Chapitre 25
Angèle était bien loin de se douter de ce qui se tramait autour d’elle. Sa petite âme tranquille ne soupçonnait pas qu’elle pût causer des remords à qui que ce soit, peut-être encore moins des convoitises. Elle vivait comme jadis dans la maison de sa grand-mère, qui lui avait paru autrefois si grande lorsqu’elle s’en était vue propriétaire.
Cette maison, maintenant, lui semblait presque petite. Tenue avec une propreté minutieuse, elle s’était encombrée peu à peu de tout ce que l’imagination d’une jeune fille peut ajouter d’aimable et de gracieux à sa demeure, en ne dépensant rien, ou presque rien.
Elle avait séché des herbes ; à chaque saison, de grands bouquets de graminées prenaient place dans les coins, masquant la nudité des murs blanchis à la chaux. Des ouvrages en paille et en jonc, dextrement combinés par les mains adroites de la fillette, accrochés aux murs, recevaient les objets d’usage journalier ; une grande nappe en filet brodé, véritable œuvre artistique, qui avait coûté à la patiente Angèle le travail de deux hivers, recouvrait l’antique guéridon, et tombait jusqu’à terre. Sur l’appui de la fenêtre, sur le bahut de vieux chêne, des plantes magnifiques élevaient leur triomphant panache de verdure et de fleurs.
Partout on sentait la main vigilante de la maîtresse de maison qui aime son chez-soi, et l’œil d’un citadin y eût distingué en même temps la grâce inconsciente et naïve d’une jeune fille qui n’avait encore rien vu de ce qui compose la vie civilisée.
La toilette d’Angèle était, comme son ameublement, un mélange de coquetterie sans art et de simplicité économe. Elle manquait d’un peu de goût, parce qu’elle était bien forcée de se conformer à la coutume de Beaumont, sans quoi on l’eût accusée d’être originale, et chacun sait que mieux vaudrait être morte que d’être originale, attendu qu’il n’est point de si grand péché.
Mais, malgré le mauvais goût enraciné qui faisait partie des beaux airs du bourg, Angèle trouvait encore moyen de ne ressembler à personne.
Lorsque, le dimanche, Angèle sortait de la messe à côté de son amie Marianne, elle avait l’air d’une fille de roi déguisée, que de méchantes fées condamneraient à vivre en servitude jusqu’au jour marqué pour la délivrance.
Angèle avait quinze ans et demi ; l’habitude de vivre seule et de gérer ses petites affaires lui avait donné un air de sagesse fort au-dessus de son âge, mais elle n’avait pour cela rien de gourmé ni de pédant.
L’éducation bizarre du père Benoît, qui n’avait pu réussir à fausser l’esprit de Marianne, avait eu sur Angèle un effet singulier. Elle avait appris une quantité de choses que les jeunes filles ne savent pas d’ordinaire, mais, en revanche, elle ignorait bien des éléments d’une éducation bourgeoise.
Qu’importait aux fillettes ! Quand elles étaient ensemble le long des sentiers ou sous le couvert des bois, elles parlaient de toutes les choses merveilleuses qu’enseigne la nature à ceux qui l’étudient à la fois dans les livres et sur elle-même ; à ces moments-là, le monde et ses inventions ne comptaient pas du tout pour les deux amies.
Un beau matin, la petite patache jaune qui faisait le service de la poste déposa dans la grande rue de Beaumont un homme long, maigre, à l’aspect très parisien, qui, à peine débarqué, prit l’air de l’endroit et se dirigea sans hésiter vers les panonceaux de maître Cornebu.
Celui-ci ne fut pas peu étonné de voir se présenter devant lui ce grand gaillard dont la tournure et les manières n’avaient aucun rapport avec celles de ses clients habituels.
— Que me voulez-vous ? demanda-t-il en se retranchant derrière ses lunettes.
— Pourquoi, monsieur le notaire, ne m’avez-vous jamais répondu au sujet de la petite Angèle Lagarde ? dit le nouveau venu, répondant à une question par une autre question.
Maître Cornebu se hérissa un peu. Un notaire est un personnage important, surtout quand il exerce ses fonctions depuis un certain nombre d’années, et il n’aime pas qu’on le traite cavalièrement.
— Et pourquoi vous aurais-je répondu ? dit-il d’un ton altier ; je ne sais pas qui vous êtes, monsieur, ni quel droit vous avez à me faire ces questions.
— Voici, dit le Parisien, en tirant de sa poche un numéro du Petit Journal, dont il mit la quatrième page sous les yeux du notaire.
Celui assujettit ses lunettes et lut parmi divers avis concernant des chiens perdus, une annonce ainsi conçue :
« Toute personne ayant connaissance de l’existence et de la demeure de mademoiselle Angèle Lagarde, fille de Georges Lagarde, est priée de se faire connaître… » Suivait l’adresse d’un homme d’affaires à Paris.
Maître Cornebu regarda son visiteur et lui dit tranquillement :
— Eh bien ?
