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Chapitre 16

— Fais-moi monter sur la grande meule ! criait Angèle en tendant ses bras graciles à Prosper, qui, debout sur le faîte, achevait de tasser les bottes de foin.

Prosper sourit, se mit à plat ventre sur l’édifice fragile et essaya d’arriver jusqu’à l’enfant que Marianne soulevait aussi haut qu’elle pouvait, – mais, au moment où il allait la saisir, les bottes de foin mal tassées cédèrent sous l’effort, et tout un pan de la meule dégringola avec le jeune garçon autour des fillettes, qui se trouvèrent ensevelies dans l’herbe sèche et parfumée.

— Allons, bon ! fit Béru, toujours des bêtises.

— Ne grondez pas, père Béru, on n’est jeune qu’une fois ! dit philosophiquement Benoît, qui venait réchauffer ses rhumatismes au soleil de juillet.

— Nous allons réparer le dommage, cria Prosper, qui, remonté sur son château branlant, tassait avec une énergie nouvelle les bottes de foin que lui jetait Marianne.

Le soleil ne les gênait pas ; ils n’avaient pas peur du hâle, ces vaillants enfants, qui se grisaient de parfums, de chaleur et de gaieté. Nu-tête, les cheveux au vent, poudrés par les grains échappés des graminées trop mûres, ils riaient et jasaient depuis le matin, sans songer que le travail peut fatiguer.

Marianne était grande, elle venait d’avoir quinze ans ; elle était toujours fière et réservée, mais son éducation de fille unique d’un père veuf lui avait donné un petit aplomb de jeune femme. Plus que jamais Angèle était sa petite fille, car Marianne était maintenant une vraie petite mère. De taille moyenne, robuste et bien prise, elle paraissait de deux ou trois ans plus âgée qu’elle ne l’était en réalité.

La blondine aux yeux bleus n’était plus la toute petite potelée qui ne pouvait trouver dans tout le bourg des sabots assez petits pour la chausser ; grande et forte pour son âge, elle promettait d’être une jeune fille mince et souple. Dans ce corps d’enfant de neuf ans, on pouvait deviner les élégances de l’avenir.

— C’est fini, Angèle, cria Prosper du haut de sa meule. C’est solide, cette fois ; viens !

Angèle monta bravement à l’assaut, soutenue par Marianne ; mais celle-ci avait beau se hausser sur la pointe des pieds, elle ne pouvait amener sa petite amie à portée de la main que lui tendait le jeune homme. Il fallut que le père Béru vînt à son secours, et d’une poussée vigoureuse envoyât l’enfant tomber dans les bras de Prosper.

Les grands chariots chargés de foin défilaient lentement dans la vaste prairie ; au-dessus du mouvement joyeux, des chevaux attelés en file qui tiraient patiemment les lourdes machines, au-dessus du bataillon des faneuses, qui, rangées en bon ordre, retournaient l’herbe séchée du bout de leurs fourches de bois, de petits nuages blancs passaient joyeusement dans le ciel bleu, comme des tirailleurs précédant le gros d’une armée.

— Hardi, garçons ! cria le père Béru, encore un coup de collier ; ce que vous rentrerez aujourd’hui ne sera pas mouillé demain.

Angèle dégringola prestement du haut de la meule. Prosper la suivit, et se dirigea vers la partie du champ où le foin n’était pas encore tassé. Au passage, il s’arrêta près de Marianne, qui avait ramassé un petit panier, et qui semblait faire des préparatifs de départ.

— Vous vous en allez déjà, mademoiselle ? dit-il avec un demi-sourire.

Marianne se retourna surprise.

— Pourquoi m’appelez-vous mademoiselle ? dit-elle un peu troublée.

Prosper tourna autour de ses doigts un long brin d’herbe encore souple.

— Vous êtes une demoiselle, dit-il.

Marianne ne répondit rien, mais ses yeux s’emplirent soudain de larmes brûlantes, dont elle n’eût pu définir la cause. Prosper la regarda à la dérobée.

— Vous êtes une demoiselle, reprit-il, on ne peut plus se tutoyer, ni s’appeler par son nom…

— C’est très ridicule, répondit la jeune fille en détournant la tête ; qui donc vous a appris cela ?

— Votre père disait, avant-hier, que vous n’êtes plus une fillette, j’ai pris cela pour moi, et je crois bien que c’est pour moi qu’il l’avait dit.

