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Chapitre 21

Quelques années s’écoulèrent encore, puis Prosper Damase fut appelé près de sa belle-mère, afin d’assister à une grande consultation que celle-ci voulait faire, afin de décider de la carrière qu’il voudrait embrasser.

Elle avait fini par se rendre à la raison et à la légalité. Peut-être aussi rendait-elle involontairement justice à la fermeté du caractère de ce beau garçon qui ne s’était jamais démenti, qui avait inflexiblement suivi la même ligne de conduite depuis qu’il s’était échappé du collège.

Le tuteur était présent, Béru accompagnait son élève, le notaire de la famille fut aussi convoqué, et Prosper apprit pour la première fois qu’il serait sinon un riche propriétaire, au moins un homme fort aisé, et que sa fortune le mettrait à même de choisir le genre d’existence qui lui conviendrait le mieux.

Le jeune homme n’en parut point saisi. Il ne cherchait pas à cacher ses impressions, mais tout heureux qu’il fût de se savoir bientôt maître de lui-même et de biens considérables, il avait assez de raison pour comprendre qu’à son âge on est encore incapable de se diriger. La surprise de ceux qui étaient présents fut grande lorsqu’ils l’entendirent parler.

— Puisque j’ai du temps et de l’argent devant moi, dit-il, je vais entrer dans une école d’agriculture où j’apprendrai ce que j’ignore. J’ai vécu de la vie d’un cultivateur, c’était bien parce que je me croyais pauvre ; puisque je serai riche, il faut que je m’occupe un peu de mon instruction. Si j’ai un bon numéro, je travaillerai trois ou quatre ans avant de m’établir chez moi ; si j’ai un mauvais numéro lors du tirage au sort…

— Eh bien, et les remplaçants ? s’écria madame Damase. Tu n’es pas assez riche pour t’en payer un ?

Prosper regarda sa belle-mère avec plus de compassion que de colère.

— Sans vous offenser, ma mère, lui dit-il, je comprendrais ce langage si j’étais votre fils. Étant donné que je ne le suis point, je ne le comprends plus. Il est vrai qu’avec de l’argent on peut se faire remplacer, – il n’en sera pas toujours ainsi, je l’espère. – Mais si j’étais désigné comme soldat, je ferais mon temps de service comme un autre, et je ne croirais pas ce temps-là mal employé.

Béru approuva de la tête. L’oncle et le notaire n’y entendaient goutte. Après tout, un jeune homme qui a de la fortune peut se passer sa fantaisie, n’est-il pas vrai ? On laissa dire Prosper, qui convint d’entrer quelques semaines plus tard à l’école d’agriculture la plus rapprochée, afin de mieux profiter de ce qu’il apprendrait relativement au sol de la province, – et aussi pour pouvoir revenir plus souvent voir ses amis.

Lorsqu’elle apprit ces nouvelles, Marianne ne fut pas trop contente. Elle eût préféré Prosper sans fortune. Il lui semblait que la situation du jeune homme ne cadrait plus du tout avec la sienne, et qu’ils étaient moralement séparés. Si au moins il était resté près d’elle !…

Mais elle comprenait bien la sagesse de sa résolution. Peut-être, dans le fond de son cœur, l’eût-elle désiré moins sage… À force de se montrer raisonnablement prudente, aurait-elle éloigné d’elle ce jeune homme qu’elle aimait ?

Il se chargea lui-même de la rassurer.

C’était à la saison où les feuilles commencent à tomber, mais où tout est encore plein de force et de vie. La sève d’août montait au bout des branches roussies, et s’épanchait dans des touffes de feuillage d’un vert tendre, qui donnaient aux vieux arbres un renouveau de jeunesse et de joie.

Ce jour-là, Marianne et Angèle avaient été invitées par la mère Béru à ce que l’on appelle une partie de crêpes.

Les crêpes réussirent à merveille ; celles de la mère Béru étaient croustillantes et dorées à plaisir ; celles de Marianne, un peu épaisses, étaient plus fermes et plus nourrissantes ; Angèle voulut essayer ses talents, et prit à son tour la queue du hétier. À l’inexprimable joie des enfants Béru, elle n’arriva qu’à faire sauter les crêpes dans la cendre.

— Tu n’es pas une fameuse cuisinière ! s’écria Prosper, qui la regardait d’un air amusé.