— Cela prouve, dit Cervin, que je ne suis pas seul à chercher la petite Angèle.
— Il y en a donc d’autres qui la cherchent ? fit le notaire passablement surpris.
— Oui, dit Cervin, il y en a d’autres ; il y a sa mère.
Maître Cornebu resta perplexe ; l’idée qu’Angèle avait une mère se présentait difficilement à son esprit ; elle avait si bien vécu sans mère jusqu’ici, que personne à Beaumont n’éprouvait le moindre désir de lui retrouver une parenté. Après un instant de réflexion, Cornebu dit lentement :
— Eh bien, et vous, qu’est-ce que ça peut vous faire ?
C’est ici que Cervin comprit tout le bonheur que peut donner à un homme la possession d’une conscience pure. Que n’eût-il pas sacrifié pour pouvoir dire à ce brave notaire de province qu’il avait été de tout temps l’ami et le protecteur de l’orpheline !
Malheureusement, il fallait se confesser ; c’était fort ennuyeux, mais c’était indispensable ; il se confessa donc.
Quand il parla des mille francs qu’il avait dépensés au lieu de leur donner la destination convenue, maître Cornebu devint sévère ; mais lorsqu’il raconta ses remords, et les recherches tardives qu’il avait faites, maître Cornebu s’adoucit. Lorsque Cervin eut fini de parler, le notaire le regarda avec mansuétude.
— Alors, dit-il, cette dame n’est pas précisément le modèle des mères ?
— Non ! soupira Cervin.
— Il ne serait pas à désirer que sa fille lui fût remise ?
— Non ! répéta encore Cervin avec le même soupir.
— Cependant il me paraît bien difficile d’empêcher cela, fit le notaire en se grattant le bout du nez.
Cervin le regarda d’un air découragé.
— Supposé, dit-il en hésitant, qu’on garde le silence…
— Hem ! fit le notaire, et il n’ajouta rien.
— Cela ferait toujours gagner du temps, continua Cervin.
Cornebu restait perplexe.
— Dans quel intérêt veut-on nous prendre notre Angèle ? dit-il.
— C’est l’argent de Georges, répondit Cervin, que probablement madame Lagarde ne peut pas toucher sans sa fille.
— Il y a donc de l’argent ? s’écria Cornebu en dressant l’oreille pour tout de bon.
— Évidemment, fit Cervin ; Georges était parti pour recouvrer une créance, et je sais qu’il l’avait recouvrée. L’argent et les intérêts accumulés doivent faire maintenant quelque chose comme trois cent mille francs ; c’est un joli denier, et si madame Marie peut mettre la main dessus, tout ou partie, je vous prie de croire qu’elle ne négligera rien de ce qui peut l’aider à y parvenir.
— Si c’est sa mère, cependant, dit Cornebu, il me semble bien difficile de l’empêcher d’emmener l’enfant.
Maître Cornebu garda le silence un instant, puis tout à coup :
— Si nous allions voir les tuteurs ? dit-il.
Ils sortirent aussitôt et se rendirent chez Benoît.
Dès les premiers mots, celui-ci appela Marianne, qui apparut accompagnée d’Angèle, car elles ne se quittaient guère plus que leur ombre.
En voyant cette grande fillette, presque femme déjà, et encore enfant par la grâce du sourire et du geste, Cervin se sentit tout ému. Qu’elle était loin, cette enfant, de la toute petite fille qu’il avait jadis portée dans ses bras ! Sur le point de la tutoyer, comme autrefois, il s’arrêta, saisi d’un respect nouveau, d’un sentiment encore inconnu pour cette candeur virginale qu’il n’avait jusqu’alors guère rencontrée sur son chemin.
— Vous ne me connaissez pas, mademoiselle, dit-il avec un sourire ému.
C’était bien singulier d’appeler mademoiselle la petite Angèle à laquelle il avait pensé si souvent en se la présentant comme une toute petite fille qu’on tenait par la main.
— Non, monsieur, fit Angèle, en le regardant de ses beaux yeux étonnés.
— Je vous reconnais bien, moi, dit-il en souriant, un peu troublé. Vous étiez déjà bien mignonne quand vous aviez quatre ou cinq ans.
Angèle ouvrait des yeux de plus en plus grands et ne comprenait pas.
— Vous ne vous souvenez pas de moi ? demanda Cervin, presque chagrin qu’elle ne parût pas le reconnaître.
Angèle lentement fit signe que non.
— J’étais l’ami de votre père.
— Mon père ? fit-elle en le regardant bien en face.
Depuis la mort de sa grand-mère, personne ne lui avait plus parlé de son père, pas plus qu’on ne lui avait parlé de sa mère. Sans trop y penser, Angèle avait fini par se considérer comme une sorte d’enfant tombée du ciel, sans père ni mère, une grand-mère tout au plus, et encore celle-là était morte. Par la volonté du destin, Angèle se trouvait en quelque sorte condamnée à être l’enfant de tous ceux qui l’aimeraient, sans être l’enfant de personne en particulier.
