Chapitre 27
Lorsque maître Cornebu leur fit part de la visite qu’il avait reçue, les tuteurs d’Angèle se trouvèrent fort embarrassés. À quoi reconnaît-on une vraie mère d’une fausse mère ? Benoît hasarda bien quelque chose sur la voix du sang, mais Béru, qui était plus positif, ne voulut point en entendre parler.
— La voix du sang ! dit-il, la belle affaire ! Voyez un peu si Angèle l’entendra, votre voix du sang ! et, pour ce qui est de la mère, il est clair comme le jour qu’elle reconnaîtra l’enfant ; notre Angèle ne ressemble à personne dans le pays : elle est demoiselle jusqu’au bout des ongles.
Il n’y avait rien à répondre à cela, et les trois hommes restèrent perplexes.
Dehors il faisait bien chaud, quoiqu’on fût à la fin de septembre et que les avoines fussent rentrées ; le soleil chauffait les sillons et faisait chanter les cigales. La porte de la salle de Béru s’ouvrit, et un beau gars se tint sur le seuil, soulevant son chapeau et souriant d’un air de connaissance à tout ce que rencontraient ses yeux.
— Prosper ! s’écrièrent ses amis d’une seule haleine.
C’était Prosper, en effet, mais si changé qu’en plein midi, dans la rue, ils eussent certainement hésité à le reconnaître.
À l’école d’agriculture, Prosper Damase avait acquis une élégance rustique ; la noblesse de port qu’il tenait de la nature s’était perfectionnée avec la culture de son esprit ; jadis c’était un beau garçon, à présent c’était un homme dont l’attitude commandait l’estime.
— Comment se fait-il que tu sois ici ? demanda Béru après un échange de salutations affectueuses.
— C’est bien simple, dit Prosper : j’ai mes vacances, et je n’ai pas cru pouvoir en mieux profiter qu’en venant vous voir. Ai-je eu tort ?
— Non certes, répondit le fermier en lui secouant la main, tu sais bien que c’est ici ta maison ; mais si le travail avait dû en souffrir, je n’aurais tout de même pas été content de te voir.
— Ne craignez rien, répondit Prosper, avec moi le travail ne souffre jamais.
Il s’assit à côté d’eux, et insensiblement la conversation retourna vers l’objet qui les intéressait si vivement.
— Comment ! s’écria Prosper, voilà Angèle qui a une mère à présent ? Ce n’est pas juste ! Qu’est-ce qu’elle veut que nous en fassions, de sa mère ? Nous nous en sommes très bien passés jusqu’à présent, et nous nous en passerons encore ; elle peut s’en retourner chez elle.
Ce discours humoristique traduisait si bien la pensée des trois amis qu’ils ne purent s’empêcher de sourire.
— Il ne s’agit pas de cela, dit Béru redevenu sérieux. Toi qui as habité les villes, et qui connais le monde, dis-nous comment on peut s’y prendre pour reconnaître que la dame qui est venue ici réclamer Angèle est bien sa mère et pas une étrangère.
— Eh ! s’écria Prosper, le roi Salomon lui-même serait embarrassé en pareil cas ! Comment voulez-vous que je vous instruise ?
Les amis, plus indécis que jamais, se décidèrent à consulter le brigadier de gendarmerie.
Il ne fut pas d’un grand secours. Après avoir longtemps tortillé sa moustache, il dit :
— Si elle a les papiers, elle est en règle, il faut avoir des papiers. Et puis, une mère est mère, et la loi confère l’autorité aux parents.
On ne put pas le faire sortir de là.
— Si l’on écrivait à Cervin ? suggéra tout à coup le notaire.
C’était fort sage ; mais en attendant, madame Lagarde était à l’auberge, qui devait s’impatienter, et si elle était vraiment la mère d’Angèle, il ne serait pas prudent de l’irriter, car, mal disposée, elle pourrait séparer la jeune fille de ses anciens amis.
Prosper écoutait en silence, essayant de comprendre et ne comprenant pas.
— Qu’est-ce que tout cela veut dire ? demanda-t-il enfin lorsqu’un temps d’arrêt dans la conversation lui permit de placer un mot.
— Comment ! Tu ne sais pas, s’écria Cornebu, tu ne sais pas que Angèle est une héritière ? Depuis que sa mère l’a retrouvée, nous sommes menacés de nous la voir enlever, car, ajouta-t-il avec un soupir, il n’y a pas beaucoup de chance pour que cette belle dame s’accommode des manières de Beaumont, et vienne se fixer parmi nous.
