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Chapitre 12

Béru sonna à la porte d’une maison proprette, située dans une rue fort respectable, et fut reçu par une servante revêche, qui regarda avec un dédain non dissimulé la veste de droguet et les gros souliers du paysan. Les paysans méprisent les gens des villes ; mais ceux-ci le leur rendent bien, et cela fait beaucoup de mauvais sentiments dépensés bien inutilement.

— Madame Damase ? demanda Béru.

— Qu’est-ce qu’il vous faut ? répondit la servante.

L’orgueil du vieux paysan se révolta.

— Je viens vous tirer d’embarras peut-être, dit-il, vous n’avez pas besoin d’être si désagréable pour commencer. Je vous apporte des nouvelles de votre jeune monsieur.

La servante toisa le messager d’un air qui signifiait : Tu aurais bien pu rester chez toi.

Néanmoins elle alla prévenir sa maîtresse, et, revenant aussitôt, fit entrer Béru dans la salle à manger, le salon étant trop bon pour des gens de son espèce.

Madame Damase était une femme de trente ans à peine, maigre, blonde et sèche ; on voyait que jamais de sa vie il n’avait pu lui entrer dans la tête de faire plaisir à quelqu’un.

Elle reçut le vieux fermier avec une mauvaise grâce achevée.

— Vous m’apportez des nouvelles de mon beau-fils ? dit-elle.

— Cela dépend, dit le Normand madré, je vous en apporte et je ne vous en apporte pas.

Madame Damase regarda avec plus d’attention celui qui lui faisait un si singulier discours.

— Qu’est-ce que vous feriez de votre beau-fils si vous le retrouviez ? demanda-t-il.

Madame Damase pinça les lèvres et répondit :

— Il rentrera au collège pour y terminer ses études. Mais si vous savez où il est et si vous ne voulez pas me le dire, vous vous mettrez devant la loi dans une mauvaise affaire.

— Je le sais bien, dit tranquillement Béru, mais voilà ! il pourrait bien être décampé à l’heure qu’il est de l’endroit où il était hier, et alors cela ne nous avancerait ni l’un ni l’autre.

Madame Damase sentit poindre en elle une certaine considération pour le bonhomme qui lui parlait.

— Et d’abord, fit Béru d’un air paterne, c’est bien drôle que vous annonciez la disparition de votre beau-fils, six mois après qu’il a décampé.

— Pour cela ce n’est pas ma faute, répondit promptement madame Damase. On m’avait dit qu’il avait bien pu s’embarquer sur un navire qui est parti de Brest pour le Chili juste au moment où il a disparu, et j’ai attendu que le navire fût revenu sans lui pour recommencer d’autres recherches.

Tout en approuvant d’un signe de tête, le malin fermier fixa sur la veuve un regard qui signifiait clairement :

— Sans compter que s’il était mort des fièvres ou d’autres choses pendant le voyage ou là-bas, cela aurait joliment arrangé vos affaires !

— Voulez-vous me dire ou non l’endroit où se trouve cet enfant rebelle ? demanda la belle-mère.

— Si je le savais… Le vieux fermier s’arrêta et reprit avec franchise : Si je savais que d’être repris par vous lui serve à quelque chose, je viendrais à votre aide de grand cœur, mais je porte intérêt à l’enfant. Savez-vous que c’est un petit gars résolu, et qui ne fait que ce qu’il veut ? Vous lui remettriez la main dessus que cela ne vous servirait pas à grand-chose, car il s’échapperait encore.

Les lèvres minces de madame Damase se serrèrent si fort l’une contre l’autre qu’elles devinrent toutes blanches.

— Quand les enfants persistent à s’échapper du collège et à se révolter contre leurs parents, les parents ont une ressource, dit-elle, c’est la maison de correction.

— C’est bon, dit Béru en se levant, on verra à s’informer.

— Mais enfin, s’écria la veuve, finirez-vous par me dire ce que vous êtes venu faire ici, et comment vous vous appelez ?

— Ce que je suis venu faire, répliqua le fermier, vous le voyez bien. Mon nom, Jean Béru, à la ferme de l’Oraille, près Beaumont. J’ai bien l’honneur de vous saluer.

Il disparut avec une rapidité dont on n’aurait jamais soupçonné ses gros souliers ferrés.

Béru avait repris le chemin de fer pour regagner sa demeure ; mais, comme il se méfiait des trains express où il n’y a pas de troisièmes, il ne rentra chez lui que longtemps après la nuit close, et lorsque toute la ferme dormait d’un profond sommeil.

Il alluma une petite lanterne sourde et se rendit à la grange où Prosper continuait à dormir.

Le bruit de la porte tournant sur ses gonds ne réveilla point le jeune garçon, tant il dormait de bon cœur. Béru s’arrêta un instant pour le regarder.

— Un beau gars ! pensa-t-il ; ce serait grand dommage de l’envoyer moisir dans une maison de correction ; il sera bien mieux au grand air et sous le soleil du bon Dieu.

Après une courte méditation, le fermier posa sa lanterne par terre et toucha le dormeur sur l’épaule.

— Prosper, dit-il à demi-voix.

Le jeune garçon s’éveilla brusquement, se mit sur son séant, et cria : Au feu !

— Non, dit tranquillement Béru, il ne s’agit pas de cela. Réveille-toi tout à fait et écoute-moi.

