Chapitre 22
Il faisait horriblement chaud ce soir-là sur le boulevard Montmartre.
Cervin était assis devant une petite table, et dégustait son bock d’un air dégoûté. La vie ne lui souriait pas ; depuis quelque temps, tout allait mal. Il avait affaire à des créanciers ennuyeux qui voulaient à toute force avoir de l’argent. Quelle prétention ridicule !
Tout homme, dit un proverbe anglais, a quelque part, dans un endroit secret, un cadavre caché qu’il craint de voir découvrir : le cadavre de Cervin, c’était l’argent de Georges Lagarde, destiné à subvenir aux besoins d’Angèle, et si facilement dépensé par lui.
Il avait beau l’oublier pendant quelque temps, le cadavre entêté persistait à revenir au jour comme un noyé sur l’eau. Vainement il entassait par-dessus les souvenirs de toute espèce qui s’étaient accumulés pendant les dix dernières années, sa mémoire parfaite et cruelle ramenait impitoyablement devant lui le nom d’Angèle, la rue qu’elle habitait, l’étroit logement où demeurait la femme au chapeau à plumes, et souvent il lui arrivait dans ses courses de se retourner vivement en passant auprès d’une fillette toute petite qui ressemblait à l’enfant ; il haussait ensuite les épaules en se disant :
— Suis-je bête ! si elle vit toujours, à présent c’est une demoiselle.
Il se rappelait aussi la mère d’Angèle, la jolie madame Lagarde, si frivole, si coquette, peut-être si perverse.
Et maintenant que Georges était mort, car il était bien mort, cette femme apparaissait dans ses souvenirs comme l’incarnation de tout ce qui est joli, fragile et nuisible.
Pourtant elle devait avoir aussi changé, celle-là, depuis dix ans ?
Pendant qu’il faisait ses réflexions, il vit passer à quelques pas de lui, sur le boulevard, une femme vêtue avec une certaine élégance simple et dont la tournure évoqua quelque chose dans le fond de ses souvenirs. Était-ce qu’il était hanté par l’image de Marie Lagarde, ou bien cette femme lui ressemblait-elle réellement à s’y méprendre ?
La femme s’était éloignée pendant que Cervin faisait ces réflexions ; elle revint au bout d’un instant, s’assit d’un air lassé à une petite table vacante, demanda un bock et le but avec avidité, après quoi elle resta pensive, les yeux perdus dans le vague, au milieu du brouhaha des voitures et du va-et-vient des passants.
Évidemment, à cette heure tumultueuse du boulevard, elle revoyait en elle-même quelque chose d’oublié depuis bien longtemps, et le regrettait peut-être.
Cervin la regardait de plus en plus attentivement, et à présent qu’il la voyait de près, il commençait à douter de ce qui lui avait paru si sûr. Au moment où il se disait qu’il s’était trompé, cette femme tourna en plein vers lui son visage triste et fatigué, et il reconnut près des brides du chapeau, sur la joue, un petit signe qui donnait à la physionomie de madame Lagarde une grâce particulière, et qu’au temps de ses jeunes amours Georges appelait en riant : une mouche dans du lait.
Cervin n’y tint plus : était-ce la crainte de voir s’envoler sans lui avoir dit un mot, ce souvenir d’un temps où il était plus jeune et peut-être meilleur, ou bien un vague scrupule d’honnêteté qui lui faisait désirer de renouer la chaîne rompue et de retrouver l’enfant si complètement perdue dans le gouffre parisien ?
Quel que fût le motif qui le poussât, il approcha sa chaise et dit doucement :
— Madame Marie Lagarde ?
La jeune femme tressaillit. Qu’il y avait longtemps qu’elle ne s’était entendu appeler de ce nom ! Elle ne reconnut pas Cervin sur-le-champ, quoiqu’il eût peut-être moins changé qu’elle ; elle resta interdite, hésitante, cherchant dans sa mémoire.
— Vous ne vous rappelez pas Cervin ? dit-il à demi-voix.
Elle sourit faiblement et rougit en même temps. Celui-là l’avait connue lorsqu’elle était heureuse…
— Il y a longtemps qu’on ne s’est vu, dit alors Cervin. Elle fit un geste vague ; une question qu’elle n’osait faire lui brûlait les lèvres.
— Et cela va bien ? dit bêtement Cervin à court de conversation.
— Oui, fit-elle, cela ne va pas mal.
