‹ André le SavoyardChapitre 30 sur 34 · CHAPITRE XXX

CHAPITRE XXX

SIX MOIS ET HUIT JOURS.

Près de six mois se sont écoulés, lorsqu'un matin Manette paraît frappée d'un trait de lumière, et court à Bernard en s'écriant:

--Mon père!... mon père!... je sais où il est... je suis certaine de le trouver... Ah! mon Dieu! comment cette idée-là ne m'est-elle pas venue plus tôt!

--Tu sais où il est, dis-tu?

--Oh! oui, mon père... Je suis sûre que je ne me trompe pas... Laissez-moi partir... je vous en prie, je ramènerai André dans vos bras...

--Mais dis-moi d'abord où il est, puisque tu le sais...

--Près de la maison de campagne de madame la comtesse... dans cette terre où il m'a dit souvent avoir passé des jours si heureux auprès de celle que... qu'il voyait là tout à son aise...

--Comment! tu crois que c'est là qu'il est allé se cacher?...

--Oui, mon père... mon coeur devine le sien; et quand il s'agit d'André, mon coeur ne me trompe jamais... Ah! vous me permettrez de partir...

--C'est, je crois, dans les environs de Fontainebleau?...

--Oui, mon père.

--J'ai justement là un vieil ami auquel je t'adresserai, et chez qui tu seras bien... Cependant une jeune fille... aller seule...

--Mon père, est-ce que je n'ai pas l'air assez raisonnable!... et André qui mourra de chagrin si je ne vais pas le consoler...

--Allons, puisque tu le veux...

--Oh! quel bonheur!...

--Demain nous irons à la voiture...

--Demain!... pourquoi retarder? il est encore de bonne heure, aujourd'hui même je puis partir...

--Manette, tu es bien pressée de me quitter!...

--Mon père, ce n'est pas pour longtemps, et il y a six mois que nous ne l'avons vu... D'ailleurs je vous écrirai...

--Tu oublies que je ne sais pas lire.

--Votre voisin vous lira mes lettres, vous serez bien aise alors que j'aie appris à écrire... Ah! que nous serons heureux quand j'aurai retrouvé André!

Et, tout en parlant, Manette va et vient dans la chambre; elle fait un petit paquet de ce qu'elle veut emporter; elle ôte son tablier, met sur sa tête un modeste chapeau de paille, et court prendre le bras de son père, qu'elle entraîne vers l'escalier avant qu'il ait eu le temps de se reconnaître.

On arrive aux voitures: celle pour Fontainebleau part dans une heure; il y a encore une place: Manette fait un saut de joie, puis court s'asseoir sur un banc de pierre avec son paquet sur ses genoux. Elle veut attendre là le moment du départ. Le bon porteur d'eau veut emmener sa fille dans un café pour prendre quelque chose; Manette ne veut rien, elle préfère rester sur le banc, elle a la diligence devant les yeux, et on ne partira pas sans elle.

--Adieu, mon père, dit-elle à Bernard, ne vous ennuyez pas, je reviendrai bien vite.

Bernard embrasse sa fille, puis s'en va tristement; Manette regarde son père s'éloigner, elle soupire... Mais elle reporte les yeux sur la voiture et reprend courage. Enfin l'instant du départ est arrivé et le voyage ne doit pas être long. Manette se place d'un air timide, et ne lève pas les yeux pendant tout le trajet; quelques curieux lui parlent, elle ne répond que par monosyllabes: la conversation est bientôt finie. Lorsqu'on s'arrête à Essonne, Manette reste dans la voiture au lieu de descendre avec les autres voyageurs, cela en fait rire et bavarder quelques-uns; mais Manette s'embarrasse fort peu de ce que peuvent penser et dire des gens assez sots pour s'occuper de ce qui ne les regarde pas, et Manette a bien raison.

Après s'être rendue chez l'ami de son père, Manette se fait indiquer la terre de M. de Francornard: il n'y a qu'une lieue et demie de distance de Fontainebleau; Manette pourra facilement s'y rendre et en visiter tous les environs. Mais elle commence à penser que lors même que je les habiterais, il ne lui sera pas aussi aisé de me trouver qu'elle se l'était persuadé.

Manette se rend d'abord au château, elle lie conversation avec le concierge, elle sait que personne de l'hôtel n'est revenu visiter cette campagne.

