‹ André le SavoyardChapitre 29 sur 34 · CHAPITRE XXIX

CHAPITRE XXIX

LE MÉNAGE DE MON FRÈRE.

Pierre, en s'éveillant le lendemain du déjeuner, qui avait duré jusqu'au soir, est un peu surpris de se trouver sous la table, la tête sur une assiette et le bras dans un compotier. Il se frotte les yeux et cherche à rappeler ses idées, car les liqueurs qu'il a bues en quantité lui troublent encore le cerveau.

Il se lève, regarde autour de lui, pose un de ses pieds sur une oreille de Rossignol, qui ronfle encore sur le carrick. Le beau modèle s'éveille en jurant et en criant:--Quel est l'insolent qui donne un coup de poing à un artiste?

La voix de Rossignol rend la mémoire à Pierre. Il se rappelle l'orgie de la veille, et, sans trop savoir pour quelle raison, il n'est pas content de lui; il sent au fond de l'âme que sa conduite n'est pas ce qu'elle devrait être. Mais déjà Rossignol est sur pied, et il s'est bien promis de ne point laisser à Pierre le temps de réfléchir.

--Eh bien! mon cher Pierre, lui dit-il, il paraît que nous avons fait un somme à l'issue du repas... Il n'y a aucun mal à cela... c'est même une habitude très-distinguée, en Espagne, en Italie, on dort ordinairement après dîner, et les Anglais, qui vivent très-bien, couchent presque toujours sous la table...

--Comment! c'est un usage distingué de dormir par terre, au milieu des assiettes et des bouteilles vides?

--Oui, mon garçon.

--Cependant mon frère André ne faisait jamais cela.

--Entre nous, ton frère était une poule mouillée; je me flatte que tu suivras une autre route en profitant de mes leçons. Mais il est grand jour, il faut songer au déjeuner... et je veux...

Tout en parlant, Rossignol vient de jeter les yeux sur le carrick, et le souvenir de François se présente à son esprit. Il jette un cri, se frappe à la fois le ventre, la tête et les cuisses, lâche quelques-uns de ses jurons favoris et se jette dans un fauteuil en s'écriant:--Je suis un grand animal!...

Pierre va demander à son ami la cause de ce mouvement de colère, lorsqu'il lui voit faire une grimace effroyable. Ces messieurs, dans leur ivresse de la veille, avaient jeté les plats au hasard; il en était resté un sur le fauteuil dans lequel Rossignol s'était jeté, et la modeste faïence venait de craquer sous le pantalon collant de l'artiste, qui se lève en pestant et en criant qu'il est blessé.

--Tu es blessé? dit Pierre alarmé.

--Oui, sans doute, j'ai les clunes attaquées.

--Qu'est-ce que c'est que ça, les clunes?

--Est-ce que tu ne vois pas que ce plat s'est cassé sous moi?... Mais je me ferai faire un cataplasme... Le pis de l'aventure, c'est que j'ai abîmé mon pantalon... Ah! mon Dieu! et par-devant... des taches partout... C'est toi, hier, en jetant les assiettes, qui m'auras attrapé...

--Comment... moi!...

--Certainement... et mon habit... Un habit et un pantalon que je n'avais mis que deux fois..

--Laisse donc, il est tout déchiré, le pantalon...

--C'est en dormant que je me serai accroché à quelque meuble; mon ami, je ne peux pas sortir ainsi; de quoi aurais-je l'air, moi qui étais hier si bien mis que toutes les femmes se retournaient pour me lorgner? Pierre, tu dois avoir une belle garde-robe?

--Une garde-robe... oui, tiens, ce cabinet là-bas... Tu trouveras tout ce qu'il te faut.

--J'y voie.

Rossignol court au cabinet que Pierre lui a désigné. Il revient bientôt tenant sous son nez un petit lambeau de toile jaune qu'il assure être un mouchoir des Indes.

--Que le diable t'emporte avec ton cabinet!

--Est-ce qu'on n'y est pas bien?

--Imbécile, je vous demande des habits; des pantalons... et tu m'envoies...

--Dame! tu me parle de garde-robe.

--Ah! mon pauvre Pierre, comme tu es faible sur l'instruction!

--Si tu veut des habits, ceux d'André son dans sa chambre... Oh! tu trouveras de quoi choisir.