Et voici qu’on venait lui parler de son père.
— Mon père, répéta doucement Angèle, il était parti pour l’Amérique, n’est-ce pas ?
Avant que Cervin eût pu lui répondre, un flot de pensées douloureuses inonda cette petite âme. Son père était parti, la laissant toute seule, sans jamais plus s’occuper d’elle ; si la grand-mère ne s’était pas trouvée là, bonne et compatissante, l’enfant eût été sans doute livrée à la charité publique.
Que venait faire maintenant l’image de ce père qui l’avait oubliée, qui l’avait abandonnée ? Elle se sentait dans son cœur la fille de ceux qui l’avaient élevée, et non la fille de ce père inconnu, qui n’avait jamais plus pensé à elle.
— Comment s’appelait mon père ? dit-elle lentement.
Si tout à coup elle n’était pas Angèle Lagarde ? Si la véritable Angèle était ailleurs en ce moment plus pauvre cent fois et plus malheureuse qu’elle ne l’avait jamais été ?
— Votre père s’appelait Georges Lagarde, dit Cervin, ne le saviez-vous pas ?
Les yeux de tous étaient fixés sur Angèle, qui était devenue toute pâle.
— Il vit encore ? demanda-t-elle d’une voix étouffée.
Le notaire regarda les deux hommes d’un air interdit ; aucun d’eux n’avait songé qu’à ce moment Angèle allait apprendre pour la première fois qu’elle était vraiment orpheline.
— Votre père est mort, dit Cervin, dont la gorge se serrait sous le coup d’une étrange émotion. Il est mort dans le naufrage du Missouri en pleine mer, il y a dix ans.
Angèle le regardait toujours, et ses yeux déjà si grands se dilataient avec une expression d’horreur.
Cervin, très embarrassé, ne savait plus que dire ; il croyait voir un reproche dans ce regard fixé sur lui.
— Est-ce qu’il m’aimait ? fit tout à coup la voix argentine d’Angèle au milieu du silence général.
— Il ne pensait qu’à vous, reprit Cervin, dont le visage s’illumina soudain, à l’idée qu’il pouvait rendre justice à son ami. Il n’aimait que vous ; en quittant la France, sa dernière parole a été pour vous recommander à moi ; en quittant l’Amérique, sa dernière lettre ne parlait que de vous ; vous étiez son unique pensée, son unique amour.
— Ô mon père ! s’écria Angèle en se tordant les mains, et moi qui ne voulais pas penser à lui, car je croyais qu’il ne m’aimait pas !
L’expression d’angoisse peinte sur son visage était si douloureuse, que les hommes présents sentirent leurs yeux se mouiller de larmes. Marianne prit l’orpheline dans ses bras et essaya de l’apaiser.
— Non, non, dit Angèle en la repoussant, je ne mérite ni affection ni pitié ! Quand on pense que pendant tant d’années j’ai été ingrate envers ce pauvre père qui m’aimait plus que lui-même !
Elle s’échappa des bras de Marianne et courut s’enfermer dans sa chambre. Au bout d’un instant, son amie l’y rejoignit, et les trois hommes restèrent seuls, fort perplexes.
— Si nous allions consulter Béru ? fit tout à coup Benoît.
Ils partirent pour aller consulter Béru.
Celui-ci fut d’avis qu’en attendant, il fallait se tenir tranquille et ne pas faire de bruit. Les dehors un peu bohèmes de Cervin ne lui inspiraient pas une confiance illimitée. D’autre part, comme celui-ci ne réclamait rien, on ne pouvait pas le tenir en une suspicion évidente ; il fut convenu qu’on attendrait, et que Cervin tiendrait le notaire au courant des événements qui pourraient survenir.
Le cœur bien gros, Cervin reprit la route de Paris, il avait fait beaucoup de chemin et avait dépensé beaucoup d’argent pour un mince résultat ; cependant, lorsqu’il se revit en chemin de fer pour retourner chez lui, il ne put se défendre d’un mouvement de satisfaction : ne commençait-il pas à payer sa dette à l’ami qu’il avait jadis trahi ?
Et puis cette mignonne Angèle, qu’elle était jolie, et bonne, et intéressante !
Quand on pense qu’il l’avait connue si petite ! Il ne se serait jamais douté qu’il pût la retrouver ainsi…
Le doux visage et les yeux étonnés d’Angèle le hantèrent pendant toute la nuit de son voyage ; en débarquant au matin sur le quai de la gare, poudreux et fatigué, avec une longue journée de travail devant lui, il s’applaudit néanmoins d’avoir si bien employé son temps et son argent.
De ses appointements du mois reçus la veille, il avait dépensé une bonne partie, et la plus stricte économie lui serait nécessaire pour arriver jusqu’à l’autre mois ; mais qu’importait ! Il se sentait l’âme contente.
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