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Chapitre 15

Au printemps suivant, parmi les navires portés comme perdus faute de nouvelles, le bureau « Veritas » signala le Missouri ; parmi les passagers, la liste portait le nom de Georges Lagarde. Ces choses-là n’arrivent guère à la connaissance que de ceux qui s’y intéressent. Il y avait à Paris deux personnes qui avaient intérêt à savoir ce qu’était devenu Georges Lagarde ; cependant une seule apprit que celui-ci, selon toute probabilité, ne reviendrait jamais au monde des vivants.

Ce n’était pas sa femme : celle-ci, depuis le jour où, sans rien dire, elle avait quitté son mari et son enfant, elle s’était bien gardée de chercher à savoir de leurs nouvelles.

L’autre personne qui avait intérêt à connaître le destin de Lagarde était son meilleur ami, ou du moins l’homme qu’il avait considéré comme son meilleur ami.

Georges n’avait pas déserté sa fille, comme le pensaient quelques-uns ; il l’avait serrée dans ses bras avant de partir, comme on embrasse l’être qui concentre en lui seul toutes les joies de la vie. S’il n’avait pas donné des renseignements sur ses intentions à la femme qui gardait Angèle, c’est qu’il avait en elle une médiocre confiance ; de plus, il entretenait à l’égard du mari une méfiance absolue.

Mais il avait chargé son ami Cervin de visiter l’enfant et de payer régulièrement sa pension.

Pour cela, au moment de partir pour l’Amérique, il s’était dépouillé de tout l’argent disponible qu’il possédait, ne gardant pour lui que le strict nécessaire.

— Tu payeras ces gens-là mois par mois, avait-il dit : je suis sûr de les tenir en agissant ainsi ; voici une somme suffisante pour subvenir à toutes les dépenses de ma fille pendant une année entière. D’ici là je serai revenu, j’y compte bien. Mais, s’il m’arrivait malheur, tu trouveras l’adresse de ma mère sur la lettre que voici, et que tu mettras à la poste quand tu sauras que j’ai quitté la France.

Cervin avait promis tout ce qu’on lui avait demandé, il avait même ajouté beaucoup de choses que l’on ne lui demandait pas. C’est avec des larmes dans la voix qu’il avait juré de veiller sur l’orpheline… autant vaut dire orpheline, avait-il ajouté, puisqu’elle n’a plus de mère.

Ce dernier mot avait fait froncer le sourcil à Georges Lagarde, qui s’était empressé de parler d’autre chose.

Il n’avait encore pu s’habituer à aucune allusion à ce sujet ; il se persuadait de temps en temps qu’il avait oublié jusqu’au nom de sa femme.

— Je suis rassuré, pensait-il ; si je puis l’oublier, les autres oublieront comme moi, et après tout Angèle ne porte que le nom de son père.

Pendant qu’il s’en allait bien tranquille sur la situation matérielle de son enfant, Cervin faisait ses réflexions.

Un millier de francs n’est pas en soi une somme bien importante ; on peut se procurer cela par des moyens divers ; mais quand ces mille francs peuvent être suivis de beaucoup d’autres, cela devient plus intéressant. En attendant, comme Cervin avait quelques dettes, il s’empressa d’affecter la moitié de la somme qui venait de lui être remise à la satisfaction momentanée d’un ou deux créanciers, puis il contempla d’un air satisfait le reste de l’argent, en se disant que d’ici un an, d’abord Lagarde ne serait pas revenu, puis lui, Cervin, aurait gagné dix fois de quoi remplacer l’emprunt qu’il venait de lui faire.

Il eut l’idée un instant d’aller porter quelque argent à la personne qui gardait la fille de son ami, mais les bonnes intentions suffisent le plus souvent aux gens de cette espèce. Il remit cette course désagréable à des temps meilleurs, et, lorsqu’il se présenta enfin chez la femme empanachée, celle-ci avait déménagé.

— Comment, déménagé ! s’écria Cervin devenu tout pâle au moment où la concierge de cette honnête personne lui annonça cet événement imprévu. Qu’est-ce qu’elle a fait de l’enfant, alors ?

