‹ Aimer… SouffrirChapitre 4 sur 9 · 04

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Deux jours durant, Michel Briard crut avoir reconquis sa paix. Tout entier à ses consultations, à ses visites, il se libéra pendant de longues heures de l’obsession et quand la vision de Solange revenait l’importuner il se disait pour la chasser :

« Bah ! Elle est maman et dix années l’ont vieillie. Elle n’est plus la Solange que je revois. »

Mais la question qu’il s’était posée et qu’il avait voulu éluder revint le harceler :

« Et si j’étais vraiment l’homme du portrait ? »

En arrachant Pierre Journiac au parapet qu’il enjambait, Michel Briard avait accompli un devoir d’humanité. N’avait-il pas, désormais, un autre devoir à remplir : celui de tenir la promesse qu’il avait faite à une jeune fille ?

Il se révolta contre cette préoccupation :

— Eh quoi ! se demanda-t-il à mi-voix, une promesse ? Laquelle ?

Mais il ne put pas se mentir et il dut reconnaître que s’il ne s’était pas engagé verbalement il avait eu, autrefois, des regards, des attitudes qui avaient trahi son émoi intérieur et qu’une jeune fille romanesque, une enfant, avait pu prendre pour un aveu.

— Dans ces conditions, observa le médecin comme s’il eût discuté avec un interlocuteur, combien un homme devrait-il épouser de jeunes filles ? Chacun de nous n’a-t-il pas souri à une foule d’entre elles, n’a-t-il pas fait à certaines des compliments plus ou moins sincères qu’elles n’avaient tout de même pas le droit d’interpréter comme des déclarations ?

Mais s’il éprouvait ainsi le besoin de discuter c’est que l’obsession devenait plus forte. Il avait beau se dire que Solange avait vieilli de dix années et que la maternité avait pesé sur sa grâce. Au contraire, il l’imaginait à présent pleinement épanouie, splendide de formes, et le désir qui l’avait pris un soir s’avivait. Il prit une résolution :

— J’en aurai le cœur net. Il faut que je la retrouve.

Et ce fut ainsi qu’il partit, un matin, pour faire le voyage qui l’avait conduit à maintes reprises, avec Maurice Lussac, à Château-du-Loir.

Il retrouva facilement le chemin qu’ils avaient pris, un soir, avec Solange encore enfant et son père. C’était le même paysage, mais rouillé par l’automne alors que jadis il était peint par le printemps. Il gravit ce chemin, arriva sur le coteau et la maison lui apparut avec ses couleurs délavées.

Quand il tira sur la chaîne pour actionner la sonnette d’appel son cœur battit un peu. N’était-ce pas Solange qui allait lui ouvrir ?

Un roquet jappa et des pas firent crisser le gravier de l’allée. Ce fut un homme d’une cinquantaine d’années qui apparut.

— Vous désirez, monsieur ?

— Je serais heureux de saluer la famille Lussac. Je suis le docteur Briard.

— La famille Lussac… Mais, monsieur…

— Me serais-je trompé d’habitation ?

— Non pas, non pas, monsieur. Veuillez entrer, je vous prie.

Le docteur Briard passa le portail et arrêta celui qui le recevait.

— Je ne veux pas abuser, dit-il, et si vous avez quelque chose à me dire au sujet des Lussac…

— Madame et monsieur Lussac ne sont plus. Un accident d’automobile, il y a cinq ou six ans, je ne sais plus au juste… Mais ne restons pas ici, je vous prie.

Il fallut que Michel suivît son hôte jusque dans la maison dont il ne reconnut plus l’intérieur. Tout y avait été changé : les meubles, les tableaux, tout ce qui aurait pu rappeler le passé. Quand les deux interlocuteurs se furent assis dans le salon :

— Et M Lussac ? demanda Michel.

— Elle est mariée, monsieur, mariée à un musicien, je crois. Quant au fils, il est médecin dans les colonies.

— Oui, je sais ; nous avons fait ensemble une grande partie de nos études mais la séparation a distendu les liens qui nous avaient unis. Et vous ne connaissez pas l’adresse de celle que je nommais « Mademoiselle Solange » ?

— Non, non, monsieur. Quelque temps après la mort des parents j’ai acheté cette maison aux enfants et…

— Alors vous avez dû traiter avec la jeune fille ?

— Pas exactement. J’ai eu affaire à la vieille M Lussac, la sœur de feu M. Lussac chargée d’administrer les biens des héritiers, encore qu’ils fussent majeurs. M Lussac, tante, habitait et doit encore habiter La Ferté-Macé, quartier de la Sauvagère.

— Vous permettez ? demanda Michel Briard en sortant de sa poche un carnet et un crayon.

Il nota l’adresse, remercia et se leva.

— Ah ! monsieur, permettez-moi de vous offrir un verre de notre vin blanc, proposa l’hôte.

Mais Michel se récusa.

— Je vous remercie, dit-il.

Il prit congé et s’en alla à la recherche d’un restaurant.

Le soir même il reprenait le train pour Le Mans avec la ferme intention de pousser jusqu’à La Ferté-Macé, assuré qu’il y trouverait Solange.

De plus en plus il éprouvait le besoin de la revoir.

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