--Eh! parle donc... voilà deux heures que je demande cela. Rossignol se rend à la chambre qui lui est indiquée. Il ouvre les commodes, les armoires, et reste en extase devant une garde-robe bien fournie. Aussitôt il procède à sa toilette, et comme Rossignol n'est pas homme à se rien refuser, il se rhabille entièrement, choisissant la plus belle chemise, les bas les plus fins, l'habit le plus neuf, il court à la glace: jamais il ne s'est vu si beau; quoiqu'en frac et en pantalon, il fait des posés antiques en s'écriant:

--Sacrebleu! que je suis bel homme!... quel dommage qu'il ait fallu attendre à quarante-cinq ans pour être aussi propre!... c'est égal, nous réparerons le temps perdu.

Dans son ivresse, Rossignol ouvre les fenêtres qui donnent sur la rue et jette à la volée toute son ancienne défroque en chantant:

/p C'est ici le séjour des grâces... Je n'ai plus besoin de mes vieux habits!... p/

Allez, pantalon, frac, bas, et cætera. Vous avez fait votre temps, devenez la proie du chiffonnier ou du Savoyard... Un instant; ne disons pas de mal des Savoyards! je les prise trop pour cela.

Rossignol revient trouver Pierre, qui est encore assis devant les débris du déjeuner de la veille, et se place devant lui dans l'attitude du Laocoon en lui disant:

--Comment me trouves-tu!

--Tiens! ce sont toutes les affaires de mon frère.

--Il n'est pas question de cela. Je te demande comment tu me trouves?

--Tu es très-propre...

--Tu ne remarques que cela, toi!... une femme verrait autre chose. N'importe, fais aussi un peu de toilette, car tu as du fricandeau sur ton collet et de la matelote dans ta cravate. Pendant ce temps je vais sortir pour une affaire indispensable. Je ne serai pas longtemps; à mon retour, nous irons déjeuner au Cadran-Bleu où chez Desnoyers. A propos, c'est toi qui as la caisse, n'est-ce pas!

--Oui, j'ai de l'argent.

--Eh bien! donne-moi une centaine d'écus; j'ai des emplettes à faire pour notre ménage, car il te manque beaucoup de choses ici...

--Quoi donc?

--Oh! des choses essentielles; d'abord, hier, je n'ai pas trouvé de cure-dents après notre repas.

--Est-ce que tu veux en acheter pour cent écus?

--Ensuite une savonnette, un fer à papillotes; j'aurai tout cela. Il nous faut aussi un domestique; des gens comme nous ne peuvent pas s'en passer; je vais en choisir un.

--Tu disais hier que c'étaient des voleurs.

--J'aurai l'oeil sur le nôtre.

--Mais cent écus...

--Ah! Pierre, si tu ne veux pas te laisser gouverner, je t'abandonne à toi-même... Encore une fois, veux-tu t'amuser depuis le matin jusqu'au soir?

--Sans doute.

--Eh bien! en ce cas, ne regarde donc pas à cent écus.

/p Suis en toute circonstance Et mon exemple et mes leçons. p/

Pierre remet à son ami l'argent qu'il lui demande; celui-ci va prendre le carrick du cocher et l'examine d'un air indécis en murmurant:

--Diable! Il est furieusement laid... et avec une toilette aussi recherchée, ça ne s'accorderait pas.

--Qu'est que tu dis donc, Rossignol?

--Je dis que je voulais reporter ce carrick chez moi; mais je le trouve trop vilain...

--Tu le portais bien hier.

--C'est qu'hier c'était l'anniversaire de la mort de mon oncle... Parbleu! je suis bien bête, je n'ai qu'à le faire porter par un commissionnaire qui me suivra... Holà! la portière.

--Rossignol ouvre la porte pour appeler madame Roch, lorsque celle-ci paraît tenant à la main un pantalon qui lui était tombé sur la tête pendant qu'elle balayait le devant de sa porte.

--Messieurs, dit la portière en présentant le vêtement, que Rossignol reconnaît sur-le-champ, pourriez-vous me dire si c'est de chez vous que l'on a jeté ceci?... Je sortais pour balayer ma portion de rue, je vois fuir des polissons qui ramassaient quelque chose, et sur le même instant ce pantalon tombe sur mon bonnet, dont le noeud a été tout délaissé.

