‹ Aimer sans savoir quiChapitre 6 sur 13 · Scène II.

Scène II.

Dans la maison de Lisène.

Entrent DON FERNAND et LISÈNE.

Lisène.

Vous me feriez perdre toute patience.

Don Fernand.

Et pourquoi, madame ?

Lisène.

Pourquoi vous-même, don Fernand, osez-vous paraître devant moi ?

Don Fernand.

Un autre, cruelle Lisène, trouverait ici un accueil plus favorable.

Lisène.

Et qui donc, hormis vous, pourrait me venir voir dans une semblable situation ? qui voudrait ainsi me désoler après avoir tué mon âme ? Don Pèdre vivait en moi, vous lui avez donné la mort, et pour me la donner aussi à moi, vous avez l’audace de vous présenter à mes yeux. Mais non, moi-même je ne vis plus, je suis morte avec lui ; et vous faites bien de me rendre cette visite, parce qu’il est bien d’honorer les morts. — D’un seul coup d’épée vous avez percé deux corps et deux âmes… Ah ! que n’ai-je retenu votre bras ! C’est moi, c’est moi qu’il fallait frapper !… car je soupçonne que c’est votre amour, votre jalousie qui a tué celui que j’aimais.

Don Fernand.

Chère et adorée Lisène, je n’ai point tué celui qui vous aimait ; c’est vous qui tuez en ce jour un homme qui vous aime. Oui, je me regarde comme mort ; et si je n’étais pas un homme mort, personne ne me parlerait comme vous me parlez. — Le cavalier qui l’a tué est arrêté. Toutefois peut-on dire qu’il a été tué celui qui vit dans votre cœur ? Le mort, c’est moi, vous dis-je, il n’y a pas à en douter ; car celui qui ne vit pas dans le souvenir de ce qu’il aime est plus mort cent fois que celui qui n’est plus dans cette vie. — Lui, il est mort pour vivre dans votre âme ; et moi, puisque vous me haïssez, ma vie ne sera qu’une longue mort. — D’ailleurs, moi-même je veux mourir, jaloux que je suis de l’homme que vous regrettez. — Et plaise au ciel que ce soit bientôt fini, afin que vous ne me détestiez plus comme l’auteur de vos chagrins.

Lisène.

Vous niez en vain, don Fernand, la mort de don Pèdre. Je l’aime à présent plus que jamais, j’en conviens ; mais c’est parce que vous n’avez aucune confiance en moi. Dites-moi la vérité. Les femmes, croyez-le, savent garder un secret.

Don Fernand.

Oui, pour leurs plaisirs ; mais elles ont de la peine à dissimuler leurs ennuis.

Lisène.

Si une femme appliquée à la torture a pu se couper la langue afin de ne rien révéler, c’est une preuve du pouvoir que nous avons sur nous-mêmes.

Don Fernand.

La langue de don Pèdre devait finir par lui être fatale : elle était médisante, satirique, toujours prête à l’injure. Il parlait toujours mal des maris et des femmes.

Lisène.

C’est l’usage, à présent, de mal parler ; et les plus impitoyables sont ceux-là même sur qui l’on aurait le plus à dire.

Don Fernand.

Il y a beaucoup de médisants, et peu sont châtiés.

Lisène.

Laissons cela, don Fernand. Vous chercheriez vainement à vous justifier ; et ne reparaissez jamais devant mes yeux, qui se consacrent à pleurer mon malheur.

Elle sort.

Don Fernand.

Aujourd’hui, la mer agitée par la tempête se soulève avec fureur et vient en mugissant frapper le rivage ; demain, peut-être, elle sera tranquille et mènera doucement les vaisseaux vers le port. — Aujourd’hui, les arbres des bois sont couverts de frimas et de neige : demain, peut-être, ils montreront avec orgueil leurs branches couvertes de feuilles verdoyantes et de fleurs embaumées. — Ainsi, Lisène, tout change ici-bas ; et ton cœur, aujourd’hui en proie au désespoir, demain peut s’ouvrir encore à l’espérance.

Il sort.

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