--Et M. André, dit Manette, ce jeune homme qui demeurait chez madame la comtesse, ne l'avez-vous pas vu?... Peut-être ne le reconnaîtriez-vous pas, il est bien grandi depuis le temps où il passait ici l'été.

--Oh, c'est égal, mam'zelle, dit le concierge, je le reconnaîtrais bien, mais il n'est pas venu non plus.

Manette s'éloigne tristement et va parcourir les environs; elle visite les hameaux, elle s'informe aux habitants, et n'obtient aucun renseignement; mais elle ne perd pas courage, et le lendemain elle recommence ses recherches.

Cependant Manette ne s'était pas trompée: en sortant de Paris au milieu de la nuit, sans but et sans autre projet que celui de fuir la ville où résidait Adolphine, j'avais pris le premier chemin venu. A force de marcher, j'arrivai dans les champs; j'étais exténué de fatigue; à peine remis d'une longue maladie, le coup que je venais de recevoir semblait m'avoir de nouveau ravi toutes mes facultés. J'attendis le jour assis au pied d'un arbre. Dans ma douleur je voulais mourir; le souvenir de ma mère me rendit à moi-même; je cherchai à rappeler mon courage... Mais la blessure était encore trop fraîche. Au milieu de ces champs silencieux, il me semblait entendre encore le son des instruments... le bruit de la danse célébrant le mariage d'Adolphine.

J'étais auprès de Bondy; je ne savais où aller, j'avais Paris en horreur, et je jurai de ne point y rentrer. Quelquefois je songeais à mon pays... Mais j'avais besoin d'être seul pour me livrer à mon aise à toute ma douleur.

J'étais depuis quelques jours dans un village, lorsqu'en songeant à Adolphine je me rappelai les jours heureux que j'avais passés avec elle dans cette campagne où nous allions tous les ans. Aussitôt je sentis le désir de revoir ces lieux chéris; je partis sur-le-champ, et j'arrivai bientôt devant cette maison où s'étaient écoulés les plus doux instants de ma vie. Je ne voulais pas entrer, je craignais de rencontrer quelqu'un de la maison... je désirais n'être aperçu de personne. Mais je passai une nuit entière à rôder autour des murs du parc; et, au point du jour, je montai sur un monticule d'où l'on plongeait parfaitement dans une grande partie des jardins. J'apercevais les bosquets où je m'étais assis avec elle, les allées où nous avions joué ensemble; je tâchais d'oublier le temps écoulé depuis et de ne plus vivre que dans le passé. Je ne pouvais quitter cet endroit... Je m'y trouvais moins malheureux... et je résolus de me fixer dans un séjour qui procurait encore à mon âme un dernier bonheur; car à vingt ans on a besoin d'aimer, et l'on se complaît même dans sa douleur, parce que c'est encore de l'amour.

Non loin du monticule s'élevait une chaumière entourée de plusieurs bouquets d'arbres. Je m'y rendis dans l'intention de m'y reposer un moment. La chaumière était habitée par une vieille paysanne, elle y était seule avec son chien et quelques brebis. Je lui demandai s'il ne serait pas possible d'avoir un petit coin dans sa maisonnette. La bonne femme crut d'abord que je voulais plaisanter.

--Quoi! vous, monsieur, me dit-elle, un jeune homme de la ville, vous désirez loger dans cette pauvre masure, avec une vieille comme moi?

--Ce serait pour moi le plus grand bonheur.

--Si vous voulez vous contenter de la petite chambre d'en haut, c'était celle de mon pauvre fils!... elle n'est pas belle; mais je n'avons que cela à vous offrir.

Enchanté de pouvoir demeurer dans la chaumière, je tirai de ma poche une douzaine de louis, j'en avais emporté à peu près trois fois autant en quittant Paris; je mis les cent écus dans le tablier de la vieille. La pauvre femme n'avait jamais vu tant d'argent à la fois; elle fit un cri d'admiration.

--C'est pour mon logement, lui dis-je.

--Ah! monsieur, vous pouvez maintenant y rester toute votre vie! vous serez logé, nourri, aussi ben que moi!... Je partagerai avec vous, c'est ben juste, pour une si grosse somme.