--Est-ce toi, Pierre, qui t'amuses à jeter tes culottes par la fenêtre? dit Rossignol d'un air surpris.

--Moi? Ah ben! ce serait un joli amusement!

--Madame Roch, le vêtement ne vient pas de chez nous; d'ailleurs il me semble que, sur son inspection, vous auriez dû penser que des gens comme nous n'ont jamais porté de pareilles guenilles.

--Monsieur, c'est que la fruitière d'en face prétendait...

--La fruitière ferait mieux de compter ses bottes d'oignons que de regarder ce qui se passe chez les voisins. Gardez cela, madame Roch, vous le donnerez le jour de l'an à votre filleul, si vous en avez un. Puisque vous voilà, faites-moi l'amitié de me porter ce carrick jusqu'en bas, où je prendrai un jockey pour me suivre.

--Mais, monsieur...

--En avant, madame Roch, vous êtes ce matin fraîche comme une belle de nuit. Pierre, habille-toi, je ne serai pas longtemps.

Rossignol jette le carrick de François sur les bras de la portière; il sort avec elle, et descend devant madame Roch en sautillant ou s'arrêtant sur chaque carré pour faire des poses; tandis que la portière s'arrête aussi, ne sachant ce que cela veut dire, et quelquefois effrayée des poses de Rossignol, qui crie chaque fois qu'il s'arrête devant elle:--Ceci est Hercule... ceci Antinoüs... ceci Hippolyte!...

Enfin, tout en posant, ils arrivent au bas de l'escalier. Rossignol regarde dans la rue; il aperçoit près d'une borne un petit décrotteur, noir comme un charbonnier; il lui fait signe de venir, et lui donnant l'immense et lourd carrick de François:--Suis-moi, lui dit-il, et surtout prends garde de m'éclabousser.

Rossignol se met en route, suivi du décrotteur portant le carrick. Il se rend à la place où la veille il a trouvé François, en se disant:--D'abord il va crier... mais, en lui mettant une pièce de cent sous dans la main, j'apaiserai sa colère et nous serons bons amis.

Mais François n'est pas sur la place, par la raison que le commissaire l'a envoyé coucher à la préfecture. Rossignol va à la Carpe travailleuse le demander; point de François.--Il est sur quelque autre place, se dit Rossignol; mais je ne puis courir tout Paris à pied dans un si joli costume... prenons un cabriolet, et allons inspecter les sapins.

Rossignol monte dans un cabriolet, et ordonne au décrotteur de le suivre par derrière. On part; on visite une place, puis une autre... point de François. Rossignol a envie de déjeuner, son jockey est en nage, courant, avec l'immense carrick sur les bras, derrière le cabriolet dans lequel le beau modèle se fait promener. Enfin celui-ci se dit:--J'ai fait ce que j'ai pu, ma foi! allons retrouver Pierre.

On s'arrête devant la demeure de Pierre: heureusement pour le petit décrotteur, qui a l'air de sortir de l'eau. Au moment de le payer, Rossignol se dit:--Ce petit drôle trotte bien... il pourrait bien faire notre jockey. Petit, veux-tu entrer en maison?--Moi, monsieur! est-ce qu'il faudrait courir comme ça tous les jours derrière un cabriolet?--Non, ceci est un extraordinaire. Tu feras nos appartements, nos lits, nos bottes: tu prendras tout ce qu'on te donnera. Tu seras logé, nourri... et je te promets de bons gages.--Je veux bien, monsieur.--En ce cas, monte, et n'oublie pas que je t'ai donné deux cents francs d'avance.--Bah! vous ne m'avez rien donné du tout.--N'importe, tu le diras, ou je te retire ma protection.

Pierre voit rentrer Rossignol suivi du petit garçon portant le carrick.--Eh bien tu rapportes cela ici? dit-il à son ami.--Oui, j'ai réfléchi que je ne voulais pas m'en séparer. Pierre, voici notre domestique.--Ce petit garçon!--Est-ce que nous avons besoin d'un géant pour nous servir!--Il est bien noir!--Il se débarbouillera. Je sens que je suis en appétit; allons, Pierre, partons.--Mais...--Mais quoi?--Je n'ai pas été chez Bernard depuis deux jours, et j'avais l'habitude d'y aller souvent.--Tu iras une autre fois; le plus pressé est d'aller nous divertir... Toi, petit, reste ici, fais notre appartement... frotte, nettoie et amuse-toi... Partons.

