Chapitre 23
Le lendemain, il était sur pied de si bonne heure, qu’il éveilla tout le monde dans l’hôtel.
Sans s’inquiéter du mécontentement général, il dit à l’hôtesse, d’un air fort grave :
— Il viendra une dame me demander. Vous lui direz, s’il vous plaît, que je suis sorti pour m’occuper de son affaire.
— Très bien, monsieur, répondit l’hôtesse.
Cervin sortit enchanté pour deux raisons : la première était qu’il ne verrait pas madame Lagarde ce jour-là ; la seconde était, en effet, qu’il allait s’occuper de son affaire, mais probablement pas dans le sens qu’il eût voulu.
Entre deux courses, car le pauvre diable n’était pas assez riche pour négliger même pendant une heure ses intérêts et les intérêts de ceux qui l’employaient, il trouva le moyen d’aller partout où il pouvait obtenir quelques renseignements sur la fin tragique du Missouri.
On le renvoya de bureau en bureau, de corridor en corridor ; les garçons de salle se le rejetaient de l’un à l’autre comme une balle de paume, ainsi qu’il arrive à tous ceux qui pour leur malheur cherchent quelque chose dans un ministère.
Lassé, harassé, ne sachant s’il devait pleurer ou se mettre en colère, tant il était énervé et vexé, tout en perdant son temps, d’être considéré comme si peu de chose, il finit par tomber sur un brave homme qui avait peut-être jadis passé par la même épreuve.
— Georges Lagarde ? dit-il, cela ne m’apprend rien ; le Missouri, cela me rappelle quelque chose. Il y a cinq ou six ans, on a reparlé du Missouri, je ne me rappelle plus pourquoi. Revenez demain, j’aurai peut-être quelque chose à vous dire.
Cervin, tout heureux d’avoir trouvé une paille à laquelle se raccrocher, s’en retourna avec une sorte de joie. Si ses recherches ne servaient à rien, au moins aurait-il la satisfaction d’offrir les ennuis de ce jour-là à la mémoire de Georges, comme à-compte sur les mille francs qu’il lui devait.
Quand il rentra chez lui avant le dîner, il apprit que madame Lagarde était venue ; elle avait même laissé un mot pour lui.
« Cherchez vite ce que vous m’avez promis, disait-elle, j’ai l’adresse de là-bas ; le temps presse, je reviendrai demain. »
Cervin pensa que le lendemain il ne serait pas plus riche que le jour même, mais la chose était de peu d’importance. Et puis un vague mécontentement lui était venu.
Pourquoi ne lui disait-elle pas l’adresse du notaire de New-York ? On doit bien quelques confidences aux gens que l’on charge avec si peu de cérémonie de vous trouver de l’argent tout de suite. Avait-elle peur qu’il ne travaillât pour son propre compte ? Il s’en alla dîner fort tranquille.
Le lendemain, il retourna voir l’employé qui l’avait si bien accueilli la veille ; celui-ci tira d’une masse de papiers une petite carte sur laquelle il avait pris des notes.
— Voilà tout ce que je peux vous apprendre, dit-il en la remettant à Cervin.
Voici ce que portait la carte : « Le Missouri en 187., supposé perdu faute de nouvelles ; quatre ans plus tard, en 187., un navire anglais a trouvé en pleine mer une boîte fermée contenant le livre du bord du Missouri, la liste des passagers, et un écrit du capitaine daté et signé, portant que le navire coulait par suite d’un abordage avec un vaisseau demeuré inconnu. Au nombre des passagers : Georges Lagarde. »
Cervin remercia, prit la petite carte et s’en alla singulièrement ému. En remuant ces souvenirs, il lui semblait perdre son ami, bien plus que la première fois. Il y avait là une preuve matérielle de sa mort, et Cervin se demanda si au dernier moment, lorsque le navire coulait, le père d’Angèle avait pensé à lui et s’était reposé sur le mandataire infidèle de la vie et du bonheur de son enfant.
Il rentra chez lui très tard. Moins que jamais il désirait revoir madame Lagarde, si bien qu’il ne demanda même pas si elle était venue. Dans la journée du lendemain, il s’en enquit cependant, et apprit qu’on n’avait vu personne. Les jours suivants, pas davantage.
— Elle cherche pour son propre compte, pensa Cervin ; elle a trouvé de l’argent et ne s’inquiète plus guère de moi. Je vais aussi chercher pour mon propre compte ; mais si je trouve quelque chose, je ferai comme elle, je le garderai pour moi.
Des semaines et des mois s’écoulèrent avant qu’il entendît parler de la mère d’Angèle.
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