Mes arrangements furent bientôt faits; je me rendis à la ville, j'achetai des crayons et tout ce qu'il fallait pour dessiner. Je m'installai dans la chambre, dont la situation me convenait parfaitement, car les arbres qui l'entouraient la dérobaient aux regards des promeneurs, et, à cinq cents pas environ, j'étais sur la hauteur, d'où mes yeux plongeaient dans le parc de ma bienfaitrice.

C'était là que je passais une grande partie de la journée; souvent immobile, livré à mes souvenirs, quelquefois dessinant un site, un bocage que j'avais parcourus avec elle.

Le temps s'écoulait, ma douleur s'était changée en mélancolie, mais mon amour ne s'éteignait pas; car la vue des lieux où il avait pris naissance n'était point propre à le bannir de mon coeur.

Un jour que, suivant mon usage, je revenais de ma place favorite, j'aperçus dans un sentier voisin de celui que je suivais une jeune femme qui marchait lentement tenant son mouchoir sur ses yeux.

C'était Manette, qui, depuis huit jours, me cherchait inutilement dans les environs; elle commençait à perdre courage, et, dans ce sentier isolé, se livrait à son chagrin et donnait un libre cours à ses pleurs.

Le bruit de ma marche lui a fait lever les yeux, elle s'arrête, me regarde, pousse un cri et vole dans mes bras... Tout cela a été l'affaire d'un instant; Manette a sa tête appuyée sur ma poitrine, elle m'appelle André, son cher André, et je ne suis pas encore revenu de ma surprise.

Manette dans mes bras... dans cette campagne!... Comment se fait-il?... Sans doute, mes yeux lui expriment tout ce que je pense, car elle s'empresse de me dire:

--Cela vous étonne, monsieur!... Oui, je le vois bien; parce qu'il peut se passer de nous, il croit que nous pouvons nous passer de lui; parce qu'il ne nous aime plus, il pense que nous devons aussi cesser de l'aimer!--Moi cesser de t'aimer! ah! Manette!--Sans doute! quand on aime les gens, on les quitte comme cela, n'est-ce pas? on les abandonne!... on les laisse livrés à la plus cruelle inquiétude... on s'enfuit comme un loup... sans daigner penser que ceux qui nous chérissent se désolent et mourront de chagrin?...--Ah! Manette, j'ai eu tort, je le sens.--Tu en es fâché!... Ah! n'en parlons plus, André, je t'ai retrouvé!... je suis si heureuse, si contente!... j'ai déjà oublié tout le chagrin que tu m'as fait.

Je presse Manette dans mes bras, je suis content et fâché de la revoir. Les amoureux sont comme les enfants: quand ils ont fait quelques fautes, ils ne veulent pas en convenir.

--Mais qu'es-tu venue faire dans ce pays? dis-je à Manette.--Il me le demande! je suis venue te chercher.--Me chercher!... et comment savais-tu que j'y étais?--C'est que mon coeur me l'a dit... Cher André!... nous avons eu bien du chagrin, va!...--Ah! pardonnez-moi... mais j'ai bien souffert aussi.--Je le sais... Est-ce que tu crois que nous ignorons la cause de ta disparition subite!... Oui, monsieur, nous savons que c'est l'amour qui vous a fait nous abandonner tous... et oublier vos parents, vos amis.--Manette!...--Oh! c'est la vérité... tu as beau tourner la tête; mais le temps te consolera, mon ami, on dit qu'il guérit encore plus vite les hommes que les femmes... Mon père sera si content de te revoir! et ton frère, ce pauvre Pierre, qui court depuis le matin jusqu'au soir dans l'espérance d'avoir de tes nouvelles! viens avec moi; partons bien vite... allons les consoler.--Non, Manette, non, j'ai juré que je ne retournerais plus à Paris...--Comment! monsieur, vous avez juré!... Ah! l'on ne tient pas tout ce que l'on jure!... Mon ami, est-ce que tu aurais le courage de me refuser?--Ici je suis aussi heureux que je puis l'être désormais... Je ne veux point quitter ces lieux.--C'est cela; pour passer tout votre temps à regarder les jardins où vous couriez avec... Est-ce comme cela que vous vous guérirez, monsieur?...--Viens avec moi sur cette hauteur... viens, je veux te montrer ces lieux témoins de mes plus beaux jours.

Je prends la main de Manette; elle m'accompagne sans dire un mot. Parvenus sur la hauteur, je lui montre les endroits que chaque jour je viens contempler.

