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CHAPITRE XXVIII

LE CARRICK DE FRANÇOIS

Pendant que Rossignol ronfle près de son hôte, le cocher auquel il a emprunté le carrick s'est rendu au cabaret désigné, et se place devant une table où il se fait ouvrir des huîtres et servir du vin blanc.

François a bon appétit, d'ailleurs c'est Rossignol qui doit tout payer pour la location du carrick; il faut donc ne pas rester sur sa faim. Les premières douzaines d'huîtres passent lestement; mais, Rossignol ne paraissant pas encore, François en fait ouvrir d'autres pour attendre plus patiemment son ami.

Cependant l'heure convenue sonne, et point de Rossignol ni de carrick. François demande du fromage et une autre bouteille en se disant:--Il faut lui accorder le quart d'heure de grâce.

Mais le quart d'heure et un autre sont écoulés. François s'est tellement bourré qu'il peut à peine respirer, et toujours point de Rossignol. Le cocher commence à lâcher des mots très énergiques. C'est bien pis quand ses camarades viennent lui dire:--François, tu es en tête, reviens donc à ta voiture.

Mais François ne veut pas conduire bras nus, et n'a pas de quoi payer le déjeuner qu'il a pris. Il tape du pied; se donne des coups de poing en s'écriant:--Ai-je été bête de croire ce guerdin-là... ah! mille rosses! je vas l'arranger quand il va venir... s'il avait mis mon carrick en plan... que me dira ce soir madame François si je rentre en veste! elle croira que j'ai bu mon carrick!...

Et François jure, se désespère. L'heure se passe; pour comble de malheur, le temps devient noir; bientôt un orage éclate, la pluie tombe par torrents. Tous les fiacres ont chargé. Il ne reste plus sur la place que celui de François, qui, debout sur le seuil de la porte du cabaret, se donne au diable, en s'écriant:--Conduisez donc en veste sans manches par ce temps-là!

On ne tarde pas à courir au seul fiacre que l'on aperçoit en appelant de tous côtés:--Cocher! cocher!... Déjà même plusieurs personnes se disputent à qui aura le sapin, et François, qui les entend de loin, rentre dans le cabaret en se disant:--C'est pas la peine de vous disputer, vous ne l'aurez ni les uns ni les autres.

Mais un petit monsieur en noir, en jabot, en escarpins, qui se rendait avec sa moitié à un déjeuner dînatoire que donnait son cousin pour célébrer sa nomination à la place d'adjoint au maire, d'une commune de trois cents feux, place qu'il avait obtenue après quinze ans de sollicitations; le petit monsieur, qui ne se consolerait pas de manquer le déjeuner dînatoire, est parvenu à faire monter sa moitié dans le fiacre de François. Madame s'est assise dans le fond, qu'elle remplit presque à elle seule, et les autres personnes, désespérant de la débusquer, ont pris le parti de la retraite et ont laissé le couple affamé maître du fiacre.

Il s'agit de trouver le cocher; la dame s'égosille à l'appeler par les portières, tandis que son mari court de côté et d'autre, recevant avec douleur la pluie sur son habit noir et son jabot, mais songeant avec plus de douleur encore qu'on aura commencé à déjeuner sans eux.

Enfin il aperçoit la Carpe travailleuse et court vers le cabaret en disant à sa moitié:

--Je gage que le cocher est dans le cabaret; dès que ces drôles-là voient tomber de l'eau, ils vont boire du vin... Ne vous impatientez pas, madame Belhomme, je le ramène à l'instant.--Hâtez-vous, monsieur Belhomme, car je crains que mon cousin ne prenne de l'humeur et que l'on n'entame la dinde sans nous.

M. Belhomme arrive au cabaret et dit à la marchande d'huîtres:

--Le cocher de cette voiture est-il ici?

--Oui, là-bas, au fond, répond l'écaillère, qui commence à trouver singulier que M. François ne parle point de payer ses huîtres.

M. Belhomme va frapper sur l'épaule de François en lui disant:

--Allons, vite, mon garçon, dépêchons-nous: vous devriez être à votre voiture, étant seul sur la place et par le temps qu'il fait... hâtons-nous, et je vous donnerai pour boire.

