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Chapitre 9

A la Saint-Michel, les travaux des champs sont finis, et les gens de la campagne se donnent alors le loisir de quelques petites fêtes. Chez Béru, on fit la veillée le premier samedi d’octobre, c’est-à-dire qu’on se réunit pour boire et manger diverses victuailles qui ne trouveraient place dans aucun menu bourgeois de cérémonie.

Benoît et sa fille avaient été invités parmi d’autres personnages marquants. Marianne fut gaie et mangea de bon appétit. Mais son père fut bien étonné, le repas fini, de la voir s’approcher de madame Béru, la tirer par la manche, et lui parler à l’oreille. Bien plus étonné encore, lorsqu’il vit la fermière prendre délicatement du bout des doigts un petit morceau de boudin blanc resté dans le plat, l’envelopper dans du papier et le remettre à Marianne, qui le fourra dextrement dans sa poche.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? fit le père d’un ton sévère lorsque sa fille revint près de lui ; je ne t’ai pas élevée pour être gourmande ni pour commettre des indiscrétions.

— Mon père, dit Marianne avec un regard suppliant, c’est pour Angèle ; elle en avait tant envie, que je lui ai promis de lui rapporter quelque chose de la veillée.

— Singulière fantaisie qu’un morceau de boudin, fit le père Benoît, un peu radouci ; cette petite te tourne la tête ; ma parole, je crois que tu l’aimes mieux que moi !

— Oh ! non, père, dit Marianne en prenant dans ses deux petites mains la grosse patte de Benoît, quelle différence ! Vous êtes mon père, et elle, c’est ma petite fille.

D’autres que Benoît avaient entendu, et l’on se mit à rire. On avait déjà plaisanté dans le bourg sur l’adoption singulière faite, par cette fillette de douze ans, d’une enfant de six ans à peine. Après cette soirée, ce nom de « la petite fille de Marianne » fut souvent donné à Angèle.

Le père Benoît se montrait très fier, parce que depuis deux ans ses rhumatismes avaient oublié de le visiter, il croyait son affaire réglée avec eux ; peu de jours avant la Toussaint, il eut la preuve que, pour être négligé, il n’était pas oublié.

Marianne le crut beaucoup plus malade qu’il n’était et le supplia de faire venir le médecin ; mais, outre qu’il avait pour la médecine et les médecins l’horreur instinctive des gens à demi civilisés, le père Benoît était économe et n’aimait pas à dépenser inutilement son argent.

— De la bonne flanelle bien chaude autour des genoux, dit-il, voilà tout ce qu’il me faut, et à toi toute seule, tu suffiras bien pour me la faire chauffer.

Marianne se trouva donc constituée infirmière ; ce surcroît de besogne, ajouté à ses fonctions de ménagère, ne lui laissa plus un moment de liberté.

Deux jours s’étaient écoulés sans que Marianne trouvât une minute pour sortir ; plus exigeant que jamais, son père ne voulait plus la perdre de vue. Un soir, cinq heures venaient de sonner au timbre fêlé de l’église ; tout à coup la fillette entendit une main inhabile soulever infructueusement le loquet de la porte d’entrée.

Bien loin de se douter de la vérité, elle cria sans se déranger :

— Entrez donc !

— Je ne peux pas ! répondit du dehors la voix cristalline d’Angèle.

Laissant aussitôt tomber les serviettes qu’elle faisait chauffer devant le foyer, Marianne courut à la porte et l’ouvrit.

Il faisait un temps abominable, une pluie mêlée de givre et de neige fouettait impitoyablement les maisons ; Angèle, le visage rosé par la course et le vent, souriait sur le seuil et tendait les bras à son amie.

Celle-ci l’enleva vivement, referma la porte, et vint s’asseoir devant le feu, tenant toujours la petite serrée contre elle.

— Comment ! c’est toi ? dit-elle après l’avoir bien embrassée ; comment as-tu fait pour venir ?

— Mélanie était montée à sa chambre, grand-mère s’était endormie devant le feu, j’ai ouvert la porte tout doucement et je suis venue.

Angèle regarda sa grande amie, avec des yeux débordants de tendresse.

— Mais il fait nuit, dit Marianne avec reproche, si tu t’étais perdue ?

— Je savais bien où tu demeures, répondit l’enfant, et puis je m’ennuyais trop de ne pas te voir.

Elles restèrent blotties un instant dans les bras l’une de l’autre, devant le feu qui ne jetait plus que des lueurs de braise.

— Marianne, cria de la pièce voisine la voix du père Benoît, mes serviettes ! à quoi penses-tu donc ?

— Me voici, père, répondit la fillette qui se leva vivement pour obéir.

— C’est ton père, dis ? chuchota Angèle en tirant sur la jupe de Marianne.

— Oui, laisse-moi aller lui porter ce qu’il demande.

— Il est méchant ? demanda la petite fille moitié effrayée, moitié confiante.

Marianne se mit à rire.

— Méchant ! oh ! non ! un peu bourru quand il souffre, mais il est très bon.

Tout en parlant, elle avait exposé les serviettes à la chaleur du foyer, et elle se dirigea vers la pièce voisine.

— Avec qui parlais-tu ? demanda le père Benoît, la porte était restée entrouverte.

— Avec ma petite amie, répondit la fillette.

— Tu as donc des amies, à présent ?

— C’est la petite Angèle, vous savez bien ? Pauvre petite orpheline, il faut bien qu’on l’aime !

Marianne avait baissé la voix pour prononcer cette phrase, mais Angèle avait l’oreille fine et l’avait entendue.

— Fais-la-moi voir, dit le père Benoît, qui s’ennuyait et pour qui tout prétexte de distraction semblait bon.

Angèle appelée se tint sur le seuil, indécise, n’osant entrer.

— Approche donc, dit Benoît.

Elle obéit et se trouva sous la lumière de la lampe qui éclairait ses cheveux frisés et ses yeux bleus, si intelligents et si doux.

Le père Benoît la regarda un instant avec une attention singulière ; puis il lui tendit la main et l’attira tout près de lui. Ses yeux allèrent de Marianne à la petite à plusieurs reprises ; enfin il se pencha vers elle et l’embrassa deux fois.

— Tu ne sais pas, dit-il à sa fille, qui le regardait avec surprise, contente cependant de voir faire un tel accueil à sa petite chérie ; elle ressemble trait pour trait à une sœur que tu as eue avant ta naissance, et que nous avons perdue toute petite ; on dirait que c’est elle.

— Vous lui permettez de revenir, n’est-ce pas, papa ? demanda Marianne.

— Oui, dit le père, souvent.

Il tomba dans une méditation profonde, si bien que les deux enfants se retirèrent sans qu’il s’en aperçût.

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