Prosper se leva de toute sa hauteur, s’étira et se rassit en face du fermier qui s’était installé sur une botte de foin pour lui parler plus commodément.

— Où m’as-tu dit qu’est la ferme de défunt ton grand-père ?

— À Saint-Joseph, près Coutances, répondit promptement l’enfant.

— Qui as-tu là en fait de famille ?

— Deux oncles, dont l’un doit faire son service militaire à l’heure qu’il est. L’autre, l’aîné, s’appelle Mathieu Bernard et fait valoir la terre.

— Est-ce un brave homme ?

— Pour un brave homme, c’est un brave homme, répondit le jeune garçon, en ce sens qu’il est honnête et incapable de faire du mal à quiconque ne lui en fait pas ; c’est un homme juste, mais c’est un homme dur.

— Tu ne l’aimes pas ?

— Ce n’est point que je ne l’aime pas, mais il ne veut pas de bouches inutiles sur sa terre, et comme ses trois fils suffisent à l’ouvrage, il m’a renvoyé au collège, quand je lui demandais de me garder. C’est pour cela que je ne suis pas allé chez lui.

Jean Béru resta songeur. La petite lanterne éclairait bien mal la haute grange, encombrée de bottes de foin ; les deux hommes se voyaient à peine, et pourtant se regardaient attentivement.

— Tu penses bien, dit tout à coup le fermier, que je ne suis pas venu te réveiller à cette heure de la nuit pour le plaisir de te faire des questions que j’aurais bien remises à demain. Voilà ce qu’il y a : il faut t’en aller d’ici, mon garçon.

Prosper tressaillit et fixa sur le fermier ses yeux effarés.

— Tu reviendras, je l’espère bien, et si je te renvoie aujourd’hui, c’est pour ton avantage. J’ai peut-être fait une bêtise, mais ce serait à refaire que je le ferais encore, car ce n’était que mon devoir. J’ai vu ta belle-mère.

— Vous ne lui avez pas dit où j’étais ? s’écria Prosper en se levant.

— Si fait, car autrement je pourrais avoir des démêlés avec la justice, pour cacher un enfant que l’on recherche. Mais quand je te dis de t’en aller, cela prouve bien que je n’ai pas envie de te faire prendre. Tu vas donc t’en aller, au petit jour, pas bien loin d’ici ; tu iras chez un mien cousin qui demeure du côté de Briquebec, et tu lui diras que je t’envoie à lui pour qu’il te garde quinze jours. D’ici là j’écrirai, et tu sauras ce que tu dois faire. Pour qu’il ait confiance en toi, tu lui remettras une livre de tabac fraudé, sans quoi il pourrait bien te mettre à la porte ; mais avec le tabac fraudé, il n’y a pas de danger, ce sera comme qui dirait ton passeport.

Jean Béru, tout en parlant, avait pris un paquet dans une cachette réservée entre les pierres de la muraille, et il le remit à Prosper.

— Voici quelque argent, ajouta-t-il en tirant des pièces de sa poche ; tu peux le prendre, tu l’as bien gagné, et il ne te brûlera pas les doigts.

— Merci, dit simplement Prosper.

— Et maintenant, je t’engage à ne pas te rendormir, car à ton âge on dort dur, et tu perdrais l’avance que tu as jusqu’à présent sur ton estimable belle-mère.

Prosper, qui ajustait déjà ses vêtements, s’arrêta à cette parole.

— Vous l’avez vue ? dit-il.

— Oui, répondit le fermier avec une grimace expressive, et je puis t’affirmer que, si j’étais capitaine et elle matelot, nous ne naviguerions pas beaucoup ensemble. Aussi, tu peux être tranquille, si jamais elle remet la main sur toi, ce ne sera pas ma faute.

Prosper avait l’esprit clair ; il comprit sur-le-champ. Sans répliquer mot, il prit un petit mouchoir qui contenait ses hardes de rechange, présent de madame Béru et témoignage de sa satisfaction, – il y glissa le tabac fraudé et se disposa à partir. Sur le seuil, il s’arrêta.

— Cela me fait quelque chose de m’en aller d’ici, dit-il ému plus qu’il ne voulait le paraître ; vous m’avez accueilli alors que je n’étais qu’un vagabond, et vous avez été bon pour moi, la maîtresse aussi, les demoiselles et le petit. Vous leur ferez bien mes amitiés.

— Ne compte pas là-dessus, répondit Béru avec son fin sourire. À cinq heures, je vais faire un grand vacarme, et déclarer à la gendarmerie que mon oiseau s’est envolé. Ils se débrouilleront ensuite comme ils pourront. Les amitiés seront pour quand tu reviendras. Au revoir, mon garçon.

Prosper mit sa main dans celle que lui tendait le brave fermier, et sortit dans la nuit encore épaisse. Sa silhouette à peine distincte se détacha un instant sur la vague blancheur de la cour, puis le bruit de la barrière qui revenait contre son montant, retenue par la main prudente du jeune garçon, apprit à Béru que son protégé avait franchi le seuil de sa demeure.

— Pauvre petit gars, dit-il, et bon ouvrier. Ce serait bien le diable si, avec l’envie qu’il en a, on ne parvenait pas à en faire un bon laboureur.

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