‹ Aimer… SouffrirChapitre 5 sur 9 · 05

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La petite maison de la vieille M Lussac était en plein bocage normand, dissimulée, presque perdue dans un bois de bouleaux, à une lieue du joli bourg qui rassemble ses maisons sur la route de Briouze à Bagnoles-de-l’Orne.

Le docteur Michel Briard n’eut cependant pas beaucoup de peine à la découvrir, tant on l’avait parfaitement renseigné. C’était une demeure d’assez modeste apparence mais très bien entretenue et fort coquette, avec son jardin plein de fleurs d’arrière-saison et son potager aux vives couleurs. Une cour sablée la séparait du jardin. Un jeune enfant y jouait dans les rayons de soleil qui éclairaient cette après-midi d’une douceur exceptionnelle.

— Bonjour, mon enfant, dit Michel après avoir poussé le petit portail de bois peint en bleu qui donnait accès à la cour.

L’enfant regarda le visiteur sans répondre. Il n’avait pas peur mais demeurait un peu saisi. Le médecin demanda :

— Ta maman est-elle là ?

Au même instant la porte de la demeure s’ouvrit et une jeune femme se montra sur le perron. Michel la salua et, souriant, demanda :

— Madame Pierre Journiac, n’est-ce pas ? Vous ne me reconnaissez pas ? Michel Briard !

— Ah ! Michel… s’écria Solange en descendant rapidement les trois marches.

En tendant sa main, elle se reprit :

— Monsieur Briard !

— Je vous en prie, dit-il ; c’est Michel, comme autrefois… Solange.

Il la contemplait, heureux, retrouvant tout à coup tout le vieil amour de l’adolescence. Elle n’avait rien perdu de sa beauté et pleinement formée, admirablement épanouie, elle était infiniment émouvante. Elle rougit un peu et interrogea :

— Qu’est-ce qui me vaut le plaisir de vous voir ?

— J’ai connu votre retraite, je passais dans la région et je me suis permis de venir vous exprimer, bien tard en vérité, ma sympathie dans le malheur qui vous a frappé. Et puis, il y a si longtemps que je suis sans nouvelles de Maurice ! Elle voyait bien qu’il était gêné et ne disait pas exactement la vérité. Elle proposa :

— Vous allez entrer. Ma tante, qui vous connaît de nom, sera heureuse de vous accueillir.

Elle lui montra le chemin et le conduisit dans une pièce qui était à la fois à usage de salon et de salle à manger et où régnait un ordre impeccable.

— Vous permettez ? demanda Solange. Je vais appeler ma tante.

Il eût préféré que M Lussac fût absente mais il pensa qu’il aurait l’occasion de revoir Solange en tête à tête si on lui faisait la faveur de le retenir. La vieille demoiselle parut, toute souriante.

— Monsieur, dit-elle, puisque vous avez été l’ami de mon neveu Maurice et de Solange, soyez le bienvenu dans mon humble logis.

Michel Briard remercia et s’excusa d’avoir rompu la solitude des deux femmes.

— Mais, monsieur, nous sommes enchantées, au contraire, et je pense bien que vous nous ferez le plaisir d’accepter notre hospitalité si rien ne vous presse de partir.

Il protesta.

— Vous êtes trop aimable, mademoiselle. Il doit y avoir à La Ferté des restaurants et des hôtels…

— Certes ! Mais La Ferté est à une lieue et, en cette saison, le soir tombe vite. Nous vous recevrons très simplement et c’est nous qui vous serons reconnaissantes de la compagnie que vous nous tiendrez. Solange me parlait de vous il y a quelques jours en déplorant de n’avoir jamais eu de vos nouvelles.

Il s’excusa :

— La vie qui absorbe, dit-il… Les mille soucis quotidiens…

Au fond de soi il était enchanté d’apprendre que Solange ne l’avait pas oublié. Après quelques instants d’entretien l’aimable demoiselle demanda l’autorisation de retourner à sa cuisine pour y préparer le dîner.