--J'étais là auprès d'elle, dis-je à ma soeur, quelquefois des matinées entières... que le temps me semblait court!...

--Je le trouvais bien long, moi qui ne te voyais pas... Mais puisqu'elle est mariée, à quoi bon vous nourrir de ces pensées?

--Quand on n'a plus le bonheur en espérance, il faut bien le chercher dans ses souvenirs!

--Ah! si tu le voulais, André; nous pourrions encore être heureux!... Est-ce que les hommes n'aiment qu'une seule fois dans leur vie?... On dit que cela leur arrive si souvent, au contraire.

--Ah! Manette, je crois bien, moi, que je n'aimerai pas deux fois.

Manette ne me répond rien. Nous redescendons dans la vallée.

--Où loges-tu? lui dis-je.

--A la ville voisine.

--Mais il y a encore une lieu d'ici là... Je vais t'y conduire.

--Et tu partiras avec moi pour Paris?...

--Non... je reviendrai ici.

--En ce cas, il est inutile de me conduire à la ville. Je n'y retournerai pas...

--Comment... que veux-tu donc faire?

--Rester ici... avec toi.

--Manette, y penses-tu... et ton père?

--Je lui écrirai où je suis, et il me pardonnera.

--Mais cela ne se peut pas... Rien ne te retient ici...

--Rien!... ah! j'ai peut-être plus de raisons que vous pour y rester...

--Que feras-tu ici?

--Je te tiendrai compagnie... et si cela vous ennuie, eh bien! je ne vous parlerai pas, et je me tiendrai assez loin de vous pour que ma vue ne puisse vous donner d'humeur.

--Mais, Manette... encore une fois, cela n'a pas le sens commun...

--Cela m'est égal, je veux rester; j'ai aussi mes volontés, moi!

Le projet de Manette me contrarie. J'essaye encore de la faire changer de résolution; mais elle ne me répond plus. La nuit vient, je retourne à ma chaumière; Manette me suit et y entre avec moi.

Mon hôtesse regarde cette nouvelle venue, puis porte ses yeux sur moi.

--Madame est de vot' connaissance? dit-elle enfin.

--Oui... c'est...

--Ah! je gage que c'est vot' femme!...

--Oh! non, madame, répond Manette en poussant un gros soupir, je ne suis que sa soeur...

--Sa soeur... tiens, en effet, je crois que vous vous ressemblez.

--Madame, je voudrais aussi loger dans votre maison.

--Bah! eh! mon Dieu! ma maison est donc devenue ben attrayante...

--Voici de l'argent pour...

--Oh! ma petite, ce n'était pas la peine, vot' frère m'a assez payée... Mais je n'ai plus de place, mon enfant; la chambre du haut est occupée par votre frère, celle-ci est la mienne, et je n'en avons pas d'autre.

--Est-ce que votre lit n'est pas grand?...

--Mon lit? Ah! morguienne, on y coucherait cinq sans se gêner; nous autres paysans, j'avons des lits pour coucher toute une famille!...

--Si vous vouliez me permettre de coucher avec vous...

--Certainement, mam'zelle, tout à vot' service, si ça vous est agréable... Oh! comme ça vous pouvez rester!...

Manette est enchantée, et moi j'ai de l'humeur. Je lui dis bonsoir, et je monte à ma chambre. L'obstination de Manette m'étonne, je ne lui aurais pas cru autant de caractère: vouloir rester avec moi, malgré moi, c'est fort mal... Fort mal!... Ingrat que je suis!...

Je n'ai pas envie de dormir, j'ai acheté quelques livres à Fontainebleau; j'essaye de lire... Mais je ne suis pas à ma lecture; l'idée que Manette est près de moi me revient sans cesse à l'esprit... Ces femmes! quand cela veut quelque, chose!... Cependant Manette est bien douce, bien bonne... mais elle est femme aussi.

La nuit est passée; j'ai fort peu dormi... J'ai pourtant moins pensé à Adolphine que de coutume... C'est la faute de Manette, qui vient me troubler dans mes souvenirs. Je descends avec le projet de ne point lui dire un mot, et de lui laisser voir par mes manières combien sa conduite m'est désagréable.