— La petite à M. Lagarde ? répondit la concierge, elle l’a emmenée un jour sans dire où elle allait, et vous comprenez bien, monsieur, nous ne sommes pas de la police, nous autres, pour faire des questions au monde. Si le père lui avait laissé l’enfant, c’est probablement qu’il avait confiance…

Cervin reçut cette pierre dans son jardin, et s’en alla penaud. Où cette femme pouvait-elle bien avoir emmené Angèle ? L’idée ne lui vint pas un instant, que, par surcroît de précaution, Lagarde pouvait aussi bien avoir donné l’adresse de sa mère à d’autres qu’à lui. Par distraction ou négligence, il n’avait pas mis à la poste la lettre que Georges lui avait remise pour sa mère. Cervin se trouva tout à coup pris de frayeur. S’il envoyait cette lettre, si madame Lagarde était prise d’idée de lui demander des nouvelles de la petite fille ? Et les fonds qu’on lui avait confiés et qu’il était hors d’état de rendre, si on allait le sommer d’en justifier l’emploi ?

Cervin n’avait point l’esprit assez clair pour résister à tant d’embarras ; la lettre était restée dans son portefeuille, il la mit un jour dans son tiroir et n’y pensa plus.

De temps en temps Cervin avait des remords ; il alla même jusqu’à faire des démarches pour se procurer la nouvelle adresse de la femme qui avait gardé Angèle, mais quiconque ne s’est jamais lancé dans une tentative de ce genre ignore combien il est difficile à Paris de retrouver les gens qu’on cherche.

Cervin ne put donc rien savoir. Il se demanda, pendant quelque temps, comment il se tirerait d’affaire quand Lagarde reviendrait. Et même avant la situation ne laissait pas que d’être embarrassante, car celui-ci avait écrit déjà deux fois ; mais avec de l’aplomb on se tire de tout.

— J’ai été voir ta fille, écrivit-il entre deux phrases indifférentes ; elle était sortie, mais la concierge m’a dit qu’elle allait très bien.

À ce renseignement sommaire, Lagarde répondit par une effusion de cœur, en priant son ami de retourner chez l’enfant ; il s’étonnait aussi de n’avoir pas reçu de lettre de sa mère, en réponse à celle qu’il lui avait écrite au moment de son départ.

Cervin ne répondit pas ; il avait achevé de manger l’argent destiné à Angèle, et sa conscience lui faisait des reproches.

Quelques mois après, Cervin reçut encore une lettre : cette fois Lagarde annonçait son retour en Europe. Je pars, disait-il, sur le Missouri ; mais je ne sais pourquoi je n’ai pas envie d’emporter sur moi les fonds qu’à force de persévérance et de courage j’ai enfin repris à ceux qui voulaient m’en dépouiller. Je les laisse à mon banquier de New-York, avec mon testament.

— Je n’ai pas de chance, soupira Cervin, en recevant cette lettre ; il va me tomber sur le dos et me remercier comme il faut d’avoir si bien arrangé ses affaires !

En pareilles circonstances, Cervin, qui n’était pas méchant, mais seulement déplorablement faible, suivit l’exemple que lui avait donné la femme à plumes : il déménagea.

Mais on a beau déménager, même quand on habite un hôtel garni, on change de meubles et de plafonds, on ne change pas de conscience. La conscience de Cervin n’était pas un objet très incommode ; cependant elle le gênait un peu : pas assez pour lui inspirer une résolution bien arrêtée de réparer le mal qu’il avait fait ou laissé faire par sa négligence, mais assez pour lui faire passer des moments fort désagréables.

Depuis que le départ du Missouri avait été annoncé, Cervin se rendait tous les jours dans un petit café situé près de la gare Saint-Lazare, où il trouvait les journaux maritimes qui annoncent le mouvement des ports. Il lisait les noms des navires depuis le premier jusqu’au dernier, et recommençait parfois pour s’assurer qu’il ne s’était pas trompé. Quand au bout de trois semaines il vit que le Missouri n’était pas arrivé, il éprouva à la fois une grande angoisse et une sorte de soulagement.

