‹ Aimer… SouffrirChapitre 3 sur 9 · 03

03

— Voyons, voyons, je n’ai pas rêvé ? se demandait le docteur Michel Briard. Tout ceci est bien réel ? Et cependant l’aventure est à peine croyable…

Il se replongea dans le passé, un lointain passé, vieux de douze à quinze ans.

Quand il étudiait au lycée, à l’époque du premier bachot, il avait pour camarade et, mieux, pour ami, un garçon de son âge, Maurice Lussac, qu’il affectionnait fraternellement. Un jour, Maurice lui dit :

— Tu sais, Michel, j’ai tellement parlé de toi à mes parents qu’ils désirent te connaître. Si ton père et ta mère n’y voient pas d’inconvénient je t’emmènerai à Château-du-Loir aux prochaines vacances de Pâques.

L’invitation enchanta Michel qui l’accepta sous réserve de l’autorisation paternelle et d’une invitation en règle de la famille Lussac. Celle-ci ne se fit pas attendre et M. Briard père ne souleva aucune objection.

— Mais ce sera à la condition que ton ami Maurice viendra à son tour passer quelque temps avec nous dans notre propriété de Moret aux grandes vacances.

Ce qui avait été ainsi décidé se réalisa et, par un beau jour d’avril, les deux lycéens prirent le train en direction du Maine, heureux de se sentir libres, heureux de ne point se séparer.

Que de projets ils firent pendant les quelques heures que dura le voyage ! Ils excursionneraient en vélo, iraient pêcher dans le Loir, feraient de belles récoltes de champignons en attendant les parties de canotage que l’été venu, et débarrassés de leur examen, ils feraient sur le Loing dans les environs ravissants de Moret.

Comme ils descendaient du train :

— Mon père et ma sœur ! s’écria Maurice en tendant un doigt vers la sortie de la gare.

— Ta sœur, dit Michel. C’est vrai… Je ne pensais plus que tu avais une sœur.

C’était une fillette d’une douzaine d’années, mais déjà formée comme une femme. Sa poitrine à peine naissante tendait déjà l’étoffe de sa robe et ses jambes avaient la cambrure qui donne aux jeunes filles l’allure harmonieuse qui séduit. Michel Briard, pourtant, ne vit en elle qu’une enfant, une petite sœur pour ainsi dire insexuée. Il avait dix-sept ans, lui ! Il allait être bachelier !

Tout le temps que durèrent les vacances il ne fit attention à elle que parce qu’elle était la sœur de son ami et il la quitta sans émoi.

Un an plus tard, quand il revint à Château-du-Loir, il fit la découverte qu’elle n’était plus une enfant et qu’elle serait bientôt une jolie jeune fille. Elle avait grandi, s’était épanouie et montrait déjà cette pudeur qui éveille chez les jeunes garçons le sentiment de l’amour.

Alors il ne la traita plus tout à fait comme une petite camarade et il eut envers elle des réserves que, peut-être, elle remarqua.

Lorsqu’il eut vingt-deux ans elle en compta quinze. Alors, s’il n’était pas tout à fait un homme encore, elle était femme par sa coquetterie, l’éclat de ses regards, ses brusques changements d’humeur, ses élans et ses retenues.

Le jeune étudiant se dit que lorsqu’il aurait terminé ses études de médecine elle serait en âge de se marier et il rêva d’en faire la compagne de sa vie. L’aimait-il vraiment d’amour ? Il n’aurait su le dire mais il savait du moins qu’elle était alors prête à recevoir son aveu.

Il se tut. Une petite infirmière de Tenon occupait alors ses pensées parce qu’il en avait obtenu les faveurs. Et puis, il y avait l’incertitude de l’avenir, le service militaire à accomplir, l’aléa des débuts dans une profession difficile. Et Michel Briard était trop sérieux pour s’engager avant de savoir s’il surmonterait les premiers obstacles de sa carrière.

