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Chapitre 20

— Toute seule, toute seule ? Tu n’auras pas peur la nuit ?

Angèle répondit en secouant d’un air très brave sa jolie petite tête mutine. Peur ! pourquoi ? Elle savait qu’il n’y avait d’êtres redoutables que les humains, et elle ne croyait pas qu’une fois Mélanie partie, il se trouvât dans Beaumont et les environs un seul être capable de lui faire de la peine.

Prosper resta accoudé un instant sur la porte partagée en deux, regardant avec curiosité cet intérieur où il n’avait jamais pénétré.

— Tu n’as pas peur des voleurs ? dit-il.

Angèle éclata de rire.

— Et pourtant, s’il y avait quelqu’un de caché sous ton lit pour t’étrangler la nuit ? Tu sais, cela arrive dans les histoires !

— Oui, répliqua finement Angèle, mais cela n’arrive que dans les histoires !

Ils se mirent à rire tous les deux ensemble.

Tout à coup Prosper devint sérieux.

— Sais-tu, dit-il, je ne crains pas les voleurs plus que toi : mais si quelque mauvais plaisant s’était caché quelque part pour te faire peur cette nuit ?

La figure d’Angèle s’allongea.

— Je n’aimerais pas cela, dit-elle d’un ton décidé.

— Allume une lumière, fit Prosper, nous allons visiter tout du haut en bas, et s’il y a quelqu’un, je saurai bien le faire sortir.

Il jeta à terre le lourd collier de cheval qu’il venait de prendre chez le bourrelier, et entra dans la maison.

Angèle allumait la petite lanterne qui fait partie de tout mobilier campagnard. Bien que la nuit ne fût pas encore tout à fait tombée, une obscurité grise emplissait tous les coins du logis. Dans les angles, derrière les vieux meubles de bois sculpté, tout paraissait noir, et presque redoutable. La maison semblait si grande à cette heure indécise, et Angèle debout contre la cheminée paraissait si petite !

Prosper eut le cœur serré ; tout à coup, sans savoir pourquoi, il se rappela le soir où sans pain, sans asile, il avait arrêté maître Béru dans son champ, et il trouva on ne sait quelle analogie bizarre entre la situation actuelle d’Angèle et la sienne alors.

— Je suis prête, dit la fillette en se dirigeant vers l’escalier.

— Attends, dit Prosper ; et il ferma la porte à clef derrière lui, afin que personne ne pût entrer pendant qu’il serait en haut ; puis il prit la lanterne des mains de l’enfant, et commença avec elle une investigation minutieuse.

Ils montèrent l’escalier qui conduisait au premier, puis une sorte d’échelle qui menait dans les greniers. Leurs silhouettes se dessinaient sur les murs blanchis à la chaux, et ils montaient lentement, regardant de tous côtés avec attention. Rien, ni personne dans le vaste grenier, où pendaient, attachées à des ficelles, quelques graines conservées pour la saison prochaine.

La petite lanterne éclairait d’un jet vif un endroit spécial et laissait le reste dans l’obscurité. Ils avaient commencé par rire, et maintenant ils se sentaient pris d’une terreur mystérieuse qu’ils pouvaient vaincre, mais non chasser. De plus en plus silencieux, ils achevèrent leur promenade et redescendirent dans la salle basse, où Angèle, par esprit d’économie, éteignit aussitôt la lanterne. Sur-le-champ, quoique le crépuscule fût plus sombre, tout parut plus clair autour d’eux, et ils retrouvèrent leur gaieté.

— Quel drôle de métier nous venons de faire ! dit Angèle en riant ; un vrai métier de gendarmes.

Prosper se mit à rire aussi.

— J’ai eu bien peur des gendarmes une fois, dit-il ; c’était le jour que maître Béru m’a recueilli, je savais bien que je n’avais rien fait de mal, et j’avais peur tout de même… C’est drôle, n’est-ce pas ?

— Oui, c’est drôle, fit Angèle soudain pensive ; on peut donc avoir peur quand on ne fait pas de mal ?

— Faut croire, dit Prosper devenu rêveur à son tour.

Ils restèrent silencieux un moment, puis le jeune homme, comme réveillé d’un rêve, fit tourner dans la serrure la vieille clef résistante.

— Eh bien, dit-il, bonsoir ! Je m’en vais tranquille.

— Merci, Prosper, fit Angèle de sa douce voix, je te promets de ne pas avoir peur cette nuit.

