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Chapitre 19

La fille aînée de Béru, Sidonie, était toute seule à la maison quand nos trois amis entrèrent ; d’un mouvement régulier, presque machinal, elle battait lentement le beurre dans la vieille baratte noircie par un long usage ; sa physionomie était si triste que Benoît lui-même la regarda un instant avant de parler. Il connaissait mieux les plantes que le cœur humain, mais ce qu’il voyait là lui faisait peine.

— Qu’est-ce que tu as ? demanda brusquement Marianne, oubliant le motif de sa visite à la vue d’un chagrin plus grand que tout ce qu’elle avait vu jusqu’alors.

Sidonie la regarda, et les larmes, à peine arrêtées sous ses paupières l’instant d’auparavant, recommencèrent à couler.

— Mon père ne veut pas, dit-elle, que j’épouse Michel Auger, et c’est lui que je veux pour mari.

Benoît regarda Marianne, qui écoutait de tous ses yeux.

S’il avait été seul, il aurait certainement trouvé des consolations que la présence de sa fille lui interdisait de formuler ; ces petites filles, on ne sait pas ! Si la sienne allait un jour se servir contre lui de ce qu’il dirait aujourd’hui à cette fillette dans la peine ? Il faut savoir être prudent, quoi qu’il en coûte.

Aussi Benoît, quoique fort touché du chagrin dont il était témoin, n’osa-t-il formuler que de banales consolations.

— Où est le père Béru ? demanda-t-il pour sortir d’embarras.

Sidonie indiqua du geste le jardin ou les champs, et continua de pleurer.

— Tiens, Angèle, dit brusquement Benoît, laissons ces jeunesses ensemble.

Ils sortirent, et les jeunes filles restées seules se dirent mille choses, qu’on ne saurait répéter ; désespoir de la part de Sidonie, consolation et exhortation à la patience de la part de Marianne… Chose étrange, c’était la plus jeune qui était la plus sage et qui parlait avec plus de raison !

— Tu en prends bien à ton aise ! s’écria tout à coup Sidonie. Tu ne sais pas ce que c’est que de s’entendre dire : Tu aimes ce garçon ? eh bien tu ne l’épouseras jamais, jamais !

À cette évocation de son avenir sans joies, elle pleura de plus belle, avec un tel épanchement de douleur sincère, que Marianne se reconnut impuissante à l’arrêter.

— Tu ne me dis rien ? fit Sidonie, quand elle eut épuisé ses larmes.

Elle se remit à battre le beurre d’un mouvement machinal, pendant que Marianne l’embrassait, ce qui était une réponse.

— Il faut attendre, dit enfin mademoiselle Benoît, bien des choses s’arrangent avec de la patience.

Sidonie secouait la tête d’un air triste.

— Mon père est entêté, dit-elle, je le suis aussi, tout cela ne peut finir que très mal.

— Tu ne m’as pas dit, fit tout à coup Marianne, pourquoi ton père refuse Michel Auger ?

— Je ne sais pas, fit Sidonie avec découragement, en laissant pendre ses mains le long de sa jupe.

Elle se remit aussitôt à battre le beurre avec énergie, car le beurre n’aime pas qu’on ait des distractions pendant que l’on s’occupe de lui.

— Je pense qu’il y aura eu quelque pique autrefois, dit-elle, et maintenant on s’en venge sur nous autres qui n’y sommes pour rien. C’est toujours comme cela.

Marianne réfléchissait.

— Si l’on essayait de savoir ? fit-elle.

— Comment veux-tu savoir ce qu’on ne dit à personne ? dit Sidonie d’un air lassé.

— On ne sait pas, reprit Marianne, et puis on peut toujours essayer.

— Qui est-ce qui pourra faire cela ? demanda Sidonie avec son air chagrin.

— Tu n’as pas songé à Prosper ? demanda Marianne dont les joues se couvrirent de rougeur au seul nom du jeune homme.

— Prosper ? Non, répondit la jeune fille. Que pourrait-il faire ?