S’il tint secret ses sentiments, il laissa du moins aux mains de Solange un portrait, une petite photo qu’elle avait prise de lui. Ce fut tout. Les circonstances allaient séparer les jeunes gens qui ne devaient plus se rencontrer du jour où Maurice Lussac, ayant opté pour la médecine coloniale, partit pour Bordeaux où ses études devaient s’achever.

Certains pourraient s’étonner de ce qu’un incident aussi commun ait pu rompre des liens dont la solidité paraissait assurée. Combien de relations, combien d’amitiés mêmes n’ont pas résisté à la séparation ? On s’est juré de se voir, de s’écrire… La vie passe. On se plonge dans d’autres milieux. Les lettres s’espacent. Et même quand on garde au cœur les plus fervents souvenirs on laisse se rompre les fils qu’on avait jugés indestructibles.

De loin en loin Maurice et Michel se donnaient de leurs nouvelles, et ce fut par un mot très bref que Michel Briard apprit le départ de son ami pour le Tonkin. Ce jour-là il se demanda ce qu’était devenue Solange et il fut tenté d’écrire pour se rappeler à son souvenir. Il ne le fit pas. À quoi bon ? Son amour d’adolescent s’était détaché de son cœur comme se détache de l’arbre une jeune feuille.

Il y avait bien près de deux ans qu’il avait ouvert un cabinet à Paris quand, un soir où les anciens élèves de Montaigne s’étaient réunis, il eut l’occasion de s’entretenir de la famille Lussac avec un de ses anciens condisciples. Et ce fut ainsi qu’il apprit que Solange s’était mariée sans que l’informateur pût dire quel mariage elle avait fait.

Il le savait maintenant, le docteur Michel Briard : un pauvre, un peu reluisant mariage.

Il n’avait éprouvé aucun chagrin quand il avait su qu’elle avait aliéné sa liberté. À présent il souffrait un peu.

— Elle méritait mieux que cela, mieux que ce musicien sans avenir, Solange Lussac.

Il prononça ces mots tout bas et ajouta mentalement : « Si je l’avais épousée… »

— Bah ! c’est de l’histoire ancienne ! murmura-t-il.

Et il quitta son fauteuil pour aller se coucher car il était bien près de deux heures.

Mais il s’efforça vainement à s’endormir. Il revoyait Solange, la Solange de seize ans, si gracieuse, si jolie et si femme ! Oui, pourquoi ne l’avait-il pas épousée, après tout ? Elle n’aurait pas connu la médiocrité et il ne vivrait pas, lui, dans une solitude qu’il trouvait parfois lourde.

Qu’est-ce donc qui avait poussé Pierre Journiac à venir sur ses pas tenter de se donner la mort ? Étranges rencontres que ménage la vie !

Le docteur Michel Briard songeait. Le musicien qu’il avait sauvé — mais pour quelques heures peut-être — était sans doute un exalté mais il n’était pas fou. Il s’était écrié : « C’est vous l’homme au portrait, je vous reconnais ! Misérable ! » Pouvait-il avoir inventé cela ?

Alors ? C’était que Solange Lussac avait gardé l’image qu’il lui avait donnée ? C’était qu’elle n’avait pas oublié, elle, que son cœur s’était donné pour toujours ?

Parbleu ! Elle avait épousé Pierre Journiac par dépit, pour faire une fin, comme on dit. Le premier venu, quoi ! Michel Briard murmura :

— Ah ! que c’est bête ! que c’est bête !

C’était bête, évidemment, mais il n’y pouvait plus rien. Il y avait, dans Paris, parmi tant d’autres, un mari qui voulait mourir parce que sa femme l’avait quitté et, quelque part, une femme qui souffrait de n’avoir pas touché le cœur de celui qu’elle avait élu.

Il était désormais trop tard pour réparer ce qui avait été une bêtise.

Michel Briard voulut s’évader de l’emprise de son souci.

— Bah ! se dit-il, ils s’arrangeront, s’ils le veulent. Et s’ils ne s’arrangent pas… Il est tant d’autres détresses que je ne peux soulager !

Il tourna, se retourna dans son lit. La silhouette retrouvée de Solange Lussac l’obsédait comme un remords — ou comme un désir.

Page 1