Elle a déjà terminé sa toilette. Elle n'a rien sur la tête; mais ses cheveux sont si jolis, et elle les arrange si bien, quoique sans prétention!... Elle baisse timidement les yeux quand je parais et me dit d'un air craintif:

--Bonjour, André...

Je ne voulais pas lui répondre, et je suis allé l'embrasser... C'est sans doute par habitude. N'importe, elle doit voir combien j'ai de l'humeur.

--Vous devez avoir fort mal dormi avec cette paysanne? lui dis-je au bout d'un moment.

--Au contraire, j'étais très-bien.

--On manque presque de tout ici...

--Vous y vivez! je ne suis pas plus difficile que vous.

--Cet endroit est fort triste, on ne rencontre jamais personne dans les environs...

--Ce n'est pas pour voir du monde que j'y suis venue.

--Les journées sont longues aux champs... vous ne pouvez les passer à rien faire.

--Je travaillerai pour cette bonne femme.

--Le soir... je dessine dans ma chambre... vous vous ennuierez.

--Pas plus qu'hier.

Je me tais, car elle a réponse à tout. Je prends mon carton de dessin, je sors et vais m'établir à ma place favorite. Les objets que j'aperçois me ramènent à mes souvenirs; pendant quelques moments je ne songe qu'à Adolphine. Mais ensuite je me rappelle Manette; je me retourne pour voir si elle m'a suivi. Je ne l'aperçois pas... Où donc est-elle?... Mais que m'importe! Je m'assieds, je commence un dessin... Je voudrais pourtant bien savoir où est Manette. Je regarde encore de tous côtés... Je l'aperçois enfin à deux cents pas de moi, assise et cousant... Pauvre soeur!... elle s'est placée derrière un buisson pour que je ne la voie point! Eh bien! qu'elle reste là... Je n'irai certainement pas lui parler; je veux la punir de son entêtement.

Je prends mon crayon, je dessine quelque temps... Puis je lance à la dérobée un regard vers le buisson... Elle est toujours là, elle travaille et ne lève pas les yeux de mon côté. Voyez un peu ce beau plaisir! rester avec moi pour ne point me parler ni me regarder... Mais je crois que je le lui ai défendu hier, et elle n'ose pas me désobéir. C'est mal à moi de lui avoir fait cette défense; Manette m'a toujours montré tant d'amitié, de dévouement; et son père ne fut-il pas mon premier protecteur!... Elle est venue ici pour adoucir mes peines, pour calmer mes chagrins, et je la traiterais avec cette froideur!... Ah! je ne reconnais plus mon coeur. Faisons signe à Manette de venir s'asseoir près de moi: si elle veut causer, eh bien! je lui parlerai d'Adolphine, et sa présence, loin de me distraire de mes souvenirs, servira à les entretenir encore.

Je me tourne du côté où est Manette, je lui fais des signes... Elle ne lève pas la tête... Oh! elle ne regardera pas de mon côté!... Je tousse légèrement, je l'appelle... Elle ne bouge pas... Vous verrez qu'il faudra que ce soit moi qui aille la trouver.

Je me lève et marche lentement vers Manette. Arrivé tout près d'elle, je m'arrête, elle continue de travailler et ne lève pas les yeux; il me semble cependant que le fichu qui couvre son sein sel soulève plus fréquemment.

--Manette!... vous ne m'avez donc pas entendu?...

--Est-ce que vous m'avez parlé? me répond-elle sans lever les yeux de dessus son ouvrage.

--Oui, je vous ai appelée...

--Que me voulez-vous?

--Puisque vous voulez absolument rester avec moi, il me semble qu'il est ridicule de nous asseoir à une lieue l'un de l'autre...

--Je craignais de vous déplaire en me plaçant près de vous.

--Pourquoi donc? votre présence ne m'empêchera pas de dessiner et de contempler les lieux que je chéris.

Manette se lève, prend son ouvrage et, toujours sans me regarder, marche à côté de moi jusqu'à là place où j'ai laissé mon carton de dessin. Je m'assieds, elle se met à quatre pas de moi et recommence à travailler.

Moi je me remets à dessiner. J'attends que Manette me dise quelque chose; mais elle ne souffle pas mot, et toujours ses yeux sont fixés sur son ouvrage.

Il me semble que ce silence m'impatiente; mais peut-être n'ose-t-elle pas me parler, de crainte de me fâcher encore: alors c'est à moi de commencer.