Marianne se baissa et cueillit une fleur de camomille oubliée par la faux. Prosper continuait à la regarder de temps à autre avec un peu de trouble.

— Au revoir, mademoiselle Marianne ! dit-il en faisant mine de s’éloigner.

— Au revoir ! répondit la jeune fille sans lever les yeux.

Tout à coup il revint sur ses pas et s’arrêta devant elle.

Ils étaient seuls dans cette partie du champ, les autres travailleurs étaient bien loin, séparés d’eux par deux charrettes qu’on chargeait activement ; personne ne les regardait, excepté Angèle, qui seule, debout à quelque distance, se dessinait sur la haie verte qui servait de fond à tout le tableau.

— Si vous vouliez, Marianne, dit Prosper en mettant de côté sa politesse empruntée, nous nous dirions Prosper et Marianne pour tout de bon, et pour toujours.

La jeune fille détourna son visage empourpré, mais le jeune homme n’en vit pas moins la rougeur qui s’était répandue jusqu’à son cou.

— Il faut avoir quelqu’un à qui penser, dans la vie, continua-t-il ; si vous vouliez penser à moi… je pense à vous tout le jour.

Marianne le regarda. Elle n’était pas très jolie, mais ses traits respiraient la franchise et la bonté, et ses yeux bruns n’avaient jamais menti.

— Vous êtes riche, Prosper, dit-elle, ou du moins vous le serez, ce qui est la même chose : moi, je n’ai presque rien, juste de quoi vivre dans un bourg comme Beaumont.

— Est-ce que c’est pour l’argent qu’on s’aime ? dit Prosper tout d’une haleine.

Lui aussi était franc et honnête ; l’ardeur de son jeune sang prêtait à ses paroles un accent ému, bien fait pour convaincre. Est-ce que c’est pour autre chose que pour s’aimer qu’on se recherche et qu’on se marie ?

Marianne ne répondit pas.

— Dites ? insista Prosper, en se penchant pour voir son visage.

— Nous avons le temps, fit bravement Marianne en le regardant avec franchise. À votre âge, Prosper, on ne sait guère ce qu’on veut. Plus tard vous connaîtrez mieux ce que vous pensez vous-même.

— Croyez-vous que je ne le sache pas maintenant ? demanda Prosper, en tirant sur le brin de camomille que tenait la jeune fille ; elle résista doucement et recula d’une façon imperceptible.

— Vous le saurez encore mieux plus tard, dit-elle.

— Alors vous me défendez de penser à vous ? insista Prosper, plaidant, comme on dit, le faux pour savoir le vrai.

— Non, répondit-elle, et elle s’enfuit en courant du côté où Angèle était restée immobile. D’abord la petite fille avait écouté attentivement la conversation des deux jeunes gens, puis elle avait peu à peu détourné la tête, et s’était mise à ramasser des poignées de foin éparses par-ci par-là sur le champ.

Lorsque Marianne arriva près d’elle, l’enfant la regarda avec une certaine tristesse.

— Rentrons vite à la maison, dit Marianne un peu essoufflée par sa course, un peu troublée par son entretien.

Elle avait pris la main d’Angèle, et elles partirent en courant, vers la maison du père Benoît, afin d’y préparer sans retard le repas de midi.

Lorsqu’elles eurent laissé le champ derrière elles, et qu’elles se furent enfoncées dans un de ces petits chemins où les roues des chariots creusent deux profondes ornières remplies parfois jusqu’au bord par l’eau des pluies de printemps, Angèle dit à sa grande amie :

— Tu te marieras avec Prosper, dis ?

Marianne tressaillit : cette pénétration l’effrayait un peu ; se pouvait-il que la fillette eût lu dans son âme, alors qu’elle-même avait si grand-peine à déchiffrer ce qui s’y passait ?

— Pourquoi penses-tu cela ? dit-elle en ralentissant sa marche.

— J’ai bien vu comme il te parlait, et puis il y a longtemps qu’il te regarde.

Marianne ne répondit pas et marcha plus lentement encore, comme si la fatigue de cheminer, jointe à celle de penser, avait été trop pour elle. Tout à coup elle sortit de sa rêverie.

— Dépêchons-nous, dit-elle.

Au même instant l’Angélus tinta.

Les sons égaux de la cloche frappée par le battant retentirent dans l’espace comme un appel, et toute la nature sembla s’arrêter pour écouter. Une fois encore, puis une troisième fois, et la cloche s’ébranla à toute volée, lançant dans l’air sonore la liberté pour tout ce qui, enfermé dans les maisons, attendait l’heure de midi.