— Nous n’avons pas de bonne, dit-elle, et c’est moi qui ai la charge de la cuisine.

Quand elle se fut retirée, Solange s’approcha de la fenêtre, constata qu’il y avait encore un peu de soleil dans la cour et décida de laisser son enfant à ses jeux. Elle revint, s’assit et dit en soupirant :

— Mon pauvre Michel ! Que de choses se sont passées depuis l’époque où vous preniez vos vacances avec Maurice.

— Oui… La mort de vos parents, qui m’a désolé. Vous avez dû beaucoup souffrir.

— Oui, beaucoup, beaucoup. Mais j’ai eu d’autres épreuves, et plus terribles encore…

Le docteur Briard feignit de ne rien savoir. — Quoi donc ? demanda-t-il.

— Un mariage malheureux. J’avais épousé un musicien de grand talent mais qui, aigri par ses échecs, m’a mené une vie impossible. Je l’ai quitté il y a quelques jours à la suite d’une scène atroce et me voici seule, ici, avec mon enfant…

— Cet homme vous brutalisait ?

— Il me faisait souffrir, m’exaspérait… Et puis un jour il a découvert un portrait que je gardais et il a été pris d’une telle rage que j’ai bien cru qu’il allait me tuer.

— Un portrait… dit Michel. Le portrait d’un… ami.

— Oui.

Michel Briard, remué au plus profond de son être, prit une main de Solange et la pressa tendrement.

— Solange, dit-il, il me souvient d’avoir laissé entre vos mains une photographie qui était alors un gage… Le gage d’un sentiment que je ne sus pas, alors, exprimer. Serais-je donc la cause du drame ?

Elle le regarda, étonnée et attristée.

— Non, Michel, dit-elle, ce n’était pas votre portrait. Écoutez. Environ un an avant mon mariage, je fis la connaissance d’un honnête garçon, mais tête brûlée, qui se disait follement épris de moi. Je ne pouvais le prendre au sérieux et refusai de l’épouser, ce qui le désespéra. Un jour — il partait alors pour accomplir un long voyage — il me fit don de son portrait en me suppliant de le garder. « Si vous vous en sépariez, me dit-il, je suis sûr qu’il m’arriverait malheur. »

« Je souris à cette superstition et pris le portrait. Treize mois plus tard je me mariai — mariage d’amour, hélas ! — et reléguai la photographie au fond d’une malle, avec de vieux papiers. Peu de temps après Raymond — vous ai-je dit que ce garçon se nommait Raymond ? — se tuait dans un accident d’aviation et je me rendis responsable de cette mort. J’allai dénicher le portrait du malheureux, et ne le quittai plus. C’est ce portrait que mon mari a découvert ; pas le vôtre.

Solange remarqua l’altération des traits de son ancien camarade et elle ne sut que sourire. Il murmura :

— J’avais cru…

— Depuis peu alors, Michel, car si vous aviez pensé cela autrefois vous ne seriez pas resté si longtemps, si longtemps…

Il ne trouva rien à répondre et dit seulement :

— Solange !

Elle retira sa main, se leva et dit :

— Je vais faire rentrer mon enfant.

— Non ! Je vous en prie. Une minute encore, Solange ! Je vous jure que j’ai pensé à vous souvent, très souvent. Et maintenant que je vous revois le sentiment que j’avais pour vous se réveille. Ah ! Nous aurions été heureux, nous deux.

— Qui sait ? Peut-être pas.

— Est-il trop tard pour en faire l’expérience ?

— Il est trop tard, Michel. Je suis mariée.

— Vous avez quitté votre mari. Vous ne l’aimez plus.

— Peut-être…

Il allait, derechef, lui prendre la main, lorsque M Lussac rentra. Elle dit :

— Veux-tu, Solange, aller préparer la chambre du docteur Briard ?

Michel protesta :

— Mademoiselle !

Mais sa protestation était molle. Le vieil amour de son enfance refleurissait et l’enchaînait. Il accepta de rester et il se sentait presque heureux.

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