Chapitre 26
Quinze jours environ s’écoulèrent. Angèle était devenue très silencieuse ; au lieu de répondre, elle souriait, – mais ce sourire lui-même s’effaçait bientôt de ses lèvres. Rien ne paraissait changé dans son existence, – et pourtant elle était devenue une autre personne.
La visite de Cervin avait révélé à la jeune fille, presque enfant encore, un monde nouveau de sentiments et d’impressions. Jusque-là, elle avait aimé sa grand-mère, Marianne, ses tuteurs, ses amis, – sans songer au passé qui restait derrière elle comme un grand gouffre sombre.
Voilà que tout à coup l’image de son père surgissait du gouffre, toute lumineuse.
Elle avait dans sa chambre une vieille petite gravure encadrée de bois noir, représentant la Résurrection. Le Sauveur éclatant de lumière s’élevait au-dessus d’un sépulcre tout noir… Dorénavant, c’était ainsi qu’Angèle devait voir son père dans sa pensée.
Et puis un autre sentiment aussi s’était trouvé bouleversé par l’apparition de Cervin. Angèle avait toujours gardé dans sa mémoire pieuse le souvenir des recommandations de sa grand-mère. Elle attendait l’autre Angèle, la vraie, avec une certaine inquiétude qui n’était pas exempte de joie, cependant.
Qui n’a, du moins dans son extrême jeunesse, rêvé son petit roman ? On prépare des combinaisons, on arrange des péripéties, on se dit : Si cela était pourtant ? Angèle avait passé par là. Elle attendait donc l’autre, qui serait son amie, car bien sûr elles ne pourraient faire autrement que de s’aimer ; la fortune de la grand-mère, suivant son dernier vœu, irait à la vraie Angèle, et celle-ci… eh bien, celle-ci n’aurait que le choix entre la maison de Marianne et celle de sa nouvelle amie… Mais secrètement son cœur la poussait vers Marianne.
Voici que tout ce roman s’écroulait ! Angèle était la vraie Angèle, personne ne lui disputerait son héritage. On lui avait laissé ignorer sa nouvelle fortune, dont personne d’ailleurs autour d’elle n’était sûr ; sur les ruines de ses anciennes rêveries elle faisait planer maintenant la pensée de son père mort en mer dans un de ces naufrages dont les journaux apportent le récit de temps en temps…
Que de fois elle avait entendu les rafales du vent d’ouest lui apporter le bruit des vagues tonnantes qui déferlaient sur la plage, à quelques kilomètres de là ! Elle écoutait alors, le cœur serré d’une vague émotion, ces coups qui semblaient des coups de canon. Si elle avait su qu’une de ces vagues l’avait rendue orpheline… maintenant, dans les nuits d’hiver, elle ne pourrait plus les entendre sans songer avec douleur à son père qui l’aimait, et qu’elle avait si longtemps méconnu.
Le rêve était remplacé par la réalité, et Angèle entrait décidément dans la vie. Mais cette réalité même, retour vers le passé, était pleine de poésie, car la jeunesse a le don de poétiser tout ce qui la touche. Aussi la jeune fille, plus sérieuse désormais, en avait pris plus de grâce et plus de charme ému.
Un beau jour de septembre, maître Cornebu entendit une voiture s’arrêter devant sa porte. Il regarda par la fenêtre, naturellement, et vit descendre une femme jolie et encore jeune, malgré un grand air de fatigue. L’instant d’après elle frappa à la porte de son étude, qu’il lui ouvrit toute grande.
Maître Cornebu, peu versé dans les ressources du maquillage, trouva tout à fait bonne mine à sa visiteuse, quoiqu’elle fût trop bien mise, avec une simplicité qui n’excluait pas une extrême recherche.
— Je suis madame Lagarde, dit la belle dame avec une certaine hauteur. Je viens réclamer mon enfant. Vous ne lisez donc pas les journaux ?
— Non, madame ! répondit le notaire, soudain dégrisé de l’impression qu’il venait de recevoir. Il jeta en même temps sa calotte de velours noir sur les journaux du jour, dépliés sous sa main.
— J’ai fait réclamer ma fille par toutes les voies de la publicité, reprit Marie. Je ne puis comprendre que vous n’en ayez pas eu connaissance. Enfin j’ai appris qu’elle se trouvait ici. Vous devez comprendre les émotions d’une mère si longtemps privée de son unique enfant.
