Scène V.
Dans la prison.
Entrent DON JUAN et DON LOUIS.
Don Louis.
Je suis serviteur de la maison d’Alcala, dont ma famille est l’alliée, et dès qu’on m’a remis votre billet, je suis venu vous voir. J’ai su votre aventure aussitôt après votre arrestation. Je ne vous crois point coupable, et l’on ne peut pas le croire sur d’aussi faibles indices. Quoi qu’il en soit, tant que vous serez en prison je me regarderai moi-même comme prisonnier.
Don Juan.
Je vous baise mille fois les pieds. Je n’attendais pas moins de vous, illustre don Louis de Ribera.
Don Louis.
Je mériterai la confiance que vous me témoignez en vous tirant d’ici. (Appelant.) Alcayde ?
Entre L’ALCAYDE.
L’Alcayde.
Seigneur ?
Don Louis.
Don Juan a-t-il du moins un appartement convenable ?
L’Alcayde.
Je lui ai donné ce que nous avons de mieux.
Don Louis.
Voilà qui est bien. Je vais envoyer un lit de chez moi. (L’Alcayde sort.) Je parlerai à mon père afin qu’il nous vienne en aide à tous deux, car nous sommes tous deux prisonniers.
Don Juan.
Je vous baise les pieds mille et mille fois.
Don Louis.
Je ne serai content que lorsque vous serez libre. — Adieu, seigneur don Juan.
Il sort.
Entre CITRON.
Citron.
J’attendais qu’il fût parti.
Don Juan.
Pourquoi ?
Citron.
Autre bonne fortune. — Inès qui revient.
Don Juan.
Àmerveille !
Entre INÈS.
Citron.
Approchez, mon brillant soleil.
Inès, à don Juan.
Je me mets à vos genoux.
Don Juan.
Non pas !… dans mes bras… sur mon cœur.
Inès.
Non pas ! doucement, seigneur, car je risquerais d’accrocher à vos boutons ce ruban auquel est attaché un portrait que je vais porter chez l’orfévre.
Don Juan.
Un portrait ? et de qui ? — Montrez-le.
Inès.
C’est celui d’une personne de qui vous avez féru l’âme.
Don Juan.
Est-ce votre maîtresse ?
Inès.
Il faut que vous soyez un grand enchanteur.
Don Juan.
Moi, Inès ?
Inès.
Vous l’avez rendue folle.
Don Juan.
Faites donc voir.
Inès.
Pour cela, non, seigneur don Juan, car ensuite vous reconnaîtriez la dame de qui est ce portrait.
Don Juan.
Et comment ? Je ne connais personne à Tolède. Voici, pour mon malheur, la première maison où je suis entré. Je n’ai vu jusqu’ici, au lieu de dames, que les misérables qui habitent ce triste séjour ; au lieu de vertugadins, je n’ai vu que leurs fers ; et en fait de doux propos, je n’ai entendu que leurs jurements.
Inès.
Eh bien, soit !… mais regardez vite… je suis pressée… Je n’ai pas voulu passer près d’ici sans vous dire un petit bonjour.
Don Juan, prenant le portrait.
Dieu ! quelle beauté !… se trouve-t-il donc hors du ciel un ange qui soit aussi parfait ?
Citron.
Montrez-moi voir. (Il regarde le portrait.) Oui ! on ne lui donnerait guère plus de quarante à quarante-cinq ans.
Inès.
Que dites-vous ? Elle n’a pas seize ans accomplis.
Citron.
Peste ! ce ne serait pas mal de posséder ce jeune cœur.
Inès.
Seigneur don Juan, je ne puis m’arrêter davantage. — Rendez-moi cela.
Don Juan.
Oh ! non, ma chère.
Inès.
Comment ! non ?
Don Juan.
Laisse-le-moi ; je le ferai raccommoder par un orfévre qui est ici avec nous.
Inès.
Et ne voyez-vous pas que si je reviens sans l’avoir…
Don Juan.