Sur le seuil, le jeune homme ramassa le collier de cheval, le chargea sur son épaule, et reprit le chemin de la ferme.

En passant devant la maison du père Benoît, il eut bien envie d’entrer ; mais dans la première pièce on ne voyait pas de lumière, et il ne se sentait pas assez hardi pour pénétrer plus loin sans invitation.

Il continua son chemin, pensif, non sans se retourner plus d’une fois, jusqu’à ce que le détour de la route lui cachât la maison de Marianne.

Alors il doubla le pas et se hâta de rentrer au logis.

Sous la hêtrée du père Béru il trouva tout si noir, qu’involontairement sa pensée s’en retourna vers la maison solitaire où Angèle était seule à présent.

— Pauvre petit être, se dit-il, c’est encore si jeune, et cela n’a déjà plus personne dans le monde !

Il était tout proche de la maison, lorsqu’une forme féminine se dressa devant lui.

— Qui va là ? demanda-t-il, surpris par la soudaineté de l’apparition.

— C’est moi, Prosper ! dit la voix de Marianne, étouffée à dessein : je vous attendais. Mon père m’avait envoyé chercher du beurre, – je n’ai pas voulu rentrer sans vous avoir vu.

— Vous avez quelque chose à me dire ? fit-il presque effrayé.

— Oui… C’est pour des gens qui sont dans la peine…

Soudain Marianne pensa que c’était bien étrange à elle d’avoir attendu ainsi, la nuit, un jeune homme qui lui faisait la cour, et une rougeur brûlante envahit son visage. Lui-même se trouvait seul avec elle pour la première fois, à cette heure, et se sentait saisi d’une sorte de terreur sacrée. En plein jour, il lui eût pris la main. Sous ces arbres, où tout était noir, il n’osa.

— Reconduisez-moi, fit Marianne dont la voix tremblait un peu ; nous causerons en marchant.

— Vous ne voulez pas rester un peu ici, dit-il en hésitant, il fait noir, personne ne nous voit… je ne suis pas souvent seul avec vous, Marianne ?…

— Ne me demandez pas cela, répondit-elle d’un ton de prière.

Elle avait fait deux pas, il se rangea docilement à son côté, et ils cheminèrent lentement sous les arbres noirs. Le bout de l’avenue paraissait presque lumineux, par contraste, tant l’obscurité autour d’eux était profonde.

— Sidonie a de la peine, dit Marianne.

— Je le sais ; j’étais présent, fit Prosper.

— Michel Auger doit avoir grand chagrin.

— Je l’ai vu tantôt. Il dit que si maître Béru s’obstine, il partira pour l’armée, lui, et ne reviendra jamais au pays.

— Que dit son père ?

— Son père a du chagrin, d’autant plus que c’est sa faute. Il a manqué au père Béru, à ce qu’il paraît : c’était pour une question de partage ; il a accusé Béru d’avoir arrangé les choses suivant son intérêt ; – celui-ci, qui est honnête, lui en veut depuis lors.

— C’est bien dur, soupira Marianne ; les enfants n’y sont pour rien, et voilà qu’ils vont souffrir !

Prosper soupira aussi et ne dit rien.

— Pensez-vous qu’on ne puisse rien faire ? reprit la jeune fille, enhardie depuis qu’elle ne parlait plus d’elle-même. Vous dites que le vieil Auger a du regret ; en aurait-il assez pour faire des excuses à celui qu’il a offensé ?

— Je crois bien que oui ; – mais Béru est fier, et il n’acceptera pas.

— Il aurait tort ! fit Marianne en tournant vers son ami son visage enflammé par une généreuse indignation.

Ils étaient sur la route maintenant, et ils pouvaient se voir à la douce lueur des étoiles.

— Pourtant, dit Prosper, quand on est franc comme l’or et qu’on vous accuse d’être malhonnête, c’est dur, Marianne, et je comprends qu’on garde sa rancune !

— Oui, Prosper, j’en conviens ; – mais quand on fait souffrir les autres, pour le soin de sa réputation ! Est-ce bien, cela ? Voyez-vous, souffrir soi-même, c’est cruel sans doute ; mais peut-on avoir le courage de faire souffrir autrui ? Je ne sais pas comment sont faits les cœurs des autres, mais je sais bien comment est fait le mien ! Si je voyais que ce que j’aime le plus est nécessaire au bonheur d’un autre, si je pensais que je retiens ce qui me plaît et que quelqu’un en pleure, et s’en fait du chagrin à désirer mourir, je vous jure, Prosper, que j’ouvrirais la main en disant : – Tu veux mon bonheur, prends-le ! Au moins, si j’ai du mal, que je n’aie pas celui de voir souffrir à cause de moi l’être que j’aime !