Maître Cornebu regarda madame Lagarde par-dessus ses lunettes ; c’était sa manière quand il voulait y voir très clair.
— Comment se fait-il, demanda-t-il lentement, que vous ayez été privée si longtemps de ce bonheur maternel ?
Maître Cornebu était accoutumé à vivre avec de petites consciences de village qu’une interrogation directe troublait toujours un peu, quelle que fût leur longue habitude du mensonge ; mais madame Lagarde connaissait autrement son monde et ne se laissait pas démonter pour si peu.
Elle répondit sans le moindre trouble :
— Des circonstances malheureuses, une complète incompatibilité d’humeur, m’avaient séparée de mon mari, qui avait voulu garder sa fille avec lui. Comme il était plus riche que moi, dans l’intérêt de l’enfant, je m’étais résignée à un sacrifice nécessaire.
Elle parlait avec une aisance parfaite ; on eût dit qu’en effet cette mère était la victime de ses bons sentiments.
— Tubleu ! pensa maître Cornebu, pour une coquette de Paris, celle-ci me paraît bien réussie !
Il médita un instant, mais sa longue sagesse de notaire ne lui suggéra rien de bien pratique.
— Eh bien, fit madame Lagarde, ne me conduirez-vous pas près de ma chère enfant ?
Maître Cornebu jeta involontairement par la fenêtre un regard du côté de la maison d’Angèle.
Dans cette demeure virginale, les rideaux modestement baissés ne laissaient rien voir de l’intérieur ; les plantes vertes qui font dans ce coin de la Normandie l’honneur et l’orgueil des ménagères soigneuses, s’étalaient à l’intérieur des fenêtres toujours fermées ; tout était impénétrable, ainsi que doit l’être la vie d’une jeune fille soigneuse de ses devoirs.
Le notaire pensa à tout cela pendant le court espace de temps qu’il lui fallut pour puiser dans sa tabatière une prise de tabac et l’aspirer.
— Quel dommage, se dit-il, ne serait-ce pas de confier cette petite âme chaste à une si belle dame, qui s’habille si bien et qui parle encore mieux !
Il se tourna vers madame Lagarde et dit tout haut :
— Vous excuserez mon apparente grossièreté, madame ; mais enfin, c’est une chose grave, que le soin d’une mineure ; je voudrais être bien certain de votre identité…
Avant qu’il eût fini de parler, la visiteuse avait tiré de sa poche un portefeuille dans lequel elle prit deux ou trois papiers qu’elle mit sous les yeux du notaire.
Celui-ci les prit, les lut, et les replaça devant lui en silence.
— Ces papiers sont en règle, dit-il ; mais veuillez m’excuser, madame, cela ne suffit pas pour prouver que vous êtes bien réellement la veuve de Georges Lagarde ; il faudrait autre chose.
La mère d’Angèle resta interdite ; évidemment des papiers ne prouvent rien, tout le monde peut se procurer les papiers d’une autre personne.
— Je ne sais que vous dire, fit-elle ; cependant, si vous me montriez ma fille parmi d’autres personnes je la reconnaîtrais probablement.
Que pouvait répondre à cela maître Cornebu ? Il chercha et ne trouva rien.
— J’aurais besoin, dit-il, de consulter les tuteurs de la jeune personne ; vous comprenez, madame, que le cas est grave et mérite quelques réflexions.
— Parfaitement, monsieur, répondit promptement Marie ; quoi qu’il m’en coûte de ne pouvoir serrer mon enfant entre mes bras, je saurai me résigner à toutes les formalités que vous jugerez nécessaires. Y a-t-il dans ce pays une auberge décente à laquelle je puisse m’arrêter ?
Le notaire indiqua la meilleure auberge de l’endroit et reconduisit sa nouvelle cliente jusqu’au seuil de l’étude.
— J’aurai l’honneur de vous rendre visite dans l’après-midi.
En ce moment, Angèle sortait de chez elle ; elle ferma sa porte à clef et prit lentement le chemin de la maison de Marianne. Machinalement elle leva les yeux vers les fenêtres du notaire ; son regard bleu, clair et honnête rencontra celui de Marie qui regardait distraitement dans la rue pendant que Cornebu lui parlait, puis elle s’en alla du côté de l’église, tranquille et douce comme toujours.
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