Rossignol entraîne Pierre; au moment où ils vont passer la porte cochère, celui-ci dit encore:--Mais, si Bernard venait me demander?...--Eh! que diable! tu n'as que ton Bernard dans la tête... attends, je vais arranger cela... Holà, madame Roch!... s'il venait quelqu'un demander Pierre, vous diriez qu'il est sorti avec un ami pour chercher son frère... et vous pourrez dire ça tous les jours; nous ne ferons pas autre chose...

Ils partent enfin, et sont bientôt chez un traiteur, où Pierre oublie de nouveau les bons avis de ses anciens amis pour ne songer qu'à se divertir avec Rossignol; Celui-ci, ainsi qu'il l'a promis, ne lui laisse pas le temps de réfléchir: après le déjeuner, il le conduit au billard; de là ils vont dîner, et le soir visiter les guinguettes, où Rossignol présente son ami à toutes ses connaissances; on ne demande pas mieux que de faire celle du pauvre Pierre, qui ne voit pas au milieu de quels gens il se trouve. Le soir, ces messieurs rentrent toujours gris, quelquefois même ils ne rentrent pas du tout. On doit présumer comment est tenu le ménage fait par un décrotteur, qui met tout sens dessus dessous dans l'appartement, et, s'ennuyant d'être seul pendant la journée entière, appelle par la croisée ses camarades pour qu'ils montent jouer avec lui. Mais Rossignol prétend que leur jockey a des dispositions, qu'il cire bien les bottes, et que c'est le principal.

Il y a déjà trois semaines que cette vie dure. Toutes les fois que Pierre parle d'aller chez Bernard, Rossignol trouve quelque prétexte pour l'en empêcher, et Pierre finit par en parler moins souvent, parce que, lorsqu'on se conduit mal, on ne se plaît plus dans la société des honnêtes gens. Le bon porteur d'eau s'est plusieurs fois rendu chez Pierre, qu'il n'a jamais trouvé, et madame Roch, que Rossignol à eu l'art d'intéresser en allant devant sa loge faire Apollon ou Jupiter, dit chaque fois au père Bernard:--Monsieur Pierre est sorti pour chercher son frère. Le bon Auvergnat croit cela, et se dit:--Pauvre Pierre!... il se donne bien de la peine, et il n'est pas plus avancé que nous.

Mais un matin que Pierre et Rossignol, frisés et cirés avec soin, se rendaient aux Champs-Élysées, où ils avaient donné rendez-vous à quelques amis intimes; au moment où ces messieurs traversent la chaussée des boulevards, un fiacre qui passait près d'eux s'arrête et le cocher descend de son siége en s'écriant:--C'est lui!... c'est mon voleur! ah! pour le coup il va la danser!...

François, car c'est lui-même, entame la reconnaissance par cinq ou six coups de fouet sur les deux amis, et Pierre est obligé de prendre sa part de ce qui n'était adressé qu'à son compagnon.

Ces messieurs, étourdis par cette brusque attaque, commencent par crier; mais François, sautant sur Rossignol, qu'il saisit au collet, ne leur laisse pas le temps de se sauver.

--Je te tiens, enfin, voleur, drôle! dit le cocher en secouant avec force Rossignol, qui a changé de couleur en reconnaissant François.--Mon carrick... coquin, mon carrick... qu'en as-tu fait?...--Lâche-moi, François, lâche donc, tu m'étrangles...--Non pas! je te tiens, il me faut mon carrick, et le payement du déjeuner... et un dédommagement pour le temps que j'ai passé à la préfecture et le rhume que j'ai attrapé...--Je te payerai tout ce que tu voudras, mais lâche un peu.

--Vous vous trompez, cocher, dit Pierre qui ne comprend rien à ce qu'il entend, nous n'avons rien à vous... vous êtes gris...--Je suis gris!... non pas, mon petit homme... c'est vot' camarade qui est un voleur!... mais je vais commencer par lui donner une gratification.

Et François applique deux ou trois coups de poing sur la frisure du beau modèle; Pierre, en voulant défendre son ami, reçoit aussi quelques preuves du ressentiment de François; et la foule qui s'amasse autour du fiacre arrêté les laisse se battre, parce qu'il est beaucoup plus agréable de voir des hommes se donner des coups que de chercher à les séparer.

