Chapitre 18
Quelques jours après, Angèle se réveilla sous une impression bien singulière.
Les heures de chagrin qu’elle venait de traverser avaient marqué sur elle une empreinte indélébile. Elle avait suivi le cercueil de sa grand-mère avec un retour de cette tristesse morne qui ne se manifestait point par des larmes, et dont Marianne par son amitié l’avait tirée jadis.
C’était la figure de madame Lagarde qui avait appris à Angèle à aimer. C’est vers cette vieille face ridée et bienveillante qu’elle avait tourné son petit visage à elle, en entamant la longue série des pourquoi enfantins. Tout au fond de sa mémoire, la fillette se rappelait encore l’impression de chaleur et de bien-être qu’elle avait ressentie lorsque madame Lagarde lui avait dit : Appelle-moi grand-mère.
C’est donc avec un regret très sincère, avec le sentiment d’une perte irréparable, qu’Angèle avait pleuré madame Lagarde. Le matin du jour dont nous parlons, c’était pourtant un tout autre sentiment bizarre, mais non douloureux, qui s’empara de la fillette, au moment où elle s’éveilla dans son lit.
Elle était donc propriétaire ! Quelle chose étrange que d’être propriétaire quand on n’en a pas l’habitude ! et c’est cependant une des choses du monde auxquelles on s’habitue le plus facilement.
Propriétaire : c’est celui qui possède. Angèle possédait donc. Quoi ? – Elle n’en savait rien elle-même. Sa première idée, – elle eut le tort de ne pas s’en méfier, – fut d’aller demander à Mélanie en quoi consistaient ses propriétés.
Mélanie en voulait toujours à Angèle. À qui lui eût demandé pourquoi, elle n’eût pu rien répondre. Il y a de ces antipathies irraisonnées, et ce sont généralement les plus tenaces.
Il n’y a point de quoi s’étonner alors, si, à la question d’Angèle :
— Mélanie, qu’est-ce que ma grand-mère m’a laissé ? la vieille servante répondit premièrement par un haut-le-corps indigné et secondement par cette phrase plus indignée encore :
— Mademoiselle, vous devriez avoir honte !
Honte de quoi ? Angèle ne comprit pas du tout, et naturellement demanda une explication, ce qui amena sur sa tête innocente une véritable grêle de reproches et de :
— Vous devriez savoir cela sans qu’on vous le dise !
Dans son for intérieur Angèle s’était demandé plus d’une fois comment on peut s’y prendre pour savoir les choses que les personnes ne veulent pas vous dire ; aussi, avec l’inflexible bon sens de l’enfance, dès que Mélanie prit un temps pour souffler, lui demanda-t-elle :
— Pourquoi est-ce mal de demander en quoi consiste ce qui m’appartient ?
Mélanie, horrifiée, leva les bras au ciel et répondit avec aigreur :
— Puisque vous avez tant besoin de vous instruire, mademoiselle, allez chez le notaire, il vous dira tout ce que vous voulez savoir.
Angèle se sentait le cœur gros, et avait plus envie d’aller chez Marianne pour se faire consoler, que chez le notaire pour se faire éclairer. Mais Mélanie avait semblé la mettre au défi, et l’amour-propre de la fillette s’éveillait, avec toutes sortes de susceptibilités jusqu’alors inconnues, provoquées sans doute par sa nouvelle situation de propriétaire.
Sans perdre un moment, elle alla bravement sonner à la porte de maître Cornebu, le notaire, et frappa résolument à la porte du cabinet particulier de maître Cornebu ; au mot : Entrez ! elle entra.
Le notaire, n’entendant point le bruit des gros souliers, voire des sabots qui accompagnait d’ordinaire ses visiteurs, leva la tête et s’écria :
— C’est toi, gamine ? Qu’est-ce qu’il te faut ?
Angèle fit deux pas en avant, et d’un air fort grave :
— Voulez-vous me dire, s’il vous plaît, maître Cornebu, ce que c’est que d’être propriétaire en général, et ce que ma grand-mère m’a laissé en particulier ?
Maître Cornebu ôta ses lunettes pour y voir plus clair, et regarda sa cliente d’un air ébahi.
— Qu’est-ce que tu demandes ? fit-il, n’en pouvant croire ses propres oreilles.
Angèle répéta tranquillement sa question.
— Mazette ! comme tu y vas ! fit le notaire de plus en plus surpris ; tu veux savoir comme cela, tout de suite, ce que c’est que l’héritage ? Moi qui suis notaire, et depuis trente ans encore, je ne le sais pas toujours ; comment veux-tu que je te le dise et que je te le fasse comprendre, petite morveuse !
— Dites-le-moi toujours, fit Angèle avec ce calme qu’elle retrouvait dans les grandes circonstances et qui lui venait on ne sait d’où.