— Fais donc mieux, s’écria Angèle, piquée dans son amour-propre.

— Je ne m’en mêle pas, riposta le jeune homme, je ne fais que ce que je sais faire.

— Alors tu n’apprendras pas grand-chose, répliqua vertement la fillette au milieu des rires de la joyeuse bande.

Un peu piqué, Prosper alla s’asseoir près de Marianne, mais il ne lui dit rien, et elle ne sembla pas prendre garde à sa présence.

Lorsque les enfants eurent mangé la dernière crêpe, non sans contempler d’un œil de regret la grande jatte de faïence mise à sec, madame Béru leur dit :

— Allons, mioches, détalez, que je range tout cela.

Toute la bande s’éparpilla dans le jardin et dans les clos, avec des cris et des rires, sans qu’on sache comment Marianne et Prosper se trouvèrent seuls le long d’une grande haie tapissée de fraisiers sauvages.

Les feuilles des fraisiers étaient devenues toutes rouges et faisaient un revêtement de pourpre aux vieux talus.

La marche des deux jeunes gens se ralentissait de plus en plus ; ils ne se disaient rien pourtant, mais ils sentaient qu’ils avaient quelque chose à se dire.

— Asseyons-nous ici, dit Prosper, en indiquant un endroit dans le talus qui avait l’air d’un banc de gazon.

— Je veux bien, dit Marianne.

Ils s’assirent pas trop près l’un de l’autre, assez pourtant pour se toucher la main sans effort s’ils s’avançaient l’un vers l’autre.

— Je vais m’en aller la semaine prochaine, dit Prosper.

Marianne inclina la tête sans répondre.

— Êtes-vous toujours disposée de même, Marianne ?

La jeune fille leva les yeux comme pour l’interroger. Il reprit :

— Voulez-vous m’attendre jusqu’à ce que je revienne pour tout de bon ? Cela durera plusieurs années. Aurez-vous la patience ?

— Attendre n’est pas difficile, répondit Marianne à voix basse.

— Et si l’on vous fait la cour ? Si d’autres vous demandent ?

— Il n’y a pas grand danger, répondit la jeune fille avec un sourire grave. On ne courtise que les filles qui veulent être courtisées. Il y a longtemps que tout le monde sait bien que je ne veux pas de galants.

— Et si vous changiez d’avis ? demanda le jeune homme en arrachant une longue tige de fraisier qu’il enroula autour de ses doigts.

La feuille de pourpre ailée allait et venait sur sa poitrine comme un papillon ; Marianne la suivait du regard.

— Je ne changerai pas d’avis, répéta tranquillement la jeune fille ; je ne reprends pas ce que j’ai donné. Depuis trois ans vous m’avez demandé de vous attendre, et je vous attends ; il faut vous attendre encore ? je vous attendrai. Mais écoutez bien une chose, Prosper : je ne vous la dis pas pour vous affliger, mais j’y ai beaucoup pensé, et cela m’a parfois empêchée de dormir. Lorsque vous vous êtes engagé à moi, vous étiez trop jeune. Dans trois ans vous serez à peine un homme, et moi, je serai déjà une vieille fille. Vous ne connaissez rien du monde ni de la société, vous changerez peut-être d’avis… si cela arrivait, Prosper, je ne vous en ferais pas un crime.

Sa voix tremblait légèrement en prononçant ces derniers mots, mais le regard qu’elle leva sur le jeune homme était honnête et ferme.

— Changer ! s’écria Prosper, quelle idée ! Où trouverai-je jamais une femme qui vaille ma Marianne, si bonne, si courageuse, prompte au travail et dévouée ?… Changer !

Marianne reprit d’un ton plus ferme :

— On change avec les années, et parfois ce n’est ni la faute de ceux qui sont partis, ni la faute de ceux qui sont restés. Je voulais vous dire, Prosper, que je vous demande de ne pas vous faire de chagrin à cause de moi, jamais, vous entendez ? Je vous aimerais bien mal, si je ne vous aimais pas assez pour vous permettre d’être heureux à votre guise.

Prosper saisit la main de la jeune fille et la serra fortement.

— Vous êtes brave, lui dit-il en cachant son émotion sous un demi-sourire. Je vous reviendrai tel que je pars, et vous pouvez m’attendre sans crainte. Vous m’écrirez, n’est-ce pas ? Vous me donnerez des nouvelles de vous, du pays, de tout ce que je quitte.

