JOURNÉE DEUXIÈME. · Scène I.
Dans la prison.
Entrent DON JUAN et DON LOUIS.
Don Juan.
Comment vous exprimer ma reconnaissance de tant de bontés ?
Don Louis.
La seule différence entre nous doit être qu’à vous, don Juan, ce sera votre corps, votre personne physique qui sera en prison, et qu’à moi, ce sera mon âme.
Don Juan.
Ceux qui ont tant vanté la Grèce ne connaissaient pas la puissance des étoiles qui mettent cette force dans l’amitié.
Don Louis.
Le ciel même nous avertit si elle est véritable ou feinte. Castor et Pollux changés tous deux en étoiles sont à mes yeux la preuve de l’influence des planètes. L’une se montre au moment même où l’autre disparaît ; et c’est ainsi que Virgile a dépeint leur vie et leur mort alternatives.
Don Juan.
Tous les vrais amis doivent être nés sous ce signe. — Quant à moi, de même que Phidias se plaisait à donner à ses statues le nom d’un de ses amis, ce sera vous désormais qui inspirerez tous mes actes.
Don Louis.
Je vous ai voué, don Juan, la plus vive affection, et vous le verrez à ma conduite ; mais je ne veux pas que vous regardiez comme autant d’obligations que vous contractez, les services que je puis vous rendre. En ce moment le contrat ne serait point valable. Attendez que vous sortiez de prison… et je ferai mes efforts pour que ce soit le plus tôt possible.
Don Juan.
Si je vous suis jamais ingrat, seigneur don Louis, que je perde tout le lustre que je tiens du nom qui m’a été transmis, après avoir été si longtemps honoré ! Que je perde la protection de la maison d’Alcala, et celle de votre noble famille.
Don Louis.
Vous devez vous ennuyer ici. Je veux cette nuit vous faire sortir et vous mener en un lieu où vous ayez quelque distraction. J’ai une occasion assez rare, et je désire que vous soyez spectateur… ou tout au moins auditeur. Et afin que mes plaisirs n’excitent pas trop votre envie, j’aime à croire que vous aussi vous trouverez quelque agréable passe-temps.
Don Juan.
Je le crois sans peine, allant sous vos auspices.
Don Louis, appelant.
Alcayde !
Entre L’ALCAYDE.
L’Alcayde.
Seigneur ?
Don Louis.
Dionis, mon valet, viendra ce soir, vers neuf heures, chercher don Juan.
L’Alcayde.
Il pourra emmener tout le monde et moi-même si je vous suis bon à quelque chose.
Don Louis.
Vous pouvez me le confier sans crainte. Je me charge de lui, et j’en réponds.
Il sort avec l’Alcayde.
Don Juan.
Le lion farouche dont une épine cruelle a traversé le pied le donne à guérir à un esclave plein d’humanité ; et plus tard, retrouvant dans l’amphithéâtre de Rome son sauveur qu’on envoyait à la mort, il se couche humblement devant lui, et lèche sa main bienfaisante. Si un animal féroce s’est ainsi rappelé le bien qu’il avait reçu, quel homme pourrait l’oublier ? Si un animal féroce a montré tant de reconnaissance, quelle horreur ne doit pas inspirer un ingrat ?
Entre CITRON.
Citron.
Depuis que vous vous êtes ainsi lié avec le fils du corrégidor, il me semble, seigneur don Juan, que vous êtes de meilleure humeur. — Eh bien, quoi de nouveau ? que devient cette vieille espiègle qui s’amuse à vous monter la tête avec son prétendu portrait ?
Don Juan.
Ce portrait, qui seul prouve que je ne m’abuse pas, et que c’est toi qui es dans l’erreur, — ce portrait annonce une personne de quinze ou seize ans.
Citron.
S’il en est ainsi, — bien que j’aie ouï dire que les jeunes filles de cet âge exhalaient un parfum tout particulier, la voilà à la saison des amours, et elle ne doit pas être la femme de votre ami don Fernand ; car à quinze ans elle ne serait point mariée et libre.