Mais lorsque le nom de Georges fut publié parmi ceux des passagers du Missouri supposés perdus faute de nouvelles, Cervin se sentit pris de remords. C’est maintenant qu’il fallait à tout prix retrouver la petite fille, pour lui faire remettre le capital déposé par son père chez le banquier de New-York.

Cervin se mit en quatre, mais bien inutilement, et pour cause : le couple qui gardait Angèle jadis avait eu soin, avant de déménager, de ne pas payer les nombreux fournisseurs du quartier chez lesquels ils avaient des dettes ; ceci expliquait tout l’intérêt qu’ils avaient eu à traiter leur disparition comme une œuvre artistique pour laquelle on ne saurait prendre trop de soin.

Ils avaient parfaitement réussi.

Restait alors comme dernier recours la lettre à madame Lagarde, qui n’était jamais partie, et qui donnerait peut-être des renseignements. Sans doute, l’envoi tardif de cette lettre amènerait quelques désagréments au trop négligent Cervin, mais c’était dorénavant pour lui un devoir d’honneur, et il ne cherchait pas à s’y soustraire.

Il fit dans ses papiers des fouilles aussi consciencieuses qu’inutiles. C’est en vain qu’il mit sens dessus dessous une petite valise où il conservait, outre ses papiers de famille, des notes jaunies dont quelques-unes étaient acquittées. Il retourna toutes ses poches, exhuma des lettres indéchiffrables sur des papiers épais dont les angles se déchiraient quand on voulait les ouvrir ; il alla jusqu’à palper les doublures infidèles de ses vieux paletots… la lettre de Lagarde n’apparut point.

Soudain il se rappela avec une netteté désespérante une petite scène qui s’était passée quelques mois auparavant : au moment où il quittait son domicile, par une soirée d’hiver assez froide, il avait pris pour allumer du feu tout un tas de vieux papiers restés sur le bureau ; c’est là qu’était la lettre de Lagarde, il s’en souvenait maintenant. Il se rappelait avoir vu flamber dans l’âtre le coin d’une enveloppe épaisse, il se rappelait les angles du papier noirci par la flamme, qui se cornait en s’écartant sous l’influence de la chaleur.

— Si seulement je pouvais me rappeler l’adresse ! se dit Cervin, en se prenant la tête à deux mains.

Il se creusa l’esprit pendant trois jours ; à pied ou sur l’impériale des omnibus, il parcourut tous les recoins de sa mémoire.

Vingt fois il s’arrêta net en disant :

— C’est cela.

Vingt fois il reprit sa marche, désolé, dépaysé, abruti.

Tous les noms de la géographie y passèrent, y compris celui qu’il cherchait ; mais le malheureux s’était mis en tête que le nom de cette localité finissait en vent ! Généralement, quand on cherche, on a de ces idées fixes qui vous empêchent de trouver : Cervin ne fit pas exception à cette loi.

Il consulta l’annuaire des communes. Il y en a trente-six mille en France. Il les vit toutes défiler sous ses yeux, qui papillotaient de fatigue. Les noms en vent sont assez nombreux : pas un, – et pour cause, – n’éveilla en lui le souvenir qu’il cherchait. Enfin, de guerre lasse, il s’arrêta et se dit :

— J’y renonce.

Pendant des mois, il sentit des remords lui revenir de temps à autre ; puis il n’y songea plus que par hasard. Lorsqu’il lisait dans les journaux le récit d’une disparition mystérieuse, ou celui d’une succession imprévue, il se disait :

— Si pourtant on pouvait retrouver cette petite fille ! Il y a, à New-York, de l’argent qui s’amasse et qui ne sert à rien, tandis qu’elle est peut-être dans la misère…

Mais la fibre mélancolique n’était pas très développée chez Cervin ; il aimait les enfants vaguement, comme la plupart de ceux qui disent : – J’adore les enfants ! – et qui n’ouvriraient pas leur parapluie pour en empêcher un d’être trempé jusqu’aux os un jour de pluie. Les réflexions qu’il faisait de temps en temps sur le compte d’Angèle prirent une tournure de plus en plus philosophique, et enfin il ne songea plus à cet incident, égaré au fond de sa mémoire, que comme à un passage de la vie où il avait eu bien du désagrément.

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