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Chapitre 11

Jean Béru n’était pas un coureur de foires, cependant il s’y rendait quand c’était nécessaire.
Il alla à la foire de Saint-Martin, dans une localité assez éloignée, pour acheter un cheval et vendre son poulain. Il fut absent deux jours, et quand il revint, sa femme le trouva encore moins bavard que de coutume.

Il passa trois jours dans de profondes réflexions : peu accoutumé à penser, la méditation était pour lui tout un travail.

Le matin du quatrième jour, il alla trouver Prosper qui, assis par terre au grenier, triait des graines et les mettait en paquets pour les semailles prochaines.

— Tu ne veux pas me dire ton nom de famille ? fit à brûle-pourpoint le fermier.

L’enfant le regarda surpris, mais, bientôt remis de son trouble, il secoua négativement la tête.

— Veux-tu que je te le dise ?

— Si vous voulez, répondit Prosper, en se remettant au travail.

— Tu t’appelles Prosper Damase ; tu t’es sauvé du collège, et tu as vagabondé cinq jours avant d’entrer à mon service ; ta famille te fait chercher.

— Ma famille ! s’écria l’enfant qui se leva avec tant de violence qu’il éparpilla autour de lui les graines en désordre. Je n’ai pas de famille, je n’ai pas d’amis, si ce n’est vous, qui avez été bon pour moi.

— Ta mère te fait pourtant réclamer ! insista le fermier d’un ton sévère.

— Ma mère ! s’écria le garçon en regardant Béru avec colère ; ma mère est morte depuis longtemps, et si mon pauvre père qui était si bon était mort en même temps qu’elle, et moi aussi, cela eût mieux valu pour tout le monde.

— Ton père est mort ? demanda Béru touché de cette rage juvénile qui trahissait tant de colères intérieures.

— Il est mort, mais il s’était remarié, et depuis ce jour il n’y a plus eu pour moi à la maison que des chagrins et des injustices.

Il se tut, et fixa les yeux à terre pour cacher son chagrin.

— Mais pourquoi n’es-tu pas resté au collège ? dit Béru. Le collège, ce n’est pas ta belle-mère ; tu ne devais pas la voir plus de deux ou trois fois par an.

L’enfant resta muet ; puis, levant les yeux bravement sur le paysan, il lui parla avec une entière franchise.

— J’aime la terre, dit-il ; je ne suis pas plus bête qu’un autre, vous l’avez bien vu ; mais je ne puis pas, non, je ne puis pas rester enfermé avec des livres, pendant que d’autres labourent la terre, ramassent les moissons et vivent au grand soleil. Cela m’étouffe. Quand je pense à la terre remuée, au ciel gris ou bleu, il faut que je m’en aille, que je marche, que je coure, et j’aime mieux coucher à la belle étoile qu’entre quatre murs, quand ces murs seraient ceux d’un palais.

Il s’arrêta ; le fermier le regardait avec une expression singulière. Ce langage lui plaisait, à lui vieux paysan qui avait, dans le fond du sang, le dédain instinctif pour l’homme des villes, si caractéristique chez ceux qui habitent la campagne.

— Pourquoi n’as-tu pas demandé la permission ? dit-il lentement.

L’enfant ferma les poings et fixa son regard obstinément devant lui.

— Je vous ai dit, fit-il, que j’avais été chez mon grand-père, et vous avez bien pu vous apercevoir que je n’avais pas menti, car je connais tout ce qui concerne les travaux de la terre aussi bien que si j’étais né paysan.

Béru appuya d’un signe de tête.

— Mon grand-père était propriétaire d’une belle ferme, et c’est là que j’ai été élevé tout petit. Ma mère était sa fille, et je crois bien que j’aimerai toujours plus le labourage que n’importe quoi à cause d’eux. Quand il vivait, je passais les vacances à la ferme ; il est mort à la Noël dernière, ses fils ont hérité, ils n’ont pas besoin de moi, pas plus que je n’ai besoin d’eux, ajouta-t-il avec amertume. C’est pour cela qu’au lieu de rentrer au collège après Pâques, je me suis sauvé, cherchant à me placer comme domestique de ferme. Et maintenant vous pouvez bien me rendre à ma belle-mère, si vous voulez ; mais je me sauverai à la prochaine occasion.

Il ne dit plus rien, et Béru, après l’avoir regardé un instant, sortit du grenier sans rien dire non plus.

Il ne chercha plus à avoir d’entretien avec Prosper ; il avait reconnu dans ce garçon de quinze ans une fermeté de volonté propre à la race de ce pays, et qu’il était inutile de chercher à vaincre. Le dimanche suivant, il partit de grand matin, sans dire où il allait, et gagna au moyen de la poste la ville voisine, où il prit le chemin de fer pour se rendre au chef-lieu du département.

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