Don Juan.
Je ne sais… mais je me meurs.
Citron.
Quelle folie !… Peut-on aimer un objet qu’on n’a point vu !
Don Juan.
J’y périrai, te dis-je.
Citron.
C’est la première fois qu’on voit — Aimer sans savoir qui.
Don Juan.
Elle m’écrit dans le même sens.
Citron.
Combien de lettres avez-vous déjà reçues d’elle ?
Don Juan.
Une vingtaine.
Citron.
Et toujours elle s’obstine à ne vous dire ni son nom ni son adresse ?
Don Juan.
Toujours. — Si un de mes amis se fût engagé comme moi et qu’il me l’eût conté, je le tiendrais pour fou.
Citron.
Un jour quelqu’un voyant pleurer un Portugais, lui en demanda le motif. Il répondit qu’il avait du chagrin, un chagrin d’amour. Pour le consoler, on lui demanda de qui il était amoureux, et il répondit : « De personne, je pleure simplement d’amour. » Vous ressemblez à ce Portugais, et comme lui, vous pouvez pleurer, bien que vous ne sachiez pas pour qui.
Don Juan.
Cette femme m’a percé de mille flèches. Chaque mot de ses adorables billets me va droit au cœur.
Citron.
Je vois, vous ressemblez aux coqs d’Inde, que l’on enveloppe de papier pour les faire mieux rôtir, et cette dame veut sans doute s’exercer à la galanterie avec un prisonnier, dans l’espoir qu’elle ne sera pas par lui compromise. C’est ainsi que les barbiers font leur apprentissage sur les moines… Ce portrait sert d’appât à cet habile chasseur, et par ce moyen il vous fera tomber dans ses piéges.
Don Juan.
Il n’y a point ici de piége. — J’ai reçu d’elle tant et tant de régals, que je ne pourrai jamais reconnaître ses bontés.
Citron.
Alors expliquez-moi ce mystère.
Don Juan.
Que sais-je ?
Citron.
Eh bien, soit ! qu’elle nous envoie de l’argent, beaucoup d’argent, et je lui permets de ne se point laisser voir.
Don Juan.
Fi donc ! un homme d’honneur ne peut pas en accepter d’une femme.
Citron.
Elles en reçoivent bien de nous !
Don Juan.
Nous sommes nés pour les servir.
Citron.
En effet elles furent primitivement formées de la côte que nous leur avons donnée, et ce ne fut pas la plus petite : et il est tout simple que celui qui a donné la côte donne de quoi l’entretenir. L’exemple d’Adam justifie mille maris.
Don Juan.
Comment cela ?
Citron.
Ève ne lui donna-t-elle point pour nos péchés le triste morceau que vous savez ?
Don Juan.
Où veux-tu en venir ?
Citron.
Et à elle-même, qui le lui avait donné ?
Don Juan.
Le serpent.
Citron.
Ou le diable, qui prit cette forme-là pour la mieux tromper. — Aussi, lorsqu’une femme donne à son mari de quoi manger, il n’a qu’une seule excuse, l’exemple d’Adam ; et tout en reconnaissant sa faute, il doit se dire : « Mangeons, alors même que cela viendrait du diable. »
Don Juan.
Moi, je ne suis pas ici un mari ; et même je ne connais pas la femme en question.
Citron.
Vous ne lui en serez pas moins reconnaissant.
Don Juan.
Comme doit l’être un galant homme.
Entre L’ALCAYDE.
L’Alcayde, à don Juan.
Deux femmes voilées attendent après vous.
Don Juan.
Au nom du ciel, laissez-les entrer.
Citron.
Ont-elles l’air comme il faut ?
L’Alcayde.
Tout à fait.
Citron.
En ce cas, j’aime à croire qu’elles se seront munies de pastilles odorantes.
L’Alcayde.
Les voici.
Don Juan.
Veuillez fermer.
L’Alcayde sort.
Entrent LÉONARDA et INÈS voilées.
Léonarda, à part.
Qu’il est beau ! qu’il est noble et gracieux !
