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Chapitre 14

Le dimanche suivant, ce fut un notaire qui arriva.
Après de longs pourparlers, on tomba d’accord. Prosper serait autorisé à vivre à la ferme, à condition de continuer ses études. Avec les moyens qu’on pouvait se procurer dans le pays quand il aurait dix-huit ans, il reviendrait à la ville, pendant les hivers, afin d’y travailler plus sérieusement, et, dès le printemps, il retournerait près de Béru.

— Pour ça, fit le paysan, je n’y vois pas d’objection ; car on s’ennuie pas mal chez nous en hiver, et il y a mieux à faire pour un garçon intelligent que de dormir la moitié du temps deux coudes sur la table.

— Savez-vous, maître Béru, dit le notaire en se levant lorsque tout fut conclu, – savez-vous que ce garçon-là sera riche un jour ?

— Il ne m’avait pas dit ça, fit le fermier.

— Il ne le sait pas. Son père avait un grand-oncle, très vieux, qui possède du côté de Mortagne une propriété magnifique ; il a là au moins pour cent mille francs de terres. Le vieillard avait deux enfants ; l’une est morte il y a trois ou quatre ans, sans enfants ; l’autre, un beau garçon solide, qui allait se marier, s’est cassé le cou à la chasse il n’y a pas deux mois. Après la mort du vieillard, les biens reviendront à Prosper, héritier de son père défunt.

— C’est donc pour ça, fit Béru d’un air naïf, que la veuve s’est mise à faire rechercher son garçon ? Je pensais bien aussi qu’elle devait y avoir intérêt.

— Évidemment, répondit le notaire. Quand pourra-t-on voir le jeune homme ? Vous l’avez caché quelque part ?

— Je ne l’ai point caché, fit le fermier. Il doit être quelque part dans le Cotentin, il avait eu connaissance, dans nos conversations, que j’y avais des amis… Je pense bien que lorsqu’il s’est sauvé, il a dû s’en aller par là. On peut écrire pour demander.

— Vous êtes un malin, vous ! dit le notaire, qui ne put s’empêcher de rire. Quand écrirez-vous ?

— Quand tout sera écrit et signé.

— C’est trop juste, répondit l’homme de loi, et il partit.

Béru et Prosper firent chez madame Damase une visite de convenance qui les ennuya fort, après quoi, tout se trouvant en bonne forme, ils revinrent chez eux le cœur content. Leur retour fut presque un triomphe. Les gendarmes étaient assis sur les bancs de bois qui longent la gendarmerie départementale, les commerçants se tenaient sur le seuil de leur porte, et l’essaim des facteurs ôta son chapeau à Jean Béru comme il passait.

— Te voilà citoyen de notre bourg, dit le fermier à son élève ; maintenant tu vivras en paix avec les gendarmes, le garde champêtre, etc. ; tu seras même bien avec les facteurs, pourvu que tu leur payes à boire de temps en temps.

Prosper sourit d’un air distrait ; son regard parcourait la rue, où il était l’objet de l’universelle curiosité. Ses yeux s’arrêtèrent sur un groupe à l’écart, qui ne semblait pas s’occuper de lui.

Sur le seuil de la maison de Benoît, Marianne était fort occupée à essayer une paire de sabots neufs à Angèle. Les sabots étaient bien petits, mais les pieds de l’enfant l’étaient plus encore, et Marianne avait beau faire, sitôt qu’Angèle levait son pied, le sabot retombait.

D’un air malicieux la toute petite fille balançait son gros bas de laine, qui ne parvenait pas à remplir le sabot.

— Il faudra raccourcir les brides, dit Marianne qui riait aussi, car jamais on ne trouvera au monde une paire de sabots assez mignonne pour chausser ce pied-là.

Prosper regardait les fillettes, et ses yeux rencontrèrent ceux de Marianne.

Il la connaissait comme tous les autres enfants du bourg se connaissaient entre eux, pour échanger quelques mots, voire quelque brocart de temps à autre, mais il ne l’avait jamais regardée.

— Qu’est-ce que c’est, demanda-t-il à Béru, que cette petite fille qu’elle attife ? C’est sa sœur ?

— Non, répondit Béru, c’est sa petite fille, la petite Lagarde.

Très étonné, Prosper n’osa pas demander d’explications, mais il se retourna deux ou trois fois, et les figures rieuses des deux enfants restèrent dans sa mémoire.

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