Les enfants sortirent de l’école avec un bourdonnement d’abeilles, entrecoupé de cris joyeux. Angèle et son amie se trouvèrent au milieu d’eux, saluées par les exclamations de tout ce petit monde. Disant bonjour à droite et à gauche, elles se hâtèrent de regagner la demeure de Marianne, où elles entrèrent rapidement.

Angèle passait maintenant la plus grande partie de son temps auprès de son amie.

Madame Lagarde se faisait vieille, et le bruit la troublait. Depuis la venue de sa petite-fille, elle avait vieilli singulièrement et très vite.

Était-ce l’inconcevable disparition de son fils qui avait ainsi soudainement brisé ce corps jusque-là robuste et cet esprit encore actif ? Elle avait probablement trop pensé à l’absent ; elle s’était trop demandé pourquoi il l’avait quittée sans un mot d’affection ; peut-être en avait-elle ressenti au fond de son vieux cœur, qu’elle croyait égoïste, un chagrin profond et incurable.

Elle avait baissé peu à peu, ne répondant plus à ceci ; ne se souciant plus de cela ; Angèle seule avait le don de ranimer la flamme dans les yeux éteints, et de faire paraître un sourire sur les lèvres rigides. Mais cette tâche était rude pour une enfant pleine de mouvement et de vie. Quand elle avait passé un quart d’heure près de sa grand-mère, celle-ci la regardait avec une douce pitié, posait sa main ridée sur les boucles blondes et disait avec un soupir de regret :

— Va, ma petite, va voir Marianne ; apprends tes leçons et sois bien sage.

Angèle avait passé par l’école, mais elle en était bientôt sortie, n’ayant plus rien à y apprendre. Elle avait le don de retenir vite et pour toujours ; lorsqu’elle sut ce que l’institutrice enseignait aux grandes, elle se demanda et demanda aux autres si elle resterait encore trois ou quatre ans sur ces bancs d’école, à regarder les mêmes cartes murales et les mêmes tableaux synoptiques qui n’avaient plus de mystères pour elle.

C’est alors que madame Lagarde avait songé à se faire un appui sérieux de Marianne. Celle-ci avait fait depuis trois ans sa première communion, et dans l’esprit de tout le monde elle avait par conséquent terminé ses études. Le père Benoît lui avait de bric et de broc enseigné bien des choses qu’on n’apprend pas dans les écoles. À eux deux, est-ce que le père et la fille ne pourraient pas donner à Angèle une éducation plus complète que celle des autres enfants de l’école ?

Marianne ne demandait pas mieux que de se prêter à tout ce qui retiendrait près d’elle sa petite chérie. À mesure qu’elle avançait en âge, elle s’attachait plus fortement à cette fillette, venue si à propos pour combler le vide que l’absence d’une mère laissait dans sa vie. Elle se sentit mère elle-même, près de la faiblesse de l’innocente enfant.

À peine rentrées dans la maison du père Benoît, les deux fillettes s’affublèrent de grands tabliers, puis Marianne alluma le feu pendant qu’Angèle allait au jardin défouir quelques pommes de terre nouvelles. Elle revint bientôt, son petit panier à la main, et s’occupa activement de peler son butin.

Elles travaillèrent quelque temps en silence, puis Angèle, sans lever les yeux, dit avec hésitation :

— Marianne, à quel âge se marie-t-on ordinairement ?

Mademoiselle Benoît devint rouge comme une cerise, et souffla avec une véhémence extraordinaire son feu qui fumait sans flamber.

— Dis, Marianne ? insista la petite, très ferrée sur ce principe : qu’en répétant sa question un nombre de fois suffisant, on finit toujours par obtenir une réponse.

— Mais, généralement, entre dix-huit et vingt ans… répondit la jeune fille.

— Les demoiselles ! – Et les garçons ?

— À tous les âges, – à partir de vingt et un ans, fut la réponse, et le soufflet asthmatique marcha avec un redoublement d’activité.

Angèle réfléchit profondément.

— Alors, dit-elle, tu ne pourrais pas épouser Prosper Damase avant trois ou quatre ans ?

— Les enfants ne se marient pas entre eux ! répliqua Marianne en quittant l’humble posture où elle se trouvait devant le foyer.