Sois sans inquiétude ; tu diras que c’est moi.
Inès.
Allons, il faut que pour un caprice de vous, je m’expose à la colère, aux reproches de ma maîtresse !… Au moins, songez-y bien, je ne vous le laisse que pour aujourd’hui.
Don Juan.
Demain sans faute je te le rends.
Inès.
Vous me le promettez ?
Citron.
Je suis sa caution.
Inès.
Eh bien, adieu.
Don Juan.
Dites bien à votre belle maîtresse que je suis son esclave pour la vie.
Citron, à Inès.
Et moi, que suis-je ?
Inès.
Si nous nous lions ensemble, tu seras, toi, un citron d’amour, aigri par la jalousie.
Citron.
Un citron d’Andujar.
Inès.
Le vilain drôle !
Elle sort.
Don Juan, regardant le portrait.
Qu’elle est jolie !
Citron.
Elle est divine.
Don Juan.
Il n’y a pas ici des sourcils verts ou bleus, ni des cheveux d’emprunt. — La belle bouche !
Citron.
C’est pur sang. Mais, comme vous savez, je soupçonne quelque piége.
Don Juan.
Non, non ! Je me meurs.
Citron.
Sans l’avoir vue ?
Don Juan.
Certainement.
Citron.
Les sages disent qu’on ne peut pas avoir d’amour pour une personne qu’on ne connaît pas.
Don Juan.
Les sages sont des fous. — Écoute.
Citron.
Après ?
Don Juan.
As-tu vu une montagne d’or ?
Citron.
Non, monseigneur.
Don Juan.
Eh bien, moi je te prouverai que tu pourrais l’aimer.
Citron.
Comment cela ?
Don Juan.
En pensant à une de ces montagnes que tu as traversées et ensuite à l’or que tu as vu, et en formant dans ton esprit l’idée d’une montagne d’or. — De même moi, je réunis les deux idées de femme et de beauté, et j’adore cet ange.
Entre DON FERNAND.
Don Fernand.
Je passais aux environs, seigneur don Juan, et j’ai voulu vous voir. — Comment vous trouvez-vous en prison ?
Don Juan.
Fort bien, puisque je vous y vois.
Don Fernand.
Avez-vous besoin de quelque chose ?
Don Juan.
Nullement, car le ciel est venu à mon aide par l’entremise d’un ange qui m’a vu tandis qu’on me conduisait ici.
Don Fernand.
Elle vous a envoyé des présents ?
Don Juan.
Elle m’a fait passer deux cents écus.
Don Fernand.
Àmerveille !
Don Juan.
Je suis pénétré pour elle de reconnaissance et d’amour.
Don Fernand.
Sans l’avoir vue ?
Don Juan.
J’ai vu son portrait.
Don Fernand.
Montrez-le.
Don Juan.
Volontiers… d’autant que vous me direz qui c’est. Le voilà. (Il lui donne le portrait.) Vous paraissez interdit !
Don Fernand.
Je ne connais pas cette dame.
Citron.
C’est une dame de fantaisie.
Don Juan.
Les écus sont de bon aloi.
Don Fernand.
Je vous quitte pour vous faire préparer un appartement.
Il sort.
Don Juan.
Qu’est ceci ?
Citron.
Vous aurez fait quelque imprudence.
Don Juan.
En quoi donc ?
Citron.
En lui montrant ce portrait.
Don Juan.
Son visage a changé de couleur.
Citron.
Je parierais que c’est sa femme.
Don Juan.
Maintenant qu’il l’a vu, c’est irrémédiable.
Citron.
Comme vous vous êtes pressé de le lui montrer !
Don Juan.
Les ennuis viennent toujours vite.
Citron.
Au reste, s’il le prend mal, nous dirons que c’est lui qui a tué ce gentilhomme.
Don Juan.
Ce qui m’ennuie, c’est à cause de la femme.
Citron.
Et moi, c’est à cause d’Inès ; car je perds là une luronne aimable, palpable, — et sans portrait.