06
C’était le lendemain au terme de la soirée. Au cours de la journée, Solange et Michel avaient eu des entretiens qui n’avaient pas satisfait l’espérance du jeune médecin mais qui ne l’avaient pas tout à fait découragé. Cependant, il avait été convenu qu’il chercherait à Paris une situation pour Solange et qu’il reviendrait la voir en attendant qu’elle pût travailler.
M Lussac était montée se coucher et l’enfant dormait depuis la tombée de la nuit. Ils étaient seuls dans la salle à manger, devant un feu de bois qui réjouissait la pièce. Michel n’avait pas encore révélé qu’il connaissait Pierre Journiac, qu’il l’avait empêché de se jeter dans la Seine et que c’était à la suite de sa rencontre dans des circonstances dramatiques qu’il s’était mis à la recherche de la jeune femme. Il hésitait, mais il ne voulait point s’en aller sans avoir dit la vérité.
— Puisque vous êtes décidé à aller prendre le premier train demain matin, dit Solange, il ne faut plus tarder à aller vous coucher.
Alors Michel se décida :
— Je ne voudrais pas me retirer, ma chère amie, sans vous avoir fait un dernier aveu.
— Lequel ?
— Ce que vous m’avez appris de vos déboires conjugaux, je le savais en partie et je connais votre mari.
— Comment cela ? demanda Solange, surprise.
— Écoutez…
Et Michel Briard narra ce qui s’était passé un soir récent, comment il avait fait la rencontre d’un désespéré, l’avait provisoirement sauvé et comment Pierre Journiac l’avait quitté en croyant reconnaître en lui l’homme du portrait.
Solange avait profondément tressailli.
— Ainsi, dit-elle, il a voulu mourir parce que je l’avais quitté ? Mais non ! Il ne m’aimait pas assez pour cela ! Il a voulu se donner la mort parce que je lui ai enlevé notre enfant. Mais si j’avais la faiblesse de reprendre la vie commune il recommencerait, et c’est assez d’une expérience.
Puis, un rapprochement s’étant fait dans son esprit :
— Et vous, Michel, ajouta-t-elle, si vous ne vous étiez pas trouvé sur le chemin de mon mari, s’il ne vous avait pas rappelé mon nom, vous n’auriez pas songé à me revoir ?
Était-ce un reproche ?
— Je pensais à vous, je vous le jure, affirma Michel en dissimulant mal son mensonge. Je pensais à vous, mais je me disais que vous deviez être mariée, heureuse, et je ne pouvais que vous laisser à votre bonheur imaginé. Retrouveriez-vous un peu de bonheur si votre mari venait vous supplier de le suivre encore et vous donner l’assurance qu’il s’amendera ?
Solange Journiac eut une seconde d’hésitation.
— Je ne crois pas, répondit-elle.
Michel s’était attendu à une protestation véhémente, à un « non » catégorique. Il fut déçu et un peu meurtri. Très triste il murmura :
— Je suis venu trop tard…
Solange appuya ses regards sur le visage ami qui reflétait la peine intérieure. Alors, comme malgré elle, elle livra ces mots qui étaient presque un engagement :
— Peut-être, Michel… Mais qui sait ?
Il prit la main de la jeune femme et la pressa passionnément sur ses lèvres.
Solange, près de s’émouvoir plus qu’elle ne l’eût voulu, retira sa main et dit :
— Soyez raisonnable, Michel, vous n’avez que quelques heures à dormir.
— Et vous aussi, répondit-il. Je suis impardonnable.
Elle le détrompa :
— Non, c’est ma tante qui se lèvera pour vous préparer le déjeuner. Il vaut mieux que ce soit ainsi.
« Il vaut mieux que ce soit ainsi. » Avait-elle donc peur de trop se livrer à la dernière minute ? Mais elle avait prononcé ces mots et Michel en était tout réconforté.
