Chapitre 10
Un grand remue-ménage avait lieu pendant ce temps chez madame Lagarde. Endormie sur sa chaise, elle ne s’était pas aperçue du départ de l’enfant ; mais au bout de cinq minutes, le froid qui venait par la porte mal fermée l’avait réveillée, et après avoir supprimé la cause de cet accident désagréable, elle s’était mise à chercher l’enfant autour d’elle. Ne la voyant pas, elle s’était figuré que Mélanie l’avait emmenée, et elle n’y avait plus pensé. Un quart d’heure après, Mélanie entra seule.
— Où est la petite ? fut la question que les deux femmes échangèrent au même instant.
La scène qui s’ensuivit ne peut guère se décrire. Ces deux vieilles femmes, dont la vie n’était jamais troublée par aucun incident, perdirent complètement la tête, et se livrèrent à toutes les suppositions les plus insensées. Le plus simple eût été d’aller s’informer chez les voisins si l’on n’avait pas vu l’enfant ; on n’y songea qu’après avoir épuisé les probabilités d’une longue liste de crimes et de malheurs également invraisemblables. Quand on s’y résolut, on n’apprit rien, le temps abominable retenait chacun chez soi, et personne n’avait vu l’enfant.
Au moment où Mélanie rentrait éplorée, pour s’entendre dire :
— C’est ta faute, tu n’as jamais aimé cette petite, et tu es responsable du malheur qui lui est arrivé ! la voix d’Angèle répondit doucement :
— Me voici, grand-mère.
Comme on pouvait s’y attendre, le résultat du soulagement inexprimable des deux femmes fut une avalanche de reproches sur les deux petites filles qui se tenaient muettes et la tête baissée, n’ayant pas conscience d’en avoir tant mérité. Quand ce fut fini, Marianne se retira discrètement, mais le cœur gros, en jetant un regard de regrets sur sa petite amie.
— Tu ne m’aimes donc pas ? dit madame Lagarde en foudroyant Angèle de ses yeux irrités.
— Si, grand-mère, je vous aime bien, mais j’aime bien aussi Marianne, fut tout ce que la vieille femme put obtenir en fait d’excuses.
Tout se pardonne cependant, mais on mit un verrou à la porte, et il s’écoula bien du temps avant qu’Angèle pût retourner chez son amie.
Cette nuit-là, un grand bateau à vapeur, qui revenait de New-York, dans la nuit épaisse, sous la neige et le givre, fut abordé par un autre navire resté inconnu.
Après la première minute de confusion, chacun se tâta et s’aperçut qu’il n’avait rien. Le capitaine seul, muet suivant son habitude, semblait préoccupé, et s’enferma dans sa cabine. Il remonta, au bout de quelques minutes, avec une petite caisse hermétiquement fermée qu’il jeta par-dessus le bord, à un moment où on ne le voyait pas. Peu de temps après, un matelot, la figure défaite, vint lui dire quelques mots à l’oreille. En même temps, un singulier mouvement d’oscillation se faisait sentir à bord ; la machine marchait toujours néanmoins, et le navire avançait sous l’averse de givre.
Des cris perçants se firent entendre tout à coup, et tous les passagers se précipitèrent sur le pont dans une mêlée effroyable.
— Capitaine, nous coulons ! s’écriait-on de toute part.
— Je n’y peux rien, dit le capitaine.
— Il faut mettre les canots à la mer.
— Ils y sont, répondit-il, embarquez en bon ordre.
Il y avait place dans les canots pour une soixantaine de personnes, et les passagers étaient au nombre de cent cinquante. Le tumulte et le désordre commencèrent l’œuvre d’extermination.
Le navire inconnu avait continué sa route, et dans l’obscurité, depuis longtemps on ne voyait plus ses feux. Georges Lagarde s’approcha du capitaine, qui, debout sur la passerelle, dirigeait l’embarquement autant que c’était possible au milieu de gens qui avaient perdu la tête.
— Nous sommes perdus, n’est-ce pas ? dit-il.
Il reçut pour réponse un grognement qui devait signifier : oui.
— Ceux-là aussi bien que nous autres ? continua Lagarde, en indiquant les embarcations trop pleines qui cherchaient à s’éloigner du navire.
Un second grognement fut la réponse.
— Allons, soupira Georges Lagarde, c’est fini ; au moins j’ai pourvu à l’avenir de ma pauvre petite fille. Dieu veuille seulement qu’elle ne rencontre jamais sa mère. De tous les malheurs celui-là serait le pire.
La machine ne marchait plus, car les fourneaux étaient éteints par l’eau qui montait toujours. Au milieu de la tempête, dans l’effroyable roulis, ceux qui étaient restés à bord s’efforçaient de chercher des moyens de sauvetage ; mais c’étaient des hommes, et ils ne faisaient pas grand bruit. Quelques mouvements plus violents que les autres annoncèrent que le navire allait sombrer. Les hommes présents se jetèrent à la mer. Le capitaine était resté sur la passerelle. À la lueur du fanal qui oscillait attaché au grand mât, il vit Georges Lagarde près de lui.
— Vous êtes un brave, vous, lui dit-il en lui tendant la main.
— On fait ce qu’on peut, répondit Lagarde, avec un faible sourire.
Ils ne prononcèrent plus une parole ni l’un ni l’autre jusqu’au moment où le navire se coucha complètement sur le côté et où ils furent trempés dans la mer et violemment jetés l’un contre l’autre ; puis une grande vague passa, enlevant tout.
Angèle n’avait plus de père. Jamais madame Lagarde ne reçut de lettre de son fils.
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