— Vous feriez cela, Marianne ? dit Prosper ébloui de la pensée d’un tel sacrifice.

— Dieu veuille que je n’aie jamais besoin de le faire, répliqua la jeune fille, car je le ferais ! Oh ! Prosper ! notre plaisir est si peu de chose quand on le regarde à côté du bonheur d’autrui ! Voir sourire celle qui pleurait tout à l’heure, renvoyer contents ceux qui sont venus dans la peine, est-ce que ce n’est pas la plus grande des félicités ?

— Vous êtes trop bonne pour ce monde ! fit le jeune homme avec une légère pointe de dépit.

Elle était vraiment trop détachée de tout, auprès de lui qui n’était encore détaché de rien.

— Non, soupira Marianne, je ne suis pas trop bonne, je tâche de voir ce qui est bien… Prosper, faites ce que je vais vous demander : – Allez demain chez Auger, dites-lui que s’il s’humilie, il ne fera que son devoir, et que les enfants ne doivent pas souffrir par sa faute… Il le comprendra, j’espère.

— J’irai, répondit Prosper ; mais le plus dur, ce sera le père Béru…

— Je m’en charge, répliqua Marianne. Et maintenant, il est bien tard, nous voici aux premières maisons… Bonsoir, Prosper.

— Bonsoir, Marianne. Me permettrez-vous de vous embrasser ?

Sans fausse honte, elle tendit la joue. Il y mit un baiser et resta devant elle.

— Vous aviez pitié des autres, dit-il. Quand penserez-vous qu’il soit temps de songer à nous ?

— Nous avons des années devant nous, répondit-elle avec un sourire un peu triste. Un garçon ne se marie pas avant vingt et un ans… et encore…

— Oh bien ! répliqua Prosper avec un peu d’humeur, nous n’en sommes pas là !

— Bonsoir, répéta la jeune fille.

Il lui tendit la main, elle y mit la sienne ; – ils se séparèrent aussitôt, à regret, – et, chose étrange, mécontents l’un de l’autre. Elle trouvait qu’il pensait trop à eux-mêmes, et lui se disait qu’elle n’y pensait pas assez.

Dès le lendemain, Marianne s’adressa à Béru. Elle avait mis le père Benoît dans son jeu, et il se tenait près d’elle comme une vaillante arrière-garde prête à donner, dès qu’il verrait le signal.

La lutte fut longue, et la jeune fille eut besoin de renfort.

Tous les arguments qu’inspire une juste colère furent employés par le fermier, et rétorqués par Marianne qui n’en avait qu’un seul : l’amour des jeunes gens et leur chagrin immérité. Enfin, circonvenu, lassé par sa propre résistance, Béru laissa échapper cette concession :

— Si seulement il venait me dire qu’il s’est mal conduit !

Prosper fut un messager rapide. Dès l’aube, il avait aussi joué sa partie avec Auger, mais lui l’avait gagnée. Moins de deux heures après l’imprudente parole de Béru, le vieil Auger entrait à la ferme.

— Vous n’exigez pas, Béru, dit-il, que je m’humilie devant mon fils ? Je vous apporte mes excuses : et de plus je vous avoue que la parole n’était pas plutôt dite que je m’en suis repenti ; quand je l’ai prononcée, je savais que ce n’était pas vrai, mais j’étais en colère. Je le dirai où et quand vous voudrez, car il ne faut pas avoir honte de se repentir quand on a mal agi.

— Nous n’en parlerons plus, fit Béru en lui tendant la main. Ils avaient longtemps été amis, et leur brouille leur avait coûté à tous les deux plus d’une soirée de regrets cuisants.

À la Noël suivante, Sidonie épousa Michel Auger. Ce furent de grandes réjouissances, où tous les voisins et amis furent conviés. Pendant le repas de noce, le regard de Marianne et celui de Prosper se croisèrent plus d’une fois. Le jeune homme pensait à leur mariage, – elle songeait que c’étaient eux qui étaient cause de celui qu’on célébrait. Depuis ce temps-là ils eurent beau s’aimer, il y avait entre eux quelque chose…

— Elle ne m’aime pas assez, pensait Prosper.

Il se trompait. Elle l’aimait plus qu’elle-même, – mais il ne pouvait pas le comprendre.

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