Le notaire la regarda très attentivement, et vit qu’il ne s’en déferait pas avec une fin de non-recevoir. La fillette était venue pour s’instruire, c’était clair, et aujourd’hui ou demain il faudrait bien finir par répondre à sa question. Il remit ses lunettes.
— Le propriétaire, dit-il, est celui qui possède.
— Je sais cela, fit gravement Angèle, dites-moi autre chose.
Cette petite parlait à maître Cornebu avec une singulière irrévérence ; il était accoutumé à plus d’égards, mais il ne pensa point à s’en formaliser ; d’ailleurs Angèle continuait très gravement :
— On devient propriétaire quand on hérite, n’est-ce pas ? J’ai hérité de ma grand-mère, qui avait quelque chose. Dites-moi ce qu’elle avait, et je saurai ce que j’ai.
Maître Cornebu recula son fauteuil et resta les yeux écarquillés.
— Quel âge as-tu ? dit-il.
— J’aurai bientôt douze ans, répondit-elle tranquillement.
— Eh bien ! fit maître Cornebu, quand tu en auras seulement vingt-cinq, j’espère bien que c’est un autre que moi qui sera chargé de tes affaires, car à celui-là tu donneras certainement du fil à retordre.
Angèle inclina gravement la tête, cette perspective ne lui déplaisait pas.
— Avec tout cela, fit-elle, vous ne me dites point en quoi consiste l’héritage de ma grand-mère.
Maître Cornebu rentra immédiatement dans son rôle officiel. Sans doute la cliente qu’il avait sous les yeux était un étrange échantillon de cliente, et aucun notaire de ses amis n’en avait jamais eu de si petite ; mais petite ou non, c’était une cliente : il répondit donc par une énumération de ce qui composait l’héritage de madame Lagarde.
Angèle l’écouta très posément. Quand il eut fini :
— Qui est-ce qui va s’occuper de tout cela ? demanda-t-elle avec un sang-froid imperturbable, car vous comprenez bien, maître Cornebu, que je ne connais pas assez les affaires…
Ici le notaire n’y tint plus et partit d’un si formidable éclat de rire que les dossiers poudreux dont était émaillé le mur de son cabinet en secouèrent leur poussière vénérable tout autour de lui.
— Je crois bien, s’écria-t-il entre deux reprises de rire, que tu n’es pas capable de t’occuper de cela, et que tu ne le seras pas d’ici longtemps ; tu as beau être maligne, il faut plus malin que toi, pour être propriétaire en Normandie ! C’est moi, ma petite, qui m’occupe de tes intérêts, et j’en rendrai compte à tes deux tuteurs.
Le visage d’Angèle s’éclaira.
— J’ai des tuteurs ? dit-elle, des gens qui sont chargés de veiller sur moi ? Qui sont-ils ?
— Au fait, se dit le notaire, c’est bien le moins qu’elle le sache. Ce sont M. Benoît et le père Béru.
— Ma bonne grand-mère ! s’écria Angèle en joignant les mains avec une reconnaissance enfantine, qui acheva de dérouter le notaire : elle a choisi juste ceux que j’aime le mieux dans tout le bourg !
— Parbleu, fit Cornebu, si elle avait fait autrement, ce serait plus difficile à expliquer !
Ramené soudain à la dignité professionnelle, il regarda Angèle d’un air malin et lui dit :
— En sais-tu assez, à présent, pour me laisser tranquille ?
— Oh ! oui, monsieur, répondit promptement Angèle ; maintenant, quand j’aurai envie de savoir quelque chose, je le demanderai à l’un de mes deux tuteurs.
— Je t’engage même, reprit le notaire avec son air narquois, à le demander à tous les deux.
— Pourquoi ? fit naïvement Angèle.
— Parce qu’ils ne te diront peut-être pas la même chose, répondit Cornebu en riant sous cape, et alors cela t’instruira.
— Vous vous moquez de moi, répliqua la fillette, mais cela m’est égal ! Je vous aimerai bien tout de même.
— Vraiment ! fit le notaire ému, pourquoi m’aimeras-tu ?
— Parce que je pense bien que vous vous occuperez de mes intérêts pour le mieux ; c’est comme cela qu’on dit, n’est-ce pas ? Et je vous en aurai de la reconnaissance.
Cornebu resta interdit devant cette enfant qui lui parlait un langage si simple et si sensé.
— C’est comme cela ? dit-il. Tu sais que je viens de te donner une consultation !
Angèle le regarda, étonnée, et hocha la tête d’un air affirmatif.
— Une consultation, continua le notaire, cela se paye : viens m’embrasser !
Angèle s’approcha docilement et offrit sa joue au bonhomme qui l’embrassa.
— Va trouver tes tuteurs, dit-il en souriant pour cacher un peu l’émotion qui venait de lui monter aux yeux, il ne savait pourquoi.
Angèle rentra sur-le-champ dans la maison, qui maintenant était la sienne ; Mélanie l’attendait sur le seuil d’un air revêche.