Quelqu’un se leva à l’une des tables placées derrière eux. Avec un mouvement d’effroi elle se retourna comme si elle avait peur de voir surgir près d’elle quelque ombre menaçante. Ils échangèrent quelques paroles banales, mais madame Lagarde, visiblement préoccupée, semblait avoir envie de s’en aller.
— Qu’est-ce que vous avez donc ? lui dit Cervin, voyant qu’il n’en pouvait tirer que des monosyllabes.
Elle hésita encore et pâlit un peu plus, puis avec un effort visible elle demanda :
— Y a-t-il longtemps que vous n’avez vu mon mari ?
Cervin tressaillit à son tour et la regarda avec le même effroi qu’elle avait témoigné tout à l’heure.
— Mon mari, répéta-t-elle avec une sorte d’impatience nerveuse, Georges Lagarde. Y a-t-il longtemps que vous ne l’avez vu ?
— Comment, balbutia Cervin, vous ne savez pas ? Il y a dix ans qu’il est mort.
— Ah ! fit-elle, et elle se recula imperceptiblement.
L’image de ce mort brusquement évoquée entre eux interdisait la familiarité commençante. Après un instant de silence, elle reprit à voix basse :
— Vous en êtes sûr ?
— Sûr ? On n’est jamais sûr qu’un homme est mort tant qu’on ne l’a pas vu enterrer ; il a été porté pour mort, et jamais personne ne l’a revu. Voilà tout ce que je peux vous dire.
— Ah ! fit encore madame Lagarde, qui semblait avoir peine à parler.
Son visage encore charmant, quoique bien fatigué, se contracta douloureusement. Était-ce du regret, de la crainte, de l’impatience ? Elle n’en savait rien elle-même.
— Et vous, que devenez-vous ? dit machinalement Cervin.
— Moi ? fit-elle, rien !
Il la regarda avec une certaine pitié. Rien en effet ou si peu de chose ! Au bout d’un instant, elle reprit :
— Je suis très fatiguée, depuis plusieurs nuits je n’ai pas dormi.
Elle poussa un léger soupir, et regarda les voitures qui passaient sur le boulevard comme si elle voulait les reconnaître. Cervin se sentit tout à coup pris d’une sorte de compassion. Elle était si gaie autrefois, si jolie, si amusante !
— Avez-vous de l’argent ? lui demanda-t-il.
— Un peu, répondit-elle, demain je chercherai de l’ouvrage.
Après un instant de silence, elle ajouta :
— Je n’aime pas à travailler. Puis elle regarda le bout de sa bottine, d’un air de dépit concentré.
Cervin la contemplait, songeant avec quelque amertume à mille choses du temps passé, quand tout à coup sa vieille préoccupation lui revint en mémoire.
— Et votre fille, s’écria-t-il, la petite Angèle, qu’est-ce qu’elle est devenue ?
— Angèle ? murmura madame Lagarde, qui rougit de plus belle ; je ne sais pas.
— Mais enfin, s’écria Cervin presque exaspéré, elle est pourtant devenue quelque chose, cette petite ! Il faut qu’on la retrouve !
— Elle est donc perdue ? demanda la jeune femme, avec un certain mouvement d’émotion.
Cervin lui raconta alors le peu qu’il savait.
— Si je savais où elle est, avoua-t-il en finissant son récit, je serais certainement moins tourmenté.
Madame Lagarde réfléchissait et cherchait dans ses souvenirs.
— On a dû la conduire chez sa grand-mère, dit-elle, la mère de mon mari. Elle n’y aura pas été malheureuse.
— S’il y avait une grand-mère… murmura Cervin avec un soupir de soulagement.
— Elle me détestait, dit la jeune femme.
Cervin se dit en lui-même que ce n’était pas étonnant, mais il garda cette réflexion pour lui.
— Racontez-moi ce que vous savez de la mort du père, dit la jeune femme.
Cervin lui dit ce qu’il savait, c’est-à-dire pas grand-chose. Elle l’écoutait avec une attention fiévreuse.
— Qu’était-il allé faire en Amérique ? demanda-t-elle.
— Courir après quelqu’un qui lui devait de l’argent et qui ne voulait pas le payer. C’était tout ce que Cervin se rappelait de cette époque déjà ancienne.
— Ah ! oui, murmura madame Lagarde, le fameux argent.
Tout à coup elle se dressa, et regardant son interlocuteur dans les yeux :
— Eh bien ! l’avait-il retrouvé ? demanda-t-elle avec une énergie singulière.
