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Chapitre 17

Madame Lagarde était dans son fauteuil. Elle avait horreur du lit, et son asthme la faisait moins souffrir lorsqu’elle était assise. Depuis que Mélanie était allée chercher sa petite-fille, elle regardait incessamment du côté de la porte avec une sorte d’angoisse.

Enfin Angèle apparut. Dès qu’elle aperçut la vieille femme, elle courut à elle avec un geste tendre et confiant, et s’agenouilla devant elle.

— Te voilà… dit madame Lagarde en appuyant sa main sur les cheveux blonds… Te voilà… il me semblait que tu ne rentrerais jamais !

— Oh ! grand-mère ! fit l’enfant avec reproche. Vous vouliez me voir ?

— Je voulais te parler, dit la vieille femme avec effort.

On ne sait pourquoi, Mélanie, restée debout devant le groupe depuis qu’elle était rentrée, se dirigea vers la cuisine et referma doucement la porte sur elle.

— Parlez, grand-mère, dit Angèle en s’asseyant sur un petit tabouret, aux pieds de madame Lagarde.

C’était sa place ordinaire. Que de fois elle avait appris ses leçons à cette place, levant de temps en temps les yeux sur le tricot de sa grand-mère, dont les aiguilles résonnaient avec un cliquetis métallique !

Il y avait déjà longtemps que madame Lagarde ne tricotait plus guère, car ses doigts étaient devenus paresseux ; mais, au moment où Angèle la regardait avec cette admirable expression de confiance qui la rendait irrésistible, la vieille femme se souvint tout à coup des jours passés et sourit faiblement.

— Te rappelles-tu, dit-elle, le temps où tu apprenais à lire ?

Angèle hocha vivement la tête ; bien des fois, appuyée au genou de la vieille femme, elle avait laissé errer ses yeux bien loin de son livre, en pensant au jardin, qui, l’été prochain, serait encore rempli de grands lys et de papillons.

Le sourire s’effaça rapidement des lèvres de madame Lagarde.

— Écoute, Angèle, dit-elle : te souviens-tu de ton père ?

Angèle regarda vaguement devant elle, comme si elle pouvait voir dans le passé, et ne répondit pas.

— Si tu le revoyais, le reconnaîtrais-tu ?

Angèle fit tristement signe que non.

— J’étais si petite ! ajouta-t-elle en manière d’excuse.

— Vois-tu, Angèle, reprit la vieille femme, je vais te dire quelque chose qui va te faire de la peine : je crois que tu es ma petite-fille, mais je n’en suis pas sûre. La femme qui t’a apportée ici ne m’a donné aucun papier, rien qui prouvât que tu étais réellement Angèle Lagarde.

— Oh ! grand-mère ! s’écria Angèle, fondant en larmes, et moi qui vous aime tant !

La main de la vieille femme pressa plus étroitement la petite tête sur son genou.

— Cela ne m’empêcherait pas de t’aimer : écoute-moi, Angèle, et comprends-moi. Quand même tu ne serais pas la fille de mon fils, quand même tu ne serais qu’une petite étrangère, imposée à ma charité, je ne t’en aimerais pas moins, et tu n’en aurais pas moins été la joie de mes vieux jours.

Elle s’arrêta avec un soupir.

— Ton père doit être mort, reprit-elle, sans cela, j’aurais entendu parler de lui. Il n’aurait pas laissé sa vieille mère pleurer et l’attendre pendant des années. Quand je dis ton père, tu comprends, c’est de Georges Lagarde, mon fils, que je parle.

Elle s’arrêta et regarda le jeune visage tourné vers elle, qui exprimait un poignant mélange de douceur et d’hésitation.

— Tu es bien jeune, reprit la vieille femme, pour qu’on te dise tout cela. Mais qui te le dira, si ce n’est moi ? Et maintenant, comprends-moi bien, mieux encore que pour tout le reste. Je t’ai aimée tant que j’ai pu, je t’ai toujours traitée comme si tu étais ma petite-fille. Mais s’il y avait une autre Angèle Lagarde…

Les yeux de l’enfant s’ouvrirent, pleins d’horreur et d’étonnement.

— S’il y avait une autre Angèle Lagarde, répéta la vieille femme, serait-ce juste de te laisser mon petit bien, qui lui appartient naturellement ?

Angèle, qui écoutait de toute son âme, fit un signe négatif des plus énergiques.

— Tu te rends bien compte, n’est-ce pas, insista la grand-mère, que mon bien appartient à Angèle Lagarde ; si c’est toi, rien de mieux ; si ce n’est pas toi, et que la véritable Angèle se présente un jour, qu’est-ce que tu feras ?

— Je le lui rendrai ! répondit l’enfant sans hésitation.