— Eh bien, dit-elle, te voilà bien avancée !
— Certainement, répondit Angèle, je sais ce que je voulais savoir.
Le déjeuner fut servi, comme de coutume, dans la cuisine, où les habitants de ces provinces même très aisés prennent volontiers leurs repas.
Du vivant de madame Lagarde, Mélanie servait la vieille dame et la petite fille qui passaient ensuite dans la salle voisine, puis elle mangeait elle-même avant de remettre son ménage en ordre.
Depuis la mort de la grand-mère, Mélanie de son propre chef avait changé cela.
Elle servait Angèle, et mangeait en même temps en face d’elle, ne se gênant pas pour se réserver les meilleurs morceaux.
Les premiers jours, Angèle absorbée dans son chagrin n’y avait pas pris garde ; mais le même sentiment sans doute, qui l’avait poussée à s’enquérir de ses droits, lui inspira l’idée d’observer ce qui se passait autour d’elle.
Elle ne fut pas longtemps à remarquer que Mélanie, tout en la servant, s’arrangeait pour lui donner la plus mauvaise part, et pour se réserver la meilleure, non seulement à table, mais en toute chose. C’est cette remarque qui lui fit formuler dès le soir même la question suivante :
— Ma grand-mère ne vous a pas laissée dans le besoin, n’est-ce pas, Mélanie ?
Jamais bon cheval de bataille, entendant battre le tambour, ne dressa l’oreille avec plus d’énergie que ne le fit Mélanie en cette circonstance.
— Non certes, répondit-elle, est-ce que ça vous fait quelque chose ?
— Ça me fait beaucoup, repartit vivement Angèle, qui avait une dose de patience assez considérable, mais rien de trop, comme disent les gens du pays ; cela me tire une épine du pied, et je suis bien aise de le savoir.
— Quelle épine ? fit Mélanie en prenant un air innocent.
Angèle était bien jeune encore, mais peut-être ses précoces souffrances, et peut-être sa sagacité naturelle, lui avaient enseigné de bonne heure le secret de ne parler qu’à bon escient.
— C’est pour savoir, répondit-elle d’un air aussi innocent que celui de la vieille servante elle-même ; on est bien aise de savoir, continua-t-elle, cela m’aurait fait de la peine si ma grand-mère vous avait oubliée.
Elle retourna à son assiette d’un air fort calme, et Mélanie marmotta entre ses dents :
— Si tu avais eu quelques années de plus, les choses ne se seraient peut-être pas aussi bien passées pour moi, mais heureusement, pour le moment, ma fille, tu es hors d’état de me nuire.
Angèle avait fort bien entendu, et si la servante avait regardé plus attentivement, elle aurait vu les yeux de l’enfant jeter un éclair ; mais elle était trop peu perspicace et trop peu intelligente pour s’inquiéter de la petite fille ; aussi continua-t-elle son manège, sans la moindre vergogne et sans la moindre prudence.
Le lendemain, Mélanie lui prépara ses livres, comme elle le faisait du vivant de madame Lagarde, et lui dit rudement :
— Assez flâné, va-t’en à l’école, chez ta mademoiselle Benoît.
Docilement, Angèle prit ses livres et ses cahiers, et s’en alla chez Marianne.
Elle l’avait bien peu vue les jours précédents, et elles avaient mille choses à se dire ; aussi plus d’une heure s’écoula-t-elle avant qu’elles songeassent l’une ou l’autre à aborder la grande question : qu’allait-il advenir d’Angèle ?
Le père Benoît rentra juste à point pour s’entendre faire cette question. Le brave homme avait prévu bien des interrogations, mais il n’avait pas songé à celle-là, si bien qu’il resta interloqué. Marianne le regardait d’un air de doute, ce qui n’ajoutait pas peu à sa perplexité.
— Je vous demande cela, dit Angèle de sa petite voix claire, parce que Mélanie me déteste, et pour parler franchement, je ne l’aime pas beaucoup ; elle n’a jamais pu me souffrir, je ne sais pas pourquoi. Tant que ma pauvre grand-mère a vécu, Mélanie s’est tenue tranquille, et ses taquineries ne m’ont pas beaucoup dérangée ; mais, si elle doit rester avec moi maintenant, je ne serai bientôt plus que son souffre-douleur, et il me semble que ma grand-mère n’aurait pas aimé cela.
Il n’y avait rien à répondre à ce langage sensé ; aussi M. Benoît regarda-t-il sa fille d’un air de plus en plus perplexe.
Il restait silencieux, et assez embarrassé, lorsque Marianne eut une idée :
— Allons demander conseil à M. Béru, dit-elle.
Rien de plus naturel : Béru n’était-il pas l’autre tuteur de Marianne ? Livres et cahiers furent mis de côté pour ce jour-là, et l’on s’en alla par les sentiers couverts et frais, si bons dans la grande chaleur de juillet, jusqu’à la ferme du père Béru.
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