— Il me semble que oui, répondit Cervin, dont les souvenirs se réveillaient peu à peu.
— Qu’est-ce qu’il est devenu, cet argent ? demanda la mère d’Angèle, revenue soudain active et presque menaçante.
— Je n’en sais rien, dit Cervin, soudain effrayé ; c’est son notaire de là-bas qui doit le savoir.
La jeune femme chercha dans ses souvenirs.
— Son notaire, son notaire ! murmura-t-elle fiévreusement, je savais son nom, je l’ai oublié. Vous devez le savoir, vous ? Il vous l’a dit, bien sûr ; tâchez donc de vous le rappeler. Voyons, faites un effort, cherchez donc !
Ce n’était plus la femme de tout à l’heure lasse et ennuyée ; à l’idée de l’argent, elle avait retrouvé de la vigueur et de l’énergie. Instinctivement Cervin regretta de l’avoir rencontrée et de lui en avoir trop dit.
— Ce nom, murmurait-elle, il faudra pourtant que je le retrouve ! Ah ! j’y suis, c’était… Elle s’arrêta court, et regarda Cervin d’un air méfiant.
— Avez-vous de l’argent ? lui dit-elle brusquement.
— Pas beaucoup, répondit-il en toute franchise.
— Il m’en faut, tout de suite ou demain. Il m’en faut beaucoup, je vous le rendrai, avec les intérêts. Vous qui êtes agent d’affaires ou placier, quelque chose comme cela, vous devez savoir où l’on trouve de l’argent ! Vous connaissez des gens qui en ont à dix pour cent, dites ? ou même davantage, pour peu de temps… Il s’agit d’une fortune, voyez-vous. Georges doit avoir laissé une fortune, sans cela il ne serait pas revenu si vite ; quand cela ne va pas, les affaires, cela traîne longtemps. Quand on revient tout de suite, c’est qu’on a trouvé ce qu’on cherchait. Vous devez bien le savoir, c’est toujours comme cela…
Elle parlait avec volubilité ; tout à l’heure elle avait l’air d’une branche fanée ; maintenant qu’elle s’était redressée, et que ses yeux brillaient, elle avait plutôt l’air d’un animal carnassier en quête du gibier.
Cervin avait vu bien des choses dans sa vie et bien des gens, mais il n’avait jamais éprouvé une impression semblable à celle que lui donnait la transformation subite de cette femme.
Et de l’enfant dans tout cela il n’était pas question.
— Je ne sais pas, dit-il ; se procurer de l’argent, c’est toujours difficile, on peut essayer…
— Il ne s’agit pas d’essayer, reprit-elle avec vivacité : il faut de l’argent pour commencer tout de suite : peu de chose si vous voulez ; cent francs, par exemple… mais cela, il le faudrait demain matin… Vous n’avez pas cent francs sur vous ?…
Non, Cervin n’avait pas cent francs sur lui, et il les aurait eus qu’il ne les eût pas donnés. Tout à coup il s’avisa d’une réflexion.
— Et votre fille ? dit-il.
— Ma fille, dit-elle, certainement, la pauvre enfant ! il faudra tâcher de la retrouver.
Après un instant de silence, elle ajouta :
— Georges et moi nous étions mariés sous le régime de la communauté.
— Je comprends, pensa Cervin : pourvu que nous retrouvions l’héritage, peu importe de retrouver l’enfant.
Elle se leva d’un air inquiet et pressé.
— Où demeurez-vous ? dit-elle.
Cervin indiqua son adresse : une vilaine rue, un vilain quartier, un vilain hôtel garni.
— C’est bien, dit-elle, j’irai vous voir demain, tâchez d’avoir trouvé l’argent.
Cervin avait bonne envie d’ajouter quelque chose, mais elle n’avait peut-être pas envie de l’entendre. Elle salua d’un petit signe de tête qui ne manquait pas d’une certaine correction, et s’en alla dans la direction du faubourg Montmartre.
Cervin se dirigea du côté opposé, en méditant d’un air sérieux : quelque chose qu’il ne pouvait définir s’agitait en lui ; il revoyait le visage de Georges Lagarde lui faisant ses adieux ; il se rappelait l’étreinte fiévreuse de sa main, pendant que son pauvre père lui disait :
— Soigne bien Angèle, fais bien attention à Angèle, donne-nous souvent de ses nouvelles, je compte sur toi, tu sais ? l’enfant n’a plus que toi, pendant que je serai là-bas !
