‹ Aimer sans savoir quiChapitre 12 sur 13 · Scène IV.

Scène IV.

La campagne près de Tolède.

Entrent DON JUAN et CITRON.

Don Juan.

J’en perdrai la raison.

Citron.

Puissiez-vous ne faire jamais de perte plus considérable !

Don Juan.

Ah ! belle Léonarda !

Citron.

Ah ! gentille Inès !

Don Juan.

Te souvient-il, dis-moi, de ces beaux yeux et de ces dents de perles ?

Citron.

Où diable aura-t-on mis cette mule ? où l’aura-t-on renfermée pendant que nous étions nous-mêmes en prison ? à peine si elle peut nous suivre.

Don Juan.

Quelles folies !

Citron.

Nous n’avons pu la monter ni l’un ni l’autre. Dès qu’elle a senti l’éperon, la voilà aussitôt faisant des entrechats, dansant le menuet et caracolant d’une manière étonnante.

Don Juan.

Je ne suis pas d’humeur à entendre tes sottises d’ici à Madrid.

Citron.

Ou elle est malade de la fève, ou elle a eu du chagrin de quitter son étable de Séville. Voyez son air contemplatif ! elle enchanterait un poëte, ou un de ces astrologues qui donnent aux étoiles des noms de chevaux, de poissons, de taureaux, de moutons, que sais-je ? et qui vous disent qu’il y aura dans l’année peu de blé, force lentilles, des puces, des maux de dents, des mariages, des guerres et des morts ; comme s’il n’y avait pas de tout cela chaque année depuis que Dieu a fait le monde !

Don Juan.

Dans quelle sphère, dans quelle planète les astrologues auraient-ils placé celle que j’aime en voyant sa beauté et son esprit ?

Citron.

Dans la sphère d’amour… c’est-à-dire assez loin de Madrid.

Don Juan.

Pourquoi cela ?

Citron.

Parce qu’à Madrid on ne connaît point l’amour. Il y règne seulement l’intérêt, la nouveauté, les cadeaux, les bijoux, et cætera.

Don Juan.

Alors Madrid est le séjour qui convient à un homme qui ne veut plus aimer.

Citron.

Mon Dieu, oui. Les galants d’autrefois vont à présent, la nuit, la tête enveloppée dans des espèces de casques en camelot, pareils aux capuchons des moines. Ces messieurs craignent le serein ; ils feraient mieux de craindre les dames qu’ils vont voir.

Don Juan.

J’entends du bruit. Qui vient là ?

Citron.

Dès qu’on vous a vu, l’on a mis pied à terre.

Entrent DON LOUIS et DIONIS.

Don Louis.

C’est vous, don Juan ?

Don Juan.

Qu’est ceci, seigneur ?

Don Louis.

J’ai pris la poste afin d’atteindre un ingrat… à qui je puis en ce lieu demander satisfaction.

Don Juan.

J’ai été obligé de partir à l’improviste, et il m’a été impossible d’aller prendre congé de vous.

Don Louis.

Ce n’est pas un ami véritable qui se fût en allé ainsi.

Don Juan.

J’ai voulu m’épargner la tristesse qui accompagne toujours les adieux.

Don Louis.

Vous êtes sans excuse.

Don Juan.

N’en est-ce pas une que d’avoir voulu conserver les égards dus à l’amitié ?

Don Louis.

Un homme d’esprit devrait éviter jusqu’aux apparences de l’ingratitude.

Don Juan.

Ma justification est dans ma conduite, qui a été noble et loyale.

Don Louis.

Il n’est point noble de ne pas croire à la noblesse des autres ; il n’est point loyal de laisser ainsi un ami qui ne nous a point offensé. — C’est une trahison !

Don Juan.

Je suis parti pour ne point trahir l’amitié.

Don Louis.

Je suis fâché que l’on ait pu penser qu’un Ribera ne ferait point ce qu’il devait. Celui qui ne croit pas à la générosité d’un cavalier est son ennemi ; car à mesure que l’on aime plus un homme, on a de lui une opinion plus haute. La foi, c’est l’amour ; la foi, comme les bonnes œuvres, nous ouvre le chemin du ciel !… Je n’admets point que vous vous soyez éloigné sans me parler : c’était punir un homme avant qu’il fût coupable… Nous nous serions expliqués. Ce que j’aurais résolu, Dieu le sait. Mais enfin, votre départ me donne à penser que vous n’auriez point fait pour moi ce que moi j’aurais fait pour vous… Ce n’était pas m’obliger que de me témoigner peu d’estime. Un cœur honorable veut avant tout qu’on l’honore. Vous n’êtes point mon ami, puisque vous m’avez mal jugé. Mais il suffit. Retournons à Tolède, où je vous emmène prisonnier, et où je prétends vous montrer comment je me conduis envers un ingrat qui m’a offensé.

Don Juan.

Noble et illustre Ribera, honneur de l’Espagne, pourquoi traiter ainsi un homme qui vous est tout dévoué ? Si je suis parti, ç’a été pour rendre plus favorable une inhumaine ; ce n’est pas que j’aie pensé qu’un Ribera ne pouvait pas avoir la même générosité qu’Alexandre. Au contraire, j’étais sûr de votre grand cœur, et je n’ai point voulu jouer le rôle du peintre, afin de ne pas vous enlever ce que vous aimiez… Je ne croyais point que ce fût à moi une faute que de vous laisser ce qui m’appartenait, et mon intention m’excuse auprès de vous… Que si j’ai été coupable en cela, vous me punissez cruellement par la menace de m’ôter votre amitié ; et il n’est pas juste de vouloir m’enlever un ami si cher parce que j’ai voulu vous donner ma maîtresse.

Don Louis.

Je suis charmé que vous ayez au moins pour vous votre intention. Mais je n’entends pas que l’on me donne ce qu’on pouvait me demander.

Don Juan.

Je ne sais que répondre. Je me tais.

Don Louis.

Se peut-il qu’un homme qui n’a point laissé agir les autres, soit ainsi réduit au silence ?

Don Juan.

Je suis confus, seigneur : vous récompensez bien mal mon dévouement.

Don Louis.

Par cette croix de Saint-Jacques, je veux vous montrer qui je suis. Venez. Je vous emmène prisonnier.

Don Juan.

Je vous suis.

Citron.

Monseigneur, nous retournons à Tolède ?

Don Juan.

N’as-tu pas entendu ?

Citron.

Eh bien, j’en suis enchanté pour deux raisons : d’abord, je vais revoir Inès, et ensuite je me vengerai de la mule.

Ils sortent.

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