Inès.
N’est-ce pas, madame, qu’il est joli garçon ?
Léonarda, à don Juan.
Je voudrais vous dire un mot.
Don Juan.
Je suis trop heureux de l’entendre de cette bouche.
Léonarda.
Ne soyez pas si ému en parlant d’une bouche que vous ne voyez pas.
Don Juan.
Pardonnez-moi ce trouble, il est bien naturel ; car mon cœur me dit que vous êtes venue pour m’achever.
Léonarda.
N’êtes-vous pas don Juan d’Aguilar ?
Citron.
Oui, madame, c’est lui-même ; et moi je suis son valet.
Léonarda.
Nommé, je crois, Citron ?
Citron.
Confit, pour servir.
Inès.
Il est charmant.
Citron.
J’ai été élevé sur la plage, je suis un poisson de San Lucar.
Inès.
Il n’est jamais embarrassé.
Don Juan.
Eh quoi ! madame, vous ne dites rien ?
Léonarda.
C’est que moi aussi, je l’avoue, je suis toute émue. J’ai éprouvé en entrant ici je ne sais quel éblouissement. Inès m’avait beaucoup vanté votre personne.
Citron, à Inès.
Reine de mon cœur, jolie nymphe du Tage, viens un peu par ici pour les laisser causer en paix.
Citron et Inès se retirent vers le fond du théâtre.
Don Juan.
Pourquoi, madame, ce brillant soleil se couche-t-il derrière le nuage de cette mante ? et comment un corps si léger peut-il le cacher à mes yeux ? Mais vous êtes comme la foudre qui renverse ce qui est fort et puissant, et pardonne aux objets les plus faibles. Ayant résolu ma mort, vous traversez, sans l’endommager, ce tissu délicat, et vous embrasez mon cœur ; et si vous produisez un tel effet avec un seul éclair parti de vos yeux, ne dois-je pas penser que vous me réduiriez en cendre si vous veniez à découvrir ces deux astres étincelants ? Mais n’importe ; dussé-je y périr, je vous supplie, madame, de vouloir bien les découvrir, afin que vous voyiez quel est votre pouvoir. Et permettez aussi que j’admire cette bouche céleste, — nacre sans tache qui renferme des perles charmantes, et qui doit prononcer ma sentence.
Léonarda.
Don Juan, lorsque je vous écrivis que je vous avais vu, je ne disais pas la vérité. Je vous ai vu ici pour la première fois ; et cependant avant de venir ici je vous aimais. La renommée vous a dépeint à moi d’une telle sorte que j’en ai perdu la liberté. Eh bien, vous l’avouerai-je ? ce que je vois est au-dessus de ce que j’avais imaginé ; je ressemble à ces peintres sans talent qui, en cherchant l’idéal, ne savent pas même s’élever à la beauté de leur modèle… Tout ce que je vous ai écrit jusqu’à ce jour était sans valeur tant que je ne me montrerais pas à vous. Il vous fallait une caution, une garantie. Je suis venue vous l’apporter.
Don Juan.
Eh bien, madame, je ne vous demande qu’une seule grâce, c’est de vous découvrir.
Léonarda.
En ce moment c’est impossible ; mais je vous donne ma parole que ce sera bientôt.
Don Juan.
Quelle cruauté, madame !… comment avez-vous le courage de me refuser cette consolation ? Vous êtes comme les divinités du ciel : il faut croire en vous de confiance. Mais on m’a accordé la permission de sortir cette nuit ; pourrai-je aller à votre maison ?
Léonarda.
Oui, vous pourrez, — sous un déguisement, — me parler par une fenêtre du rez-de-chaussée.
Don Juan.
Et ne pourrai-je pas entrer ?
Léonarda.
Il n’y a pas moyen.
Don Juan.
Maintenant vous voudrez bien m’indiquer la maison.
Léonarda, à part.
Quelle imprudence l’amour me conseille ! (Haut.) C’est près Saint-Michel le Haut, la maison aux grands balcons. (Riant.) On y est plus à l’aise pour causer.