Enfin, Rossignol, tout en se défendant d'une main, est parvenu à glisser l'autre dans son gousset, il en tire trois pièces de cent sous qu'il met sous le nez de François. Cette vue calme un peu le cocher, il prend l'argent; suspend l'attaque et prononce d'une voix enrouée:--Et mon carrick?

--Tu vas l'avoir, répond Rossignol, conduis-nous; mon ami et moi. Si tu avais eu l'esprit de m'entendre, tu aurais épargné une telle scène à l'amitié.

En disant cela, Rossignol ouvre la portière, il fait monter Pierre, se place à côté de lui, François grimpe sur son siége, et le fiacre s'éloigne, laissant là les badauds qui se demandent mutuellement ce que c'est.

Pierre, qui a reçu des coups de fouet et des coups de poing, ne comprend pas pourquoi ils sont montés dans la voiture du cocher qui les a battus.

--Je t'expliquerai tout ça, dit Rossignol en cherchant à réparer le désordre que François a mis dans sa toilette.

--Mais il dit que tu l'as volé.

--Est-ce qu'il sait ce qu'il dit?

--Mais tu lui as donné de l'argent!

--Tu vois donc bien que je ne l'ai pas volé.

--Il te demande un carrick...

--Oui, il veut que je lui prête celui de mon oncle, parce qu'il va voyager sur mer...

--Comment! ce cocher va...

--Eh! sans doute!... tout t'étonne, toi; apprends que François est un garçon très-distingué; nous avons servi ensemble autrefois.

--Et pourquoi te rossait-il?...

--Il a des moments d'absence; il nous aura pris pour ses chevaux. C'est, du reste, un homme dont je veux te faire cultiver la connaissance.

Ces messieurs arrivent à leur demeure. Rossignol engage François à monter avec eux; le cocher les suit le fouet à la main, et Pierre ne comprend pas pourquoi ils font tant de politesses à un homme qui vient de les battre. Rossignol fait passer François dans sa chambre, lui rend son carrick, lui jure qu'il a couru après lui pendant huit jours, et pour achever la paix le ramène dans la salle à manger en ordonnant à son jockey de courir chez le traiteur et de faire venir à dîner.

--Et notre rendez-vous aux Champs-Élysées? dit Pierre.

--Nous irons une autre fois! je retrouve un ancien ami, un vieux camarade!... je veux que nous le fêtions dignement.

François a repris sa bonne humeur avec son carrick; la vue des bouteilles achève de le mettre en gaieté. Pierre laisse toujours Rossignol commander, et ces messieurs se mettent à table, où ils sont servis par le jockey et deux de ses amis, auxquels il a fait signe de monter. Suivant l'usage, le repas se prolonge assez avant dans la nuit, et vers la fin Pierre tape dans la main de François, qui est déjà son intime ami.

C'est ainsi que Pierre emploie la fortune à la tête de laquelle il se trouve. Sans cesse dans la compagnie la plus méprisable, au milieu d'êtres sans état, sans moeurs, quelquefois même sans asile; livré à un homme dont les habitudes sont aussi canailles que les manières, et qui n'a aucun remords de le dépouiller, Pierre dépense sans compter et se persuade qu'il s'amuse parce qu'il ne sort du cabaret que pour entrer au café, et du café que pour courir les guinguettes.

Quelquefois il trouve que l'argent va bien vite; mais Rossignol lui dit:--Tu es maintenant d'une très-jolie force à la poule et au siam, tu bois tes trois bouteilles sans te griser, tu fumes quatre ou cinq cigares dans ta soirée; mon ami, on n'acquiert pas de tels avantages sans qu'il en coûte un peu.

Quelle différence chez le bon porteur d'eau! Là on ne songe, on ne parle que d'André; Bernard s'informe sans cesse de moi, et tâche de consoler sa fille, car il s'aperçoit chaque jour du changement que le chagrin opère chez Manette. Pâle, triste, amaigrie, ma pauvre soeur n'a pas souri depuis mon départ.

--Veux-tu donc te laisser mourir? lui dit Bernard.

--Non, répond-elle, mais je veux retrouver André... Mon père; laissez-moi le chercher.

--Eh! ma pauvre enfant, où iras-tu pour le trouver?

A cela Manette ne répond rien; elle baisse les yeux vers la terre et cache ses larmes à son père.

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