Il s’en alla dans le matin obscur vers la gare lointaine, emportant la radieuse vision de celle qu’il était sûr d’aimer bien plus profondément qu’autrefois, et l’espérance qu’un jour il réaliserait le rêve fugitif de ses jeunes années.
Il allait très activement s’employer à trouver à Solange une situation et un logement où il irait la voir. Et quand elle serait à Paris il aurait tôt fait de la conquérir. Mais Pierre Journiac ? Car s’il ne s’était pas donné la mort il fallait compter avec lui, encore.
« Pourvu, souhaita Michel dans le train qui le ramenait à Paris, pourvu qu’il ait eu la bonne idée de recommencer. »
Ainsi, après avoir sauvé un homme, il désirait sa mort parce qu’il aimait la femme sur qui l’autre avait encore les droits les plus sacrés.
Les choses allèrent très vite : trois semaines plus tard, Michel Briard avait trouvé pour Solange un emploi de secrétaire chez un chirurgien de ses amis et un coquet logement dans la proche banlieue. Il écrivit à la jeune femme pour lui faire part de ses trouvailles et lui annoncer son arrivée à La Ferté.
Ce fut là, dans la petite maison de la Sauvagère, que se produisit le drame inattendu.
Michel Briard était arrivé depuis à peine une heure et il s’entretenait avec Solange et M Lussac quand, soudain, un homme entra dans la maison comme un fou.
Pierre Journiac, qui n’avait pas pu chasser de son esprit l’idée que le docteur Briard était l’homme au portrait, l’amant de sa femme, avait épié celui-ci pendant quelques jours, l’avait suivi à la gare, était monté dans le même train que lui et n’avait pas tardé à comprendre. Il se rappelait brusquement que Solange avait une tante dans l’Orne, et en déduisait que le médecin allait la rejoindre. Quand il le vit monter dans le petit train de Briouze à Couterne, il ne put plus se faire aucune illusion.
Alors il tâta dans la poche extérieure de son pantalon le petit revolver dont il s’était muni pour venger son honneur et mettre un terme définitif à ses souffrances. Solange avait tout de suite reconnu son mari.
— Pierre ! Toi ! s’écria-t-elle.
Mais, aussitôt, deux coups de revolver claquèrent. La première balle avait frôlé la tête de Michel Briard sans le toucher. La seconde était entrée dans la poitrine de Pierre Journiac qui s’effondra.
M Lussac, horrifiée et prise d’effroi, s’était précipitée au dehors. Solange ne se préoccupa point de Michel. Elle se jeta sur le corps de son mari en criant éperdûment :
— Pierre ! Pierre !
Ce cri de l’âme, ce cri d’un amour qui demeurait entier malgré les apparences, meurtrit Michel que le revolver avait épargné. Il comprit qu’il était rejeté du cœur qu’il avait espéré conquérir. Pâle et tremblant, il s’approcha du corps ensanglanté, écarta doucement Solange, examina la blessure, se releva et dit :
— Je crois qu’on pourra le sauver ; mais il ne faut pas perdre de temps.
Moins d’une heure plus tard, Pierre Journiac était hospitalisé à La Ferté et remis aux soins d’un chirurgien.
Cependant, à la Sauvagère, M Lussac revenue de sa rude émotion avait interrogé sa nièce :
— Solange, j’ai le droit de savoir la vérité. Ce médecin que j’ai reçu ici, qu’était-il pour toi ?
— Je vous l’ai déjà dit, ma tante : un camarade d’autrefois que je n’avais pas revu depuis l’époque où Maurice partit pour achever ses études à Bordeaux.
— Rien que cela ?
— Je vous le jure.
— Et cependant…
— Ne vous avais-je pas révélé aussi que Pierre était à demi-fou ? Vous en avez la preuve maintenant. Le malheureux ! Et dire que je l’ai aimé exclusivement, de toute mon âme… S’il allait mourir…
— Serais-tu malheureuse s’il mourait ?
Des larmes brillèrent aux yeux de Solange.
— Qu’il guérisse alors, dit M Lussac, et rien ne sera perdu !