Scène IV.
Chez don Fernand.
Entrent LÉONARDA et INÈS.
Léonarda.
Il est aussi bien que tu le dis ?
Inès.
Je n’ai jamais vu un si charmant jeune homme. Il s’appelle don Juan… et son nom de famille, si je ne me trompe… Aguilar. — Ah ! madame, si vous le voyiez !
Léonarda.
Parles-tu sérieusement ?
Inès.
Il est digne d’un cœur comme le vôtre. Quelle tournure ! quelle distinction ! quelle élégance !
Léonarda.
Tu en perds la tête.
Inès.
Pour ce qui est de la politesse et des belles manières, je n’aurais pas le talent qu’il faut pour le louer dignement.
Léonarda.
Qu’un homme de ce mérite ait eu pareille disgrâce ! Et dire qu’on l’arrête au moment où il arrive de voyage ! quelle sottise !
Inès.
Pour que vous puissiez juger par vous-même de son esprit, prenez ce billet, et vous verrez si je le vante à tort. Même dans un simple billet un homme d’esprit et de goût se fait toujours reconnaître.
Léonarda.
Un billet ! tu m’en donnes deux.
Inès.
Pardon, madame, c’est qu’il est doublé d’un billet de don Louis, que m’a remis Dionis, son valet secrétaire.
Léonarda.
Laisse cela.
Léonarda.
Il m’ennuie.
Inès.
C’est bon pour le discours. En vérité, il ne vous ennuie pas autant que vous le dites. — Vous l’aimez.
Léonarda.
Moi ! don Louis ?
Inès.
Alors c’est donc l’autre ?
Léonarda.
Les louanges que tu lui as données m’ont amusée, mais que m’importe ?
Inès.
Lisez les deux billets, et vous verrez ainsi lequel des deux a le plus d’esprit.
Léonarda.
Je commence par le plus ancien en date.
Inès.
Comme vous voudrez.
Léonarda, lisant.
« Un homme qui offense par son amour peut-il s’excuser de son audace ? Si l’amour excuse tout, peut-on s’excuser alors qu’on offense avec son amour ? Je persiste malgré mes désabusements ; et en effet, comment pourrait-il regarder ce bien comme un mal celui qui regarde son mal comme un bien ? Ne vous fâchez pas de ce que je vous aime, ni même de ce que je vous écris ; car la première de ces choses est indépendante de ma volonté, et la seconde n’est que la conséquence de la première. »
Inès.
C’est bien dit cela !
Léonarda.
C’est fort bien, quoiqu’un peu prétentieux. Don Louis a de l’esprit.
Inès.
Et vous avez tort de le traiter avec ce dédain.
Léonarda.
Lisons maintenant la lettre du seigneur don Juan d’Aguilar.
Inès.
Vous prononcez son nom doux comme miel.
Léonarda.
Tais-toi, sotte. — Comment veux-tu que je l’aime ne le connaissant pas ? (Elle lit.) « Il me semble, madame, que c’est de vous que je suis prisonnier ; car les chaînes les plus fortes sont celles de la reconnaissance. Bientôt, sans doute, on me rendra ma liberté, mais de vous je serai toujours l’humble esclave. La justice est singulière de m’arrêter, moi qui n’ai pas tué cet homme, et de vous laisser libre, vous qui m’avez tué… d’autant que je n’ai jamais ouï dire que l’on ait donné à personne pour deux cents écus de poison. »
Inès.
C’est fini ?
Léonarda.
Que veux-tu de plus dans un billet ?
Inès.
C’est fort joli.
Léonarda.
Si l’on peut juger par-là de don Juan, il a beaucoup d’esprit et de grâce. Il m’occupe déjà. Je commence déjà à l’aimer.
Inès.
Vous pouvez m’en croire, c’est un cavalier parfait.
Léonarda.
Mais n’est-ce pas une folie à moi d’éprouver cette sympathie pour un homme que je n’ai jamais vu ?… Quelle est cette puissance inconnue qui m’attire vers lui ? Quel charme m’as-tu apporté ?
Inès.
Je me suis contentée de vous dire mon avis.
Léonarda.
Ôciel ! pourquoi m’inspirer ces sentiments ? Funeste étoile, pourquoi agiter ainsi mon cœur en faveur d’un homme que je n’ai jamais vu ? — Tu vas y retourner, Inès.
Inès.
Moi, madame ?
Léonarda.
Pourquoi pas ?
Inès.
Et que désirez-vous ?
Léonarda.
Va le voir, et emporte avec toi ce portrait attaché à ce ruban.
Inès.
Que voulez-vous donc ?
Léonarda.
Je voudrais le rendre amoureux de moi. Arrange-toi pour le lui montrer sans me compromettre.
Inès.
Ypensez-vous ?
Léonarda.
Inès, je le connais sans l’avoir vu. L’éloge que tu m’as fait de lui a rempli mon imagination. — Pourquoi me regardes-tu étonnée ? Je veux, je veux l’aimer.
Inès.
Autrefois, madame, vous vous disiez insensible ; n’importe, je vous servirai de mon mieux. Et puisqu’il en est ainsi, veuillez prendre ce diamant qu’il m’a donné.
Léonarda.
Pour moi ?
Inès.
Oui, madame.
Léonarda.
Il ne manquait plus que cela !
Inès.
C’est un gage de tendresse qu’il vous envoie.
Léonarda.
Va, Inès, cours à la prison. Ce cavalier sera mon époux, ou bien nous nous perdrons ensemble.
Inès.
Il y a là un certain Citron aigre-doux, de Séville.
Léonarda.
Son valet ?
Inès.
Et qui me plaît assez.
Léonarda.
Si je me perds, souviens-toi bien que tu y auras contribué, et que c’est mon frère qui m’a fait écrire le premier billet.
Elles sortent.