— Embrasse-moi, dit l’aïeule.

Angèle jeta ses deux bras autour du cou de madame Lagarde, qui la serra étroitement sur son cœur, puis la repoussa doucement pour l’obliger à se rasseoir.

— Comment t’y prendras-tu pour rendre l’héritage ? reprit la vieille femme absorbée dans son idée de justice.

Angèle parut fort perplexe ; elle n’avait pas la moindre idée de la façon dont un héritage pouvait être rendu, pas plus que de celle dont il pouvait être accepté.

— Vois-tu, reprit madame Lagarde avec un grand effort, c’est le notaire qui te dirait cela. Que ferais-tu, si le notaire venait te dire : Mademoiselle, vous n’êtes pas la véritable Angèle Lagarde ; la véritable, c’est moi qui la connais. Dis, ma petite, que ferais-tu ?

Angèle resta hésitante une grande minute. Elle ne s’était jamais représenté pareilles circonstances, et se trouvait fort embarrassée. Avec sa droiture d’enfant honnête, elle parla lentement, cherchant une à une les idées dans son jeune cerveau.

— Grand-mère, dit-elle, si c’était la vraie demoiselle, je n’aurais qu’une chose à faire : lui remettre tout ce qu’il y a ici, puisque ce serait à elle, et m’en aller.

L’affection de madame Lagarde se réveilla soudain à ce mot qui lui ouvrait un nouvel abîme de perplexités.

— Et toi, ma pauvre enfant, que deviendrais-tu ? s’écria-t-elle avec angoisse.

Angèle répondit vivement :

— Oh ! je ne serais pas embarrassée. Marianne ne permettrait pas qu’il m’arrivât rien de mauvais.

La vieille femme attira à elle la tête frisée de la fillette et la tint longtemps serrée sur son cœur.

Que n’eût-elle pas donné pour être certaine que cette enfant tant aimée était bien la fille de son fils, et qu’elle pouvait l’aimer et qu’elle pouvait lui laisser son héritage, sans léser l’autre, la petite abandonnée, l’Angèle possible, qui troublait les songes de ses derniers jours !

— Va me chercher Marianne, dit-elle, après un long silence.

Angèle obéit avec ce mouvement rapide et craintif des enfants qui redoutent une catastrophe encore ignorée, mais prochaine. Quelques minutes après, elle revint avec mademoiselle Benoît.

— Mademoiselle Marianne, dit la vieille femme, dont la langue s’embarrassait rapidement, cette petite fille-là, vous la voyez, je vous la donne. Vous en aurez bien soin, vous lui apprendrez, comme vous l’avez fait jusqu’ici, tout ce qui est honnête et bon. Vous aurez bien soin qu’elle soit une bonne fille et une honnête fille. Ce n’est pas facile, mais vous savez comment on s’y prend pour être l’une et l’autre…

Marianne écoutait respectueusement avec ses yeux autant que ses oreilles. L’âge et la mort prochaine avaient donné à ce vieux visage une majesté inattendue.

Madame Lagarde attendait une réponse.

La voix de Marianne s’éleva douce et claire.

— Je tâcherai, madame, dit-elle. Comme vous le dites, ce n’est pas facile ; mais si je me trompais, il ne manque pas ici de braves et honnêtes gens qui m’aideraient et m’apprendraient où est le droit chemin.

Marianne debout, tenant une de ses mains, ne quittait pas des yeux la grand-mère, dont la face devenait de plus en plus sereine.

— Mon testament est fait en faveur d’Angèle Lagarde, dit la grand-mère d’une voix qui tremblait. Vous l’entendez bien ?

Un tel changement se fit soudain dans sa physionomie, que Marianne prit peur et courut à la porte de la cuisine en criant : – Mélanie !

La servante apparut et resta pétrifiée devant ce qu’elle voyait.

Angèle, les yeux dilatés par la crainte et l’étonnement, s’était approchée de la vieille femme et la regardait les mains jointes, avec un geste indicible de prière et de tendresse. La langue de l’aïeule se mouvait de plus en plus difficilement sous l’étreinte de la paralysie. Par un effort suprême elle agita sa main droite dans la direction de l’enfant suppliante.

— Georges, Georges, cria-t-elle, comme elle te ressemble ! Ma fille, ma petite…

La main retomba, les mots se glacèrent, le regard seul vivait encore, et contemplait Angèle avec une inexprimable joie.

— Grand-mère ! cria la petite fille, en se jetant au cou de l’aïeule.

Celle-ci souriait encore, mais n’entendait plus. Son âme consolée, avant de quitter le corps, avait salué dans l’enfant aimée la fille du fils, la légitime héritière de tous les biens et de tout l’amour.

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