--Manette, pourquoi donc ne me dites-vous rien?

--Je croyais que vous vouliez être tout à vos souvenirs.

--Mais ne pouvons-nous pas causer de ce qui m'occupe?

--Je causerai de tout ce que vous voudrez.

--Vous avez été toujours si bonne pour moi... vous avez toujours su compatir aux peines de mon coeur...

--Quand on aime bien les gens, est-ce que leurs peines ne sont pas les nôtres?...

--Mais les femmes savent mieux consoler que nos amis les plus intimes; avec vous, Manette, je me suis toujours senti moins malheureux... Quand je me rappelle les soins que vous m'avez prodigués pendant ma dernière maladie!... ah! je me reproche d'être quelquefois brusque, injuste et si peu aimable avec vous!

--Moi, je vous trouve toujours bien.

--Parce que vous êtes indulgente; vous excusez mes défauts... Ah! si Adolphine m'avait vu comme vous.., mais elle ne m'aimait pas! J'ai cru un moment avoir touché son coeur... c'était une illusion... Elle me témoignait cependant un attachement si vrai lorsque nous habitions ensemble dans ces lieux charmants!... Mais alors c'était un enfant... Je l'étais aussi; en devenant homme j'aurais dû étouffer un sentiment qui ne pouvait jamais me rendre heureux... Car, tôt ou tard, elle se serait toujours mariée!... Il vaut peut-être mieux, pour moi que ce soit fait maintenant... Je sens que je devrais à présent bannir entièrement son image de ma pensée; mais je n'en suis pas le maître, et, malgré moi, j'y pense sans cesse... A quoi travaillez-vous donc avec tant d'attention, Manette? vous ne quittez pas les yeux de dessus votre ouvrage.

--C'est pour cette bonne femme... un tablier; je n'avais rien à faire, je lui ai demandé de l'ouvrage.

--Est-ce que c'est pressé?

--Oh! non.

On le penserait à vous voir coudre... Mais pourquoi donc ne me tutoyez-vous plus?...

--Je fais comme vous.

--On croirait que nous sommes fâchés, et je serais au désespoir de l'être avec toi, Manette.

--Oh! moi je ne me fâcherai jamais avec toi, André, je te le jure.

--A la bonne heure, au moins nous voici comme à l'ordinaire; cela me semblait tout drôle de t'entendre me dire: vous.

--Moi, cela me faisait mal!...

--Nous nous sommes vus si jeunes!... Te rappelles-tu quand ton père m'a trouvé à l'entrée de son allée et qu'il m'a fait monter avec lui?... Tu as fait un cri de surprise en me voyant.

--Je m'en souviens bien!... Tu étais tout barbouillé... tu pleurais ton frère...

--Oui, et tu m'as tout de suite donné à déjeuner... tu étais déjà aussi bonne qu'à présent!... Et quand nous dansions la montagnarde!... comme nous faisions du bruit!

--Comme nous sautions!...

--Chère danse!... je ne m'en souviendrais plus maintenant.

--Oh! moi je m'en souviens encore...

--Tu crois?...

Et je fais un mouvement pour me lever... En vérité, je crois que j'allais danser la montagnarde à cette place où j'ai soupiré pendant six mois!...

Mais il est temps de retourner à la chaumière. Je prends mes cartons, Manette plie son ouvrage, je lui présente mon bras et nous regagnons notre demeure. L'heure du dîner est venue, et il me semble que j'ai de l'appétit; c'est la première fois depuis que j'ai quitté Paris.

Après le dîner, je propose à ma soeur d'aller promener dans les environs. Elle accepte; nous voici en route, bras-dessus, bras-dessous, et cette fois nous n'allons pas du côté du monticule. Vraiment ce pays est très-pittoresque: des rochers comme si on était à cent lieues de Paris, une forêt magnifique, tout cela est fort beau quoiqu'un peu triste, mais avec Manette je ne vois plus cela d'un oeil aussi mélancolique.

Nous regagnons notre demeure; il est l'heure du repos. Je dis bonsoir à Manette et je monte chez moi. Je songe à ma journée; elle m'a semblé plus courte qu'à l'ordinaire... et je ne me couche pas en soupirant comme c'était mon habitude. Mon Dieu! est-ce qu'en effet on peut guérir de l'amour?... Est-ce que du moment que l'on n'a plus d'espoir, ce sentiment diminue?... Oh! non! j'aime toujours Adolphine; pourquoi donc ne suis-je pas aussi triste qu'autrefois?... Mais, après tout, dois-je me fâcher de devenir raisonnable?... Dormons, cela vaudra mieux que de m'inquiéter de cela.

