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Chapitre 24

Maître Cornebu, notaire, était fort tranquillement assis à son bureau, pensant à un petit cheval qu’il avait vu la veille et qu’il avait envie d’acheter. Le courrier le tira de ses méditations. Parmi ses lettres, une lui sembla singulière. Il décacheta l’enveloppe sans plus attendre ; pour un homme étonné, le notaire de Beaumont fut ce jour-là un homme étonné, ainsi qu’il le dit lui-même plus tard à maître Béru.

« Monsieur le notaire, disait la lettre, j’ai écrit à madame veuve Lagarde à Beaumont, et ma lettre m’a été retournée, comme tombée en rebut. Madame veuve Lagarde habitait pourtant votre bourg ; il m’a donc fallu supposer que cette dame était morte. En ce cas, c’est à vous que je dois m’adresser, pour savoir ce qui est advenu de ses biens, et de mademoiselle Angèle Lagarde, sa petite-fille et son unique parente. J’étais chargé par le père de celle-ci de veiller sur elle lorsqu’elle a disparu de Paris, il y a une dizaine d’années. Je voudrais savoir si cette jeune fille est encore en vie, et dans quelles circonstances elle se trouve pour le moment. J’ai l’honneur, Monsieur le notaire, de vous offrir mes salutations empressées.

» Cervin. »

Suivait l’adresse.

Maître Cornebu ôta ses lunettes et les remit par deux fois, ce qui était chez lui l’indice d’une extrême agitation. D’où venait ce Cervin ? Après dix ans, il s’avisait de se souvenir de l’enfant sur laquelle il devait veiller ? Quel étrange gardien ! C’était peut-être tout simplement un chevalier d’industrie qui cherchait à exploiter une situation.

Cornebu fit le geste de jeter la lettre au panier, puis il se ravisa. Dans les affaires, on doit toujours conserver les lettres, même quand on ne sait pas à quoi elles peuvent servir.

— Répondre ? se demanda-t-il. Ma foi, non ! S’il a vraiment besoin de savoir quelque chose, il écrira une seconde fois, et alors il se fera connaître. Cette pauvre fillette n’a personne que nous pour la garder du mal, – c’est à nous d’être deux fois vigilants.

Huit jours après, Cornebu fut accosté par l’instituteur, qui était aussi le secrétaire de la mairie.

— Figurez-vous, maître Cornebu, dit celui-ci, que nous avons reçu une lettre de Paris demandant un extrait de l’acte de décès de madame veuve Lagarde. Est-ce drôle, cela !

— Qu’avez-vous fait ? dit le notaire.

— Que vouliez-vous qu’on fit ? Nous n’avons pas le droit de refuser ces choses-là, d’autant mieux qu’il avait envoyé l’argent des frais. Je lui ai expédié son extrait mortuaire.

— À qui ?

— À un nommé Cervin.

Le notaire resta pensif. Le nommé Cervin s’entêtait. Est-ce que, par hasard, il allait faire valoir des droits sur l’héritage de la grand-mère, pour essayer de déposséder Angèle ? Maître Cornebu n’entendait pas de cette oreille-là ! Si quelqu’un voulait déposséder Angèle, il faudrait vraiment qu’il fût bien fort pour ne pas s’en retourner honteux et penaud.

— Vous n’avez pas l’air content, maître Cornebu ! fit l’instituteur un peu inquiet ; est-ce que vous me blâmez ?

— Non pas, non pas, monsieur Dugué, vous avez agi selon la loi ; mais je crains qu’il ne se manigance quelque chose contre notre fillette.

— Il ne faudrait pas permettre à des escrocs parisiens de venir mettre leur nez dans nos affaires ! fit Dugué en prenant une prise dans la tabatière de Cornebu.

— Mais ce n’est pas mon intention non plus ! fit celui-ci. Laissons venir, n’est-ce pas, monsieur Dugué ? Mais si vous recevez de nouvelles communications au sujet de la défunte veuve ou de l’enfant, venez me le dire, n’est-ce pas ? Deux cervelles valent mieux qu’une.

— La vôtre surtout, maître Cornebu ! répondit l’instituteur, qui était poli, mais qui n’était pas éloquent.