Il avait singulièrement rempli son mandat, ce brave Cervin ; il n’était pas méchant cependant ; mais, parmi ceux qui font le mal, ceux qui sont méchants sont rares, ceux qui sont faibles sont nombreux.
L’heure s’avançait, les voitures qui sillonnent bruyamment Paris après la sortie des théâtres commençaient à devenir rares, et l’air était presque frais. Il s’arrêta au bord de la Seine, et s’accouda sur le parapet. On ne sait pourquoi rien ne porte à la méditation comme de regarder couler l’eau.
— Au bout du compte, se dit-il après qu’un travail obscur se fut fait dans son esprit, je dois mille francs à la succession de mon ami. Ces mille francs, personne ne me les réclamera jamais ; pour moi, je ne suis pas très tranquille, je devrais faire quelque chose…
Il s’arrêta plus perplexe encore. Quelque chose… en quoi consiste quelque chose ? Où s’arrête quelque chose ? C’est à ce cas de conscience épineux que s’accroche la laine de bien des agneaux condamnés par la suite à devenir des brebis galeuses.
Fallait-il donner cet argent par à-compte, car pour la totalité il n’en était point question, bien entendu, à madame Lagarde, pour l’aider à retrouver l’héritage de Georges, ou bien fallait-il s’en servir pour essayer de retrouver Angèle ?…
Pauvre petite Angèle, Cervin la revoyait encore avec ses cheveux ébouriffés et ses yeux bleus qui riaient toujours.
— Évidemment, se dit Cervin, l’intérêt de la maman n’est pas de retrouver l’enfant ; il est simplement de retrouver le notaire, à moins que…
Ici, Cervin cessa de regarder couler l’eau, et leva les yeux plus haut ; devant lui était le palais de justice, qui profilait sa silhouette noire sur le ciel à demi clair.
— À moins que Georges n’ait fait un testament, conclut-il, et s’il a fait son testament, ça ne doit pas être en faveur de sa femme.
Il quitta la place où il s’était accoudé et marcha en suivant le fil de l’eau. Il semblait à ce bon garçon, honnête au fond, malhonnête par occasion, que l’air frais et la solitude lui inspiraient des pensées plus saines, plus généreuses, plus près de ce qui est beau et vrai.
— Il faudrait savoir, se disait-il en marchant, mais madame Lagarde ne dira jamais ce qu’elle a intérêt à cacher ; il faudrait savoir en faveur de qui est fait le testament ou s’il n’y a pas de testament. Si la petite fille est quelque part honnête et bien élevée, ce serait grand dommage de l’aider à rencontrer sa mère… drôle de mère et drôle de femme !… Où donc demeurait la grand-mère ?… À Beaumont ! s’écria-t-il tout à coup, en se frappant le front, oui, Beaumont, c’est cela ! Moi qui ai tant cherché ! Est-ce drôle qu’on oublie ainsi pendant des années, et puis qu’on se rappelle au moment où l’on y pense le moins ! Si j’avais trouvé il y a dix ans…
Ici il se perdit dans des réflexions rétrospectives trop profondes pour qu’il pût facilement s’y reconnaître. Cervin était un homme qui ne savait nager qu’autant qu’il avait de pied ; loin du bord il perdait la tête et se sentait obligé de revenir, de peur de se noyer.
— Beaumont ! c’est bien cela, je me rappelle aussi le département. La vieille femme est peut-être morte depuis le temps ! Et puis il faudrait encore prouver que Georges n’existe plus, car enfin on n’a jamais vu un notaire vous mettre en possession de l’héritage d’un vivant.
Il reprit à petits pas le chemin de sa demeure, et se coucha par là-dessus avec un certain contentement de soi-même, trouvant comme Titus, dont il avait oublié le nom et l’histoire, qu’il n’avait pas perdu sa journée.
Il s’endormit et dans ses rêves vit passer cent figures confuses, parmi lesquelles revenait infatigable celle de Georges Lagarde, gai et souriant comme aux bons jours d’autrefois. Vers quatre heures du matin, il s’éveilla en sursaut sous la pression d’une idée tellement impérieuse que son sommeil en était troublé.
— Il y a un endroit, se dit-il tout haut, tant il était obsédé par sa pensée, il y a un endroit où l’on sait les nouvelles des navires perdus ; c’est peut-être au ministère de la marine, peut-être au ministère du commerce, mais il y a un endroit ! J’irai demain.
Là-dessus il se rendormit.
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