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Chapitre 13

Au lever du soleil, Béru, ainsi qu’il l’avait promis, s’en vint mener grand bruit à la porte de la grange. Après avoir dûment tempêté, il se rendit à la gendarmerie, et demanda à parler en particulier à monsieur le brigadier. Il lui raconta en quelques mots comment il avait recueilli l’enfant qui n’avait rien d’un vagabond, et comment l’avant-veille il avait essayé de le sonder adroitement au sujet de sa famille d’après des soupçons qui lui étaient venus, au sujet d’une affiche qu’il avait lue à la Saint-Martin.

— Voyez un peu la malechance, monsieur le brigadier, dit-il : pendant que moi, comme un bon père de famille, je m’en allais voir sa belle-mère, il a eu vent de la chose et s’est sauvé !

Le brigadier hocha la tête d’un air avisé.

— M’est avis que la famille va venir.

— C’est probable, opina Béru.

— Qu’est-ce que vous leur direz ?

— Je leur dirai, comme à vous, la vérité ; ce n’est pas ma faute, si ce petit aime mieux s’en aller au diable que de voir la figure de sa belle-mère.

— Il n’ira pas bien loin, dit le brigadier, et il se fera pincer.

— C’est probable, répliqua le fermier, en étouffant l’éclair malicieux de son regard.

— Eh bien, reprit le gendarme, si nous avons des ordres, nous le chercherons. Vous avez honnêtement agi, maître Béru ; cependant, quand vous l’avez pris chez vous, vous auriez peut-être dû exiger des informations.

— C’est bien ce que j’ai fait, répliqua poliment Béru, et il m’en a donné, et ce qu’il y a de plus joli, c’est qu’elles étaient exactes ; c’est un petit gars bien honnête, allez !

— Tant mieux pour lui, fit sentencieusement le gendarme, cela lui servira dans la vie.

Trois jours s’écoulèrent sans que rien vint troubler la tranquillité de la ferme un instant bouleversée par le départ subit de Prosper.

Dans l’après-midi du quatrième jour, Béru vit arriver un homme grand et sec, porteur d’une bonne figure ouverte, qui fit dire au fermier en lui-même : En voilà un avec qui l’on pourra s’entendre.

Le nouveau venu entra délibérément dans la maison, souleva son chapeau avec politesse devant la maîtresse et dit simplement au fermier :

— Je suis l’oncle du petit.

— Je m’en doutais bien, dit Béru en lui indiquant un siège.

L’entretien fut long et embrouillé au commencement, ainsi qu’il arrive toujours entre Normands qui mesurent leur force. Béru prit enfin un grand parti.

— Parlons franc, dit-il, car nous perdons notre temps, et puisqu’il ne s’agit ici ni de vendre ni d’acheter, je ne sais pas trop à quoi nous nous amusons. Le père du petit lui a-t-il laissé du bien ?

— Quelque petite chose, répondit Bernard. La belle-mère a eu l’usufruit.

— Elle est donc tutrice ? demanda Béru.

— Avec moi, fit le nouveau venu, non sans un peu d’embarras.

— Comment ! s’écria le fermier, et vous laissez cette méchante femme tourmenter à plaisir ce brave garçon ? Vous n’avez donc pas d’enfant ?

Bernard embarrassé regarda le bout de ses souliers, ce qui est un endroit très commode pour y chercher des inspirations lorsqu’il s’agit de sortir d’un mauvais pas.

— Le petit m’avait bien demandé de le garder, dit-il en hésitant ; mais la belle-mère est mauvaise, comme vous le disiez tout à l’heure ; il ne serait guère convenable que l’enfant, ayant du bien, servît chez les autres, et au fin fond de l’affaire, je crois qu’elle préfère le garder au collège le plus longtemps possible, et le dégoûter du labourage, afin de manigancer ses petites affaires avec l’argent du père défunt. Pour moi, il m’est impossible d’avoir rien à faire avec elle, les querelles n’en finissent pas.

— Nous y voilà, dit Béru. Eh bien, l’enfant m’intéresse, et voyez-vous, monsieur Bernard, il ne faut pas compter sur autre chose : ce petit-là sera laboureur quoi qu’on fasse. Cela ne servira rien de l’en empêcher.

Bernard resta perplexe.

— Tout cela, c’est difficile !

— Non, insista Béru. Je m’en chargerais bien, moi, si la belle-mère voulait payer pour l’entretien du garçon seulement la moitié de ce qu’il lui coûte au collège. Je lui apprendrais ce qu’il doit savoir, et il serait traité non plus comme un domestique, mais comme un des nôtres. Avec le reste de l’argent, puisque c’est un monsieur, et pas un paysan, l’instituteur ou le curé lui apprendrait bien tout ce qu’il doit savoir de plus que les gens du commun.

— Jamais la veuve ne consentira à ça, fit Bernard.

— Eh bien, dites-lui alors qu’elle cherche son gamin, rétorqua triomphalement Béru. Lorsqu’il a appris qu’elle était dans le cas de remettre la main sur lui, il a pris tant peur qu’il s’est sauvé sans donner d’adresse, vous pensez bien. Je l’ai dit tout de suite à la gendarmerie, mais ils ont autre chose à faire dans ce métier-là que de courir après les moutards qui s’enfuient du collège.

Bernard se mordit les lèvres ; il n’aurait rien de cet homme qui avait su se mettre d’accord avec la gendarmerie.

— J’en parlerai à la veuve, dit-il. Pourtant il serait bon de savoir où est le petit.

— Vous comprenez bien, répondit placidement le fermier, que depuis dimanche soir il a dû faire du chemin. J’avais pourtant laissé mon adresse : si vous vous étiez dépêché, en cherchant bien, vous auriez peut-être remis la main dessus.

Il souriait d’un air narquois. Bernard ne put s’empêcher de rire.

— Elle est donc bien mauvaise, la veuve ? insista Béru, qui en voulait à madame Damase.

— Vous l’avez vue, répondit Bernard, d’un ton qui signifiait : Vous devez être fixé.

Là-dessus on fit un copieux repas, car il n’est point de négociation dans ce pays béni qui ne réclame cet appoint, et l’on se sépara cordialement.

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