--Oh! c'est inutile!... je n'ai plus soif, répond François sans se déranger.

--Cocher! m'entendez-vous! reprend avec force M. Belhomme fort en colère de la tranquillité de François.

--Oui, je vous entends bien, mais je ne peux pas marcher...

--Tu ne peux pas marcher?... s'écrie le petit homme en enfonçant son chapeau sur ses yeux et montant sur ses pointes pour se grandir. Tu marcheras!

--Ça m'est absolument impossible, not' bourgeois, je suis cloué ici!... d'ailleurs je suis loué...

--Cela est faux... tu es sur la place; je te prends... ma femme est dans ta voiture... mon cousin nous attend... tu marcheras!...

--Je ne marcherai pas.

Le petit monsieur crie, appelle, assemble tous les passants, qui répètent avec lui:--Il faut marcher. Le marchand de vin et l'écaillère disent:--Il faut qu'il paye auparavant; et François répond en sifflant:--Pas plus l'un que l'autre.

--Faisons un exemple! dit M. Belhomme, qui trépigne de colère. Conduis-moi chez le commissaire... tu ne peux t'y refuser.

--Eh! morbleu! comment voulez-vous que je conduise mon fiacre sans carrick par le temps qu'il fait?... Ah! gueux de Rossignol!

--Mets ou ne mets point ton carrick, cela ne me regarde pas... mais je veux aller chez le commissaire...

--Oui, oui, s'écrient toutes les personnes, il ira, ou nous y conduirons sa voiture.

François voit qu'il n'y a pas moyen d'éviter le commissaire; il se décide et va suivre M. Belhomme; quand le marchand de vin et l'écaillère l'arrêtent en lui disant:

--Un instant, avant de sortir on paye son déjeuner...

--Je payerai une autre fois... je n'ai pas le temps maintenant...

--C'est bientôt fait de payer... nous ne vous connaissons pas assez pour vous faire crédit...

--Je reviendrai tout à l'heure:

--Il faut payer tout de suite...

--Six douzaines d'huîtres, quarante-deux sous... Vin, pain et fromage, trente-trois sous.

--Voilà quinze sous à compte... je vous devrai le reste.

--Non pas!... il faut solder tout.

--Vous serez bien malins si vous me trouvez un sou de plus... je n'ai pas encore fait une course.

--Ah! ah! monsieur vient de faire un déjeuner fin et n'a pas de quoi payer!...

--Puisque j'attendais un ami qui régalait.

--A d'autres!...

--Allons, allons, c'est un mauvais sujet; vite chez le commissaire!

--Un instant, il me faut des arrhes pour mes huîtres... gardons son chapeau.

--C'est ça! gardez son chapeau; ça lui apprendra a venir faire des déjeuners de maître maçon avec quinze sous dans sa poche.

Le pauvre François veut en vain défendre son chapeau; on le lui prend et on le pousse vers son fiacre, dans lequel monte M. Belhomme, qui se place près de sa moitié en lui disant:

--Je viens de montrer une fameuse tête, madame!...

--Tout le monde sait que vous en avez, monsieur.

Quant à François, sans chapeau, sans manches, par un temps affreux, il monte sur son siége au milieu des huées de la foule, et se venge sur ses malheureuses rosses, qu'il fouette à tour de bras afin d'arriver plus vite chez le commissaire, et, à chaque coup de fouet sur ses bêtes, il lâche un juron après Rossignol.

Heureusement le commissaire ne demeure pas loin; malgré cela, François y arrive trempé comme s'il sortait de la rivière, maudissant Rossignol, maudissant le couple qui est dans sa voiture et se disant:--On me fera ce qu'on voudra, mais je ne les mènerai point.

Par suite de cette affaire, François passe huit jours à la préfecture; il gagne un gros rhume, et quand il revient chez lui il est battu par sa femme.

Quant à M. et madame Belhomme, ils sont forcés de se rendre à pied au déjeuner dînatoire de leur cousin. Ils trottent dans la boue, reçoivent la pluie, s'éclaboussent, ont de l'humeur, et, pour la faire passer, se disputent tout le long du chemin.

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