Une autre semaine s’écoula, puis le notaire reçut une nouvelle lettre de Cervin.

Celui-ci s’entêtait. Jamais de sa vie il n’avait déployé un acharnement semblable à celui qu’il mettait à retrouver Angèle. Il s’était tout à coup passionné pour cette idée, – peut-être à cause de l’impression très vive et très peu sympathique que lui avait faite la vue de la mère. Dans son cerveau un peu brouillon, une idée s’était ancrée, bien ferme et bien nette, celle-là : il ne faut pas que Marie remette la main sur sa fille, ce serait la perte de l’enfant !

On a beau avoir traîné sa vie dans bien des endroits, – et bien des métiers, – à moins d’être tout à fait vil, ce que Cervin n’était pas, on a pitié d’un enfant sans protection, et l’on se sent remué à la pensée de l’innocence en péril. Le souvenir de la fillette toute petite rendait encore plus haïssable, pour le compagnon de Georges, l’idée que l’enfant devenue jeune fille pouvait tomber dans des dangers cent fois pires que le guet-apens et l’assassinat.

— Ils se méfient de moi, là-bas, se dit-il avec une sorte de rage, en voyant que le notaire ne lui répondait pas.

Tirant alors au jugé, il demanda l’extrait mortuaire de madame Lagarde. Cette fois, le coup lui réussit, puisqu’il obtint la preuve que la vieille femme n’existait plus. Restait à savoir si Angèle lui avait jamais été confiée.

Cervin n’était pas très intelligent, – sans quoi il eût fait fortune, – mais il était assez rusé.

— On ne me répond pas, se dit-il, – c’est qu’il y a quelque chose. Si l’on n’avait rien à me cacher, on me répondrait. Avec de l’argent, j’irai là-bas… mais c’est loin, cela coûte cher, et je ne suis pas riche. Je vais récrire, – en m’y prenant autrement cette fois.

Pendant qu’il se creusait la tête, Marie Lagarde ne perdait pas son temps.

Après ses deux visites infructueuses chez Cervin, elle s’était mise à chercher ailleurs, dans ses relations féminines, car les femmes se prêtent volontiers de l’argent entre elles… Elle avait trouvé. À quel prix ? Peu lui importait en ce moment de promettre de gros intérêts. Si elle réussissait, elle paierait volontiers ; si elle échouait… eh bien, tant pis ! Quand on n’a rien, on ne peut pas donner ce qu’on n’a pas !

Aussitôt qu’elle se vit en possession de quelques louis, elle écrivit au banquier de New-York. Le chagrin qu’elle ressentait, disait-elle, chagrin que le temps n’avait encore pu émousser, était de nature à attendrir même un banquier américain. Elle reçut une réponse par le retour du courrier : parmi les brefs compliments de condoléance que peut formuler un employé consciencieux et poli, se trouvait une nouvelle foudroyante.

Les fonds que détenait le banquier depuis dix ans appartenaient à mademoiselle Angèle Lagarde, qui en avait reçu donation le matin même du jour où son père avait quitté l’Amérique. Ils étaient à la disposition de ladite demoiselle.

À cette nouvelle, Marie Lagarde éprouva un bel accès de colère, d’abord contre son mari, puis contre son enfant.

Son mari avait éludé la loi : de peur que sa femme ne pût mettre la main sur cet argent qui allait lui coûter la vie ; il avait fait faire au nom d’un tiers une donation de ce capital… C’était fort bien imaginé ! mais on pouvait plaider…

L’idée de plaider ne fit que passer dans la cervelle échauffée de Marie. On plaide difficilement contre sa propre fille, – et puis cette opération présentait mille dangers. Les avocats ont des langues terribles. Mieux valait essayer d’un autre moyen.

Et d’abord, il fallait retrouver Angèle.

Où se cachait-elle, cette petite sotte ? Sans elle, le bienheureux argent restait inaccessible, gardé par un cerbère que rien n’apprivoiserait. Où la trouver ? Après dix ans, de pareilles recherches ont quelque chose d’absurde et de fou. Il y a des agences, cependant, qui vous trouvent tout ce que vous voulez… mais cela coûte cher, et Marie n’avait pas la moindre envie de rien distraire pour les autres de sa fortune éventuelle.

