mère.

--Je vous reconnais maintenant, Jacques, dit Aimée. Vous avez pourtant bien changé!

--A son avantage! s’écria Jeannette Lavergne.

Il prit un air de grande modestie.

--Je ne sais pas si c’est vrai pour moi, mais pour mademoiselle Aimée, il n’en faut pas douter.

Il s’aperçut enfin de la présence du vieux Villard et il lui dit des paroles qu’il faisait rustiques à dessein, sur un ton qui signifiait que telle n’était pas son habitude.

Villard répondit en patois limousin, par secrète malice. Jacques voulait montrer qu’il avait oublié ce langage qu’il jugeait naïf. Le contraste amusait Aimée et elle en riait sous cape.

A peine Villard eut-il bu le café qu’il se leva, sa bru n’avait pas été prévenue, et les jambes lui démangeaient de revenir à la Genette.

Comme il ne manifestait aucune curiosité, Jeannette Lavergne lui dit en patois:

--Vous ne m’avez pas demandé pourquoi mon Jacques est ici? C’est rapport à sa santé. Il a tant remué de papiers que ça l’a tout pâli et le médecin lui a donné un congé de trois mois.

--Eh bien, ça va comme vous voulez alors, repartit Villard en prenant son bâton, pour fuir cette femme qui gémissait en souriant.

Jacques Lavergne disait à Aimée qu’il serait heureux d’aller la voir à la Genette. Elle répondait à peine, troublée sous les yeux de ce garçon où elle découvrait une étrange ardeur. Mais dès qu’elle eut passé le seuil de la maison, une grande hâte la pressa vers les petits qui l’attendaient et le courant de l’humble vie qu’il fallait bien maîtriser.