Je m'endors et l'image de Manette vient égayer mes songes. Le lendemain nous nous rendons comme la veille sur la hauteur. Je reprends mes crayons et ma soeur son ouvrage. Cette fois je me place vis-à-vis d'elle, afin de la forcer de me regarder quand elle lèvera les yeux.

Nous causons. Manette me semble plus gaie; elle sourit en me regardant.., et quel aimable sourire! Quand j'ai dessiné quelque temps, je vais montrer mon ouvrage à Manette; pour cela, il faut nécessairement que je me rapproche d'elle. Quelquefois j'oublie de retourner à ma place... On est si bien tout contre Manette!... La journée se passe encore plus vite que la veille, et cependant je crois que nous n'avons pas parlé d'Adolphine.

Trois autres jours s'écoulent encore. Je ne sais ce que j'éprouve: il me semble que mon coeur se dilate, qu'il renaît au plaisir, à la vie. Mais je ne puis plus être un instant sans voir Manette; il me manque quelque chose lorsqu'elle n'est pas près de moi. Nous allons toujours nous asseoir sur le monticule; cependant je commence à m'apercevoir que je sais cet endroit par coeur: toujours les mêmes sentiers, les mêmes bosquets, les mêmes points de vue; j'ai dessiné cela cent fois... Mais je n'ose proposer à Manette d'aller ailleurs... je ne sais quelle honte me retient.

Le sixième jour, en tenant devant moi mes dessins, et cherchant quelque autre point de vue que je puisse faire, mes yeux se reportent, comme d'habitude, sur ma compagne: elle ne m'a jamais paru si jolie... Grâce, fraîcheur, doux sourire; Manette est vraiment charmante!... Et dans ce moment où, assise contre un arbre, elle se penche sur son ouvrage... quelle idée!... Je cherchais un site nouveau; mais la nature peut-elle m'offrir rien de mieux que Manette?

Je prends mon crayon, je fais le portrait de ma soeur. Oh! je veux qu'il soit bien ressemblant.

--Regarde-moi donc, lui dis-je quand elle tient trop longtemps ses yeux baissés. Manette m'obéit aussitôt; je mets tous mes soins à cet ouvrage.

--Tu ne me fais pas voir ton dessin? me dit Manette.

--Il n'est pas fini, tu le verras demain.

Le lendemain j'ai terminé le portrait de Manette. Je le trouve bien, très-bien!... elle ne se doute pas de ce que j'ai fait. Quand j'ai donné le dernier coup de crayon, je vais m'asseoir tout près d'elle, et je mets le portrait devant ses yeux.

--Comment le trouves-tu? lui dis-je.

Elle pousse un cri... puis elle me regarde... jamais elle ne m'avait regardé comme cela.

--Tu es donc contente? lui dis-je... Elle n'a pas la force de me répondre... elle pleure... Quel enfantillage!... je crois pourtant que je pleure aussi.

Nous regagnons la chaumière. Après le dîner nous allons nous promener encore... Nous parlons moins; mais nous nous regardons plus souvent. En montant le soir à ma chambre, je dis bonne nuit à Manette, et je l'embrasse. C'est singulier, je l'ai embrassée cent fois, et il m'a semblé que celle-ci était la première.

Le lendemain je réfléchis qu'il était assez inutile d'aller encore nous asseoir sur le monticule. Je m'approche de Manette.

--Ton père doit être inquiet de ton absence? lui dis-je.

--Non, je lui ai écrit.

--Mais il doit s'ennuyer de ne pas te voir... Il n'a jamais été si longtemps séparé de toi... Manette... il faut retourner à Paris...

--Tu sais bien ce que je t'ai dit... je n'irai pas sans toi.

--Eh bien! partons tous les deux.

Manette fait un bond de joie; nos préparatifs sont bientôt faits... Nous quittons la chaumière où Manette est restée huit jours. Moi j'y ai passé six mois, je croyais y rester toute ma vie!... mais à vingt ans devrait-on jamais jurer de rien!

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