Peut-être la grand-mère savait-elle où était l’enfant. Mais Marie n’avait pas un désir bien vif de rentrer en relation avec sa belle-mère, autrement qu’armée de bons documents bien en règle. Angèle était riche, – la tutrice naturelle d’un enfant est sa mère, à moins de dispositions contraires, – donc Marie se ferait rendre sa fille, et gérerait sa fortune. C’était tout simple, mais il fallait l’avoir, cette petite fille !…

Comme l’avait fait Cervin, elle écrivit au notaire de Beaumont, mais sous un nom supposé. Qui fut stupéfait ? C’est le père Cornebu, lorsqu’il reçut une nouvelle lettre, qui dans sa teneur ressemblait beaucoup à la première, bien que celle-ci émanât d’une femme. Il mit la lettre dans sa poche et s’en alla chez Benoît.

Dès les premiers mots, celui-ci se gratta l’oreille, se déclara incompétent et proposa d’aller chez Béru.

Béru écouta attentivement, hochant la tête de temps à autre, mais sans dire un mot.

Quand ce fut fini, les trois hommes restèrent silencieux, chacun attendant que l’autre parlât.

— Eh bien ? dit enfin Cornebu, qu’est-ce que vous pensez de cela ?

Les yeux de Béru allèrent de l’un à l’autre avec une certaine malice, et il dit :

— Je pense qu’il y a de l’argent là-dessous.

— De l’argent ! s’écria Benoît, qui n’était pas ferré sur les affaires.

Maître Cornebu ne dit rien, mais ses yeux exprimèrent une approbation complète.

— Oui, reprit Béru, de l’argent ; on ne se dérange pas ordinairement sans qu’il y ait quelque bénéfice au bout de sa peine : il y a de l’argent. Maintenant veut-on le donner à Angèle ou le lui prendre ? voilà ce que je ne sais pas.

Maître Cornebu tira sa tabatière et huma une prise.

— Prendre de l’argent à notre Angèle, dit-il, me semble difficile. L’héritage de sa grand-mère était bien clair et franc d’hypothèque.

— Ce serait donc pour lui en donner ? hasarda Benoît, enchanté de pouvoir émettre une hypothèse.

— Lui en donner, fit maître Cornebu, ça me paraîtrait encore plus invraisemblable, vu que feu madame Lagarde me l’a dit elle-même plus d’une fois : si elle ne devait rien à personne, elle n’avait non plus rien à attendre de personne.

— Oui, fit maître Béru, mais le père ?

— Quel père ? fit Benoît.

— Le père d’Angèle, dit Béru ; Georges Lagarde qui n’est jamais revenu, qui n’a jamais écrit, mais qui existe peut-être, ou qui en tout cas a probablement laissé quelque chose ; c’est celui-là qui aurait intérêt à retrouver la petite, lui ou ceux qui sont chargés de le représenter.

— En ce cas, dit Cornebu qui écoutait très attentivement, que conseilleriez-vous de faire ?

— Si c’est de l’argent à recevoir, dit Benoît, hasardant une seconde hypothèse, il me semble qu’il ne peut pas y avoir grand mal à se montrer. Si l’on réclamait quelque chose, ce serait peut-être différent.

Béru ne parut pas approuver ce discours, ce qui troubla beaucoup Benoît.

— Dans tous les cas, reprit le fermier, on ne saurait être trop prudent. De deux choses l’une : ou bien Angèle est nécessaire, ou bien elle ne l’est pas. Si pour une raison quelconque des gens quelconques ont absolument besoin de la retrouver, ils sauront bien faire ce qu’il faut pour cela, et ils s’acharneront à leur idée. Si l’on peut se passer d’elle, pourquoi déranger cette petite ? Elle est heureuse et tranquille ici, nous n’avons pas besoin de lui mettre martel en tête. Donc je dis : Attendre…

— C’était aussi mon avis, fit Cornebu.

Il était si content que non seulement il s’administra une prise, mais encore il en offrit une à chacun de ses interlocuteurs.

— Et maintenant, dit Béru, nous allons boire un coup.

Et l’on apporta le grand pichet de cidre, plein jusqu’aux bords de la boisson ambrée, qu’il pressait lui-même, en son pressoir, du fruit de ses propres pommiers.

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