— Ce n’est pas la peine d’être de mauvaise humeur pour cela ! fit Angèle avec une petite moue.

Mademoiselle Benoît ne répondit pas, quoique l’observation fût assez brève ; elle se sentait en effet moins calme qu’elle n’eût voulu. Le silence recommença dans la salle, coupé par les pétillements du bois, qui s’était enfin décidé à prendre dans la cheminée.

Angèle avait fini de préparer les pommes de terre ; elle se leva doucement et s’approcha de son amie, qui mettait le couvert.

— Alors, dit-elle, en posant câlinement sa tête sur l’épaule de Marianne, dans trois ou quatre ans tu ne m’aimeras plus ?

Marianne se dégagea avec un sursaut violent.

— Je ne t’aimerai plus ? Qu’est-ce que tu me contes là ? dit-elle, pendant que ses yeux s’emplissaient de larmes.

— Tu pleures ? Oh ! pardon ! fit Angèle en la serrant de plus belle. Je ne croyais pas te faire de peine, mais moi, cela me fait du chagrin…

Marianne se dégagea une seconde fois, regarda sa petite amie jusqu’au fond de ses yeux bleus, et lui prit les deux mains, la tenant à quelque distance devant elle.

— Écoute-moi bien, Angèle, lui dit-elle si sérieusement qu’elle-même en devint toute pâle, tu es ma petite fille : voilà bien des années, sans que cela paraisse, que je t’aime comme si tu étais à moi ; – crois-tu que je puisse cesser de t’aimer ?

— Non, dit Angèle, mais tu m’aimeras moins.

Marianne resta pensive, sans desserrer son étreinte.

— Je ne t’aimerai pas moins, dit-elle ; cela n’a aucun rapport…

— Qu’est-ce qui n’a aucun rapport ? insista la curieuse Angèle.

— L’amitié que j’ai pour toi et celle que j’aurais pour… pour celui qui serait mon mari, si je me mariais…

— Oui, répondit la fillette en baissant la tête, mais tu en aimerais un autre que moi.

— Jalouse ! demanda Marianne qui sourit en relevant légèrement le menton de son amie pour voir le visage qu’elle cherchait à lui dérober.

— Je ne sais pas, dit celle-ci en fondant en larmes, mais c’est que, vois-tu, Marianne, je n’ai que toi… grand-mère est vieille, elle peut mourir… et je n’ai que toi, que toi !

Les sanglots irrépressibles secouaient la petite poitrine oppressée. La grande fille appuya sur son cœur la tête de la petite et l’y tint serrée.

Elles étaient presque de la même taille, car Angèle avait grandi très vite, et leurs yeux se trouvaient à peu près au même niveau. Marianne plongea son regard au fond de l’âme de sa petite amie.

— Tu n’as que moi, c’est vrai, dit-elle ; mais je suis là… Je ne sais pas pourquoi je me suis donnée à toi comme cela, Angèle… Je crois que c’est venu dès le premier jour que je t’ai vue, et puis le soir où papa a parlé de ma sœur, il m’a semblé que tu étais elle, qui serait revenue pour nous consoler… J’aurais été sa petite fille, à elle, puisqu’elle était plus âgée que moi… J’ai souvent pensé que tu ressentais ce que j’aurais ressenti moi-même, si j’avais eu cette amitié de grande sœur plus raisonnable, plus sérieuse. Cela nous fait des devoirs, sais-tu ! d’avoir à veiller et à instruire de plus petites que soi ! On se corrige de ses défauts.

— Mais toi, tu n’as pas de défauts, murmura Angèle si émue qu’elle pouvait à peine parler.

— Si fait, j’en ai ; seulement tu m’aimes assez pour ne pas les voir ; nos petites querelles ne t’ont jamais détachés de moi : tu savais bien, n’est-ce pas, que si je te grondais, c’était pour ton bien !

Angèle ne répondit qu’en serrant plus étroitement son amie dans ses bras.

La porte s’ouvrit, et Mélanie apparut sur le seuil.

— Ta grand-mère te demande, dit-elle à l’enfant qui essuya rapidement ses yeux, avec la pudeur d’une émotion vraie.

— Elle n’est pas malade, demanda aussitôt la fillette en regardant la vieille servante d’un air effrayé.

Mélanie haussa les épaules.

— Elle est malade et elle ne l’est pas ; que veux-tu que je te dise ! Allons, viens, dépêche-toi.

Angèle sortit aussitôt sans regarder derrière elle.

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