— Il pourrait causer avec les deux vieux, sans avoir l’air de rien, et comme il n’est pas bête, il leur ferait dire bien des choses qu’ils ont peut-être bonne envie de garder pour eux.

— Fais comme tu voudras, dit Sidonie, j’ai trop de chagrin pour avoir le courage de m’occuper de quoi que ce soit ; Michel a autant de chagrin que moi, et pas plus de force ; si tu crois que cela puisse servir à quelque chose… Mais, s’écria-t-elle tout à coup, pourquoi Prosper s’occuperait-il de moi ? Je ne lui ai jamais fait bon visage, il ne doit pas avoir envie de me faire plaisir.

— Il est très bon, dit Marianne en rougissant comme une cerise ; pour me faire plaisir, je pense bien qu’il ne refusera pas.

Sidonie jeta sur la jeune fille un regard qui signifiait :

— Toi aussi, te voilà comme moi ! Tu t’amasses pour l’avenir une provision de chagrins ! Fais comme tu voudras, dit-elle tout haut. Si c’était un secret, ce ne serait pas la même chose ; mais Michel, comme un brave garçon qu’il est, n’a pas pensé à se cacher. Il est venu ici tout droit, et il a fait sa demande en honnête homme. Mon père, sans me consulter, lui a répondu devant tout le monde : « Je ne veux pas vous donner ma fille. » Michel est devenu tout pâle, il m’a regardée, il a regardé mon père, et puis il a dit : « Si c’est comme ça, je vous demande bien pardon de vous avoir dérangé », et il est reparti.

— Eh bien ? fit Marianne.

— C’était après notre dîner, reprit Sidonie, il pouvait être une heure de l’après-midi ; personne n’a rien dit, tout le monde s’en est allé aux champs, je suis restée ici, et je pleure tout le temps. Voilà mon histoire.

Marianne avait écouté d’un air très sérieux.

— Eh bien, dit-elle, mon avis est qu’il faut laisser passer la mauvaise disposition de ton père. Dans quelques jours, on pourra lui parler.

— Et en attendant, s’écria Sidonie, mon pauvre Michel a du chagrin ! Je le plains, s’il en a seulement la moitié autant que moi ! Pense donc, Marianne, nous avions l’idée de finir notre vie ensemble, et puis voilà qu’il ne faut plus penser l’un à l’autre !

Les larmes qui s’étaient épuisées reparurent dans ses yeux. Un sourire mystérieux éclaira le visage de Marianne.

— Ne plus penser l’un à l’autre ? dit-elle, si vous vous aimez bien, cela me semble difficile.

— Comment sais-tu cela ? demanda Sidonie étonnée.

Marianne rougit et ne répondit pas.

— Un peu de patience, répéta-t-elle, et puis nous verrons.

— Si, seulement, dit Sidonie, mon pauvre Michel pouvait savoir que j’ai du chagrin pour la façon dont mon père l’a reçu ce matin !

— Il le saura, dit Marianne, ne t’en mets pas en peine. Je m’en retourne auprès de ton père, car je crois que ma petite fille est en train de lui donner du fil à retordre ; elle est plus maligne que les vieux, cette gamine-là !

En effet, les tuteurs étaient fort embarrassés.

— Je ne comprends pas, leur disait Angèle, Mélanie me déteste ; je ne l’aime pas beaucoup, et nous serons obligées de vivre ensemble jusqu’à ce que nous ne puissions plus nous souffrir l’une l’autre ! Ne serait-il pas plus raisonnable de nous séparer tout de suite ? Au moins nous ne serions pas fâchées l’une contre l’autre !

Maître Benoît, qui n’était pas un profond philosophe malgré ses connaissances en botanique, regardait Béru d’un air perplexe, et se grattait la nuque, ce qui chez tous les peuples civilisés est un signe non équivoque d’embarras.

Béru, qui était plus philosophe que son ami, quoiqu’il fût moins instruit, répondit avec sagacité :

— Mais, mon enfant, il faut bien vivre avec quelqu’un ; à moins d’être des loups, nous sommes tous obligés de supporter nos semblables, qu’ils nous plaisent ou non !