Il avait beau être courageux, sa voix s’altéra.

Depuis six ans qu’il était arrivé là, pauvre et vagabond, poussé par un immense amour de la vie des champs, ces moissons, ce ruisseau, ces prairies s’étaient emparés de toutes les fibres sensibles de son cœur. Certes il aimait Marianne, mais il aimait aussi la ferme, et qui sait si au loin il ne se souviendrait pas autant de ce cadre aimé, que de la douce figure qu’il entourait ?

Les voix des enfants se faisaient entendre dans le clos voisin, dont la haie seulement les séparait.

— Alors c’est adieu ? dit Prosper, en se penchant vers Marianne.

— C’est au revoir ! dit-elle avec le sourire tranquille qui donnait tant de charme à sa physionomie. Il l’embrassa sur une joue, puis sur l’autre, et ils restèrent très sérieux, très émus, comme si c’était un acte important de leur destinée. Puis la bande des enfants se montra sur la crête du talus, et ils dévalèrent tous dans le clos ; Angèle venait la dernière, comme si elle eût voulu protester contre cette irruption dans un lieu consacré à la causerie de ses amis.

Elle leva les yeux sur eux avec un regard plein de choses tendres et sérieuses. Depuis trois ans elle avait été leur compagne dans plus d’une promenade. Tranquille et discrète, elle avait marché près d’eux, elle sans chercher à savoir ce qu’ils disaient, eux ne songeant pas à le cacher.

Ces entretiens où il n’était pas question d’amour, mais seulement de vie en commun, de travaux partagés, de peines consolées, avaient peut-être mûri la fillette avant le temps, mais à coup sûr ils n’avaient eu aucune influence fâcheuse sur elle.

Elle savait que c’était l’amour qui donnait tant de charmes à l’entretien de ces jeunes gens, mais l’amour ainsi présenté était une chose grave et sacrée, sans périls, presque sans mystère, puisqu’ils parlaient librement devant elle. Elle n’ignorait pas qu’ils n’en parlaient point devant les autres, et elle leur savait gré de cette confiance. Jamais Marianne ne lui avait recommandé le silence, jamais elle n’avait parlé de cela à personne.

Ils revinrent tous ensemble vers la ferme, à travers les grands clos, où l’herbe jaunissait, où les sources étaient taries. Quand ils arrivèrent sous la hêtrée, il était déjà tard, la nuit tombait. Marianne et Angèle parlèrent de s’en retourner. Lorsqu’elles eurent pris congé de la mère Béru, Prosper voulut les accompagner et reprit avec elles le chemin du bourg. Il marchait près de Marianne, sans la toucher, et celle-ci tenait la main de sa petite amie. Ils ne se disaient rien, mais leur cœur était plein à déborder. Arrivés devant la maison de M. Benoît, ils s’arrêtèrent.

— Bonsoir, dit Prosper, et il se pencha vers la joue de Marianne, où il mit un baiser.

— Bon voyage ! dit tout à coup la voix délicieuse d’Angèle ; tu t’en vas, Prosper ? Je ne t’ai rien dit, mais cela me fait de la peine. Je te prie de songer quelquefois à moi, quand tu seras là-bas, et moi je parlerai de toi avec Marianne.

Tout à coup, sans qu’il sût pourquoi, le jeune homme se sentit ému de ces paroles ; son imagination lui représenta brusquement Angèle toute seule dans la grande maison de sa grand-mère, telle qu’il l’avait vue, si brave et si petite, le soir qu’ils avaient fait ensemble cette fameuse visite domiciliaire à la lanterne.

— Merci, mon enfant, dit-il, je ne t’oublierai pas, et je te remercie de penser à moi.

Il quitta les jeunes filles et rentra à la ferme par le plus long chemin.

Trois jours après, de grand matin, comme le soleil éclairait à peine le faîte des maisons de Beaumont, Prosper sortit de la ferme, un petit paquet à la main, et laissa retomber derrière lui la lourde barrière. Il se souvint des gendarmes qu’il avait vus le premier matin qui avait suivi son arrivée, et ne put retenir un sourire devant la gendarmerie. Les gendarmes avaient changé depuis ce temps, mais la gendarmerie était toujours la même, car les hommes passent et les maisons restent.

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