Don Juan.
Vous mettrez un mouchoir ?
Léonarda.
Volontiers.
Don Juan.
Encore un mot. J’allais oublier une chose d’importance et qui m’inquiète.
Léonarda.
Moi aussi, j’allais oublier quelque chose.
Don Juan.
Connaissez-vous un certain don Fernand de Saavedra ?
Léonarda.
Moi ? non.
Don Juan.
Ne l’avez-vous pas quelquefois entendu nommer ?
Léonarda.
Moi ?… Vous avez l’air de me croire une personne très-libre.
Don Juan.
Non pas ; mais je craignais que vous ne fussiez mariée.
Léonarda.
Je ne l’ai pas désiré jusqu’à ce jour. — Jusqu’ici je suis maîtresse de mes actions… ou pour mieux dire je ne le suis plus. Il y a un homme qui a tout pouvoir sur moi et qui, j’espère, deviendra bientôt mon seigneur et mon maître. — En foi de quoi, je vous prie d’accepter cette chaîne… c’est là ce que j’oubliais.
Don Juan.
Vous n’aviez pas besoin de cela pour enchaîner mon âme à jamais : à jamais je suis votre esclave. Mais accordez-moi, mon bien, une autre grâce que je désire plus encore.
Léonarda.
Et laquelle ?
Don Juan.
Ôtez, je vous prie, votre gant, et me laissez baiser votre main.
Léonarda.
Bien qu’il ne soit pas poli de vous la présenter avec le gant, c’est ainsi seulement que je puis vous l’offrir.
Don Juan.
Quoi ! pas même la main sans voile !… Mais quoique mon amour en doive murmurer, vous avez raison ; car les objets de prix, les diamants et les perles, ne doivent s’offrir qu’enveloppés. — Et je baise cette main divine en disant : « Sauf le gant. »
Léonarda.
Soyez persuadé, don Juan, que mon âme s’emploiera pour faire tomber les voiles qui me cachent à vos yeux. — Adieu, seigneur.
Inès.
Ils ont fini, je crois.
Citron.
Il me le semble aussi.
Léonarda.
Partons, Inès.
Inès.
Adieu.
Citron.
Le ciel te protége !
Léonarda et Inès sortent.
Citron.
De quoi avez-vous causé tous deux ?… Est-elle jeune et belle ?… comment est-elle ?
Don Juan.
Est-ce que je l’ai vue ?
Citron.
Quoi ! vous ne l’avez pas vue !
Don Juan.
Elle n’a pas voulu découvrir son visage.
Citron.
Un homme parler ainsi ?… Oh ! si c’eût été moi !
Don Juan.
Je n’aurais point voulu me rendre coupable d’un acte discourtois. — Jusqu’à sa main, elle me l’a donnée recouverte d’un gant.
Citron.
Je ne me suis pas trompé ; c’est bien ce que je croyais. — La main soigneusement gantée ! cela ne me dit rien de bon, et m’est avis qu’elle a la gale. — Enfin qu’avez-vous décidé ?
Don Juan.
Un amour sans fin. Et cette nuit je vais la voir.
Citron.
Elle vous a dit sa maison ?
Don Juan.
Oui.
Citron.
Bravo ! j’en saute de joie !… Oh ! quelle inésade je vais me donner !
Don Juan.
Mon cher, tu ne verras pas Inès, car nous ne pourrons pas entrer.
Citron.
Je négocierai. Tout ce que je veux, c’est de savoir la maison.
Don Juan.
C’est vers Saint-Michel le Haut… la maison à deux balcons.
Citron.
Prenez garde d’aller si haut… car si vous veniez à faire un saut…
Don Juan.
Un ange ne doit-il pas demeurer au ciel ?
Citron.
C’est que quand on a monté il n’est pas toujours facile de descendre.
Don Juan.
Un homme qui aime ne doit rien craindre
Citron.
Je sais que ma crainte n’est point vaine ; et la moindre maisonnette de Tolède me semblera un immense édifice.
Ils sortent.