— Je ne dis pas le contraire, rétorqua Angèle déjà finaude, et qui avait appris qu’en ce pays il ne faut point essayer de prendre le taureau par les cornes. Mais si je vivais seule, tout en continuant à prendre mes leçons chez M. Benoît qui est si bon, je ne vois point le mal que cela ferait à âme vivante, et je crois qu’à moi cela me ferait grand bien !

— Toute seule ! s’écrièrent en même temps les deux bonshommes.

Maître Benoît, qui était plus expansif, leva les bras au ciel. Marianne regarda attentivement Angèle, et l’idée que cette enfant avait plus de bon sens qu’eux tous lui vint en la voyant si tranquille et si maîtresse d’elle-même.

— Certainement, reprit la fillette, croyez-vous que je ne sois pas capable de m’éveiller toute seule, et de tenir ma maison dans un état de propreté satisfaisant ?

Elle disait « ma maison », comme si elle eût été propriétaire toute sa vie.

— Marianne m’a appris à tenir un ménage, continua-t-elle, et je vous assure que cela n’est pas difficile ; et puis, dites-moi, mes chers tuteurs, est-ce que vous auriez le courage de me rendre malheureuse, jusqu’à ce que je sois d’âge à me débarrasser de ce qui m’ennuie ?

Les deux hommes s’entre-regardèrent ; que voulez-vous faire contre une enfant qui vous appelle « chers tuteurs », surtout quand c’est pour la première fois que cette appellation honorifique frappe vos oreilles ?

— Mais enfin, fit Benoît plus d’à moitié vaincu, qu’est-ce que nous allons faire de Mélanie ?

La partie était gagnée ; les deux jeunes filles le sentaient bien ; aussi ce fut au moyen de câlineries qu’elles achevèrent de décider les deux tuteurs.

Il fut convenu que l’on demanderait à Mélanie quelles étaient ses intentions pour l’avenir. Marianne avait trouvé ce biais qui, dans sa pensée, devait provoquer de la part de l’irascible servante une rupture immédiate et sans retour. C’est ce qui arriva en effet : lorsque Mélanie, qui avait espéré vivre sans travail dans la maison de sa maîtresse, en tourmentant la jeune héritière autant que faire se pourrait, s’aperçut que ses petits projets seraient quelque peu contrecarrés, la colère la prit, et elle déclara au père Béru qu’elle aimerait mieux mendier son pain sur les routes que de rester un jour de plus dans la maison d’où, sans égards pour ses longs services, on voulait la chasser ignominieusement.

Le père Béru prit très philosophiquement ce discours, approuva toutes les paroles de la servante grognon, lui affirma qu’en effet rien ne serait plus contraire à sa dignité de demeurer plus longtemps à Beaumont sous les ordres d’une gamine de douze ans ; lui assura que sa petite rente, legs de sa maîtresse, serait payée n’importe où ; il remmena chez le notaire pour lui faire réitérer cette assurance, puis lui fit remarquer que l’heure de la poste était prochaine, et lui conseilla de faire sa malle.

Mélanie n’avait pas prévu un si prompt dénouement et se trouva bien un peu penaude d’être si facilement prise au mot ; mais son amour-propre était en jeu et ne lui laissait plus d’autres ressources que de faire comme elle l’avait dit.

C’est ainsi que vers quatre heures, pendant qu’on attelait la petite patache jaune, la brave fille prit en pleurant congé d’une demi-douzaine de commères avec lesquelles elle se querellait régulièrement depuis vingt ans, et dont elle disait pis que pendre à toute heure.

Elle fit des adieux fort dignes à Angèle, qui la regardait partir avec une satisfaction mêlée à la fois de tristesse et d’inquiétude, lui prédit que sa vie serait semée de calamités, parce qu’elle était ingrate et sans cœur, ce qui raffermit immédiatement le moral de l’enfant ; puis Mélanie monta dans la voiture jaune et s’envola vers d’autres cieux.

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