— Angèle, une héritière ? fit Prosper, cela me la gâte un peu ; je l’aimais mieux orpheline, toute petite, perdue dans sa grande maison.
Au souvenir de son expédition nocturne à la recherche des voleurs possibles dans la demeure tranquille, il ne put s’empêcher de sourire. Que tout cela était déjà loin, et comme on vieillit vite en peu d’années !
Après un instant de silence, il ajouta :
— Et mademoiselle Marianne ?
— Elle est à la maison, dit le père Benoît, tu la trouveras dans le jardin, où elle étend sa lessive avec ton amie Angèle.
Sans dire un mot, Prosper toucha le bord de son chapeau et partit dans la direction du bourg.
De loin, par-dessus la haie des jardins avoisinants, il aperçut les deux jeunes filles qui allaient et venaient, étendant délicatement le linge d’une blancheur de neige sur les haies d’aubépine nouvellement taillées ; il ne pouvait voir leur visage, mais il voyait leur silhouette aller et venir avec cette tranquillité de mouvements qui caractérise les jeunes filles de la campagne ; le temps n’est pas cher en province, et sans le gaspiller on peut en prendre à son aise.
Le cœur battait un peu à Prosper lorsqu’il ouvrit sans frapper la porte de Benoît, qui, pas plus que les autres, n’était jamais fermée. Il pénétra dans la seconde pièce, puis dans le jardin, et resta interdit, voyant sans être vu.
Ce n’était plus Marianne qui était la plus grande ; Angèle la dépassait maintenant de toute la tête. Qu’elle était grande et belle, cette petite fille, qu’il n’avait pas vue depuis si longtemps ! Les cheveux d’or faisaient un nimbe à ce visage encore enfantin par l’expression docile et étonnée, mais qui avait déjà toutes les grâces de la femme ; les yeux bleus riaient comme jadis, avec je ne sais quoi pourtant de plus doux et de plus réservé.
Après avoir rassasié ses yeux de cette aimable figure, Prosper tourna son regard vers Marianne. Celle-ci n’avait pas changé ; ses traits s’étaient peut-être un peu épaissis, mais ils portaient l’empreinte de la même décision calme, de la même sérénité de conscience.
Celle-ci ne changerait jamais, il suffisait de la voir pour en être assuré. Marianne était faite d’un métal incorruptible, sur lequel ni le temps ni les événements ne devaient avoir de prise. Ce qu’elle avait promis, elle le tiendrait ; ce qu’elle aimait, elle devait toujours le chérir.
Prosper sentit son cœur bondir joyeusement à la vue de ce cher visage, qui résumait pour lui toutes les aspirations de sa jeunesse.
— Marianne, dit-il presque bas…
Elle l’entendit et se tourna brusquement vers lui toute pâle. Le rouge lui monta rapidement au visage pendant que le jeune homme s’approchait ; il lui prit les mains et l’embrassa sur ses deux joues franchement, de tout son cœur.
Angèle les regardait hésitante et souriante ; Prosper l’attira à lui et l’embrassa de même ; après quoi, il poussa un soupir de satisfaction.
— Ah ! fit-il, c’est bon de revoir ses amis !
— Pour longtemps ? demanda Marianne encore tout émue.
— Quelques jours, répondit Prosper. Qu’avez-vous fait pendant mon absence ?
— Nous avons pensé à vous et parlé de vous, répondit promptement Angèle, qui se baissa pour ramasser une brassée de linge tombée à terre.
— Vous me disiez toi autrefois, fit Prosper en souriant.
Angèle baissa la tête un peu confuse, puis releva ses yeux pleins de tendre malice sur le jeune homme, en disant :
— C’est que j’étais petite ; maintenant je suis une demoiselle.
Prosper la regardait curieusement avec un intérêt extraordinaire ; elle avait dans toute sa personne un charme irrésistible, qui faisait au jeune homme l’effet d’être en même temps tout nouveau et très ancien. Cependant il se retourna vers Marianne, qui le regardait avec un sourire d’extase.
Quelque impulsion mystérieuse le poussa à lui dire :
— Ce n’est pas encore pour tout de bon cette fois-ci, Marianne…
— Oh ! cela ne fait rien, répondit-elle vivement ; pourvu que vous reveniez plus tard, c’est tout ce que nous pouvons demander, n’est-ce pas, Angèle ?
Machinalement les deux jeunes filles s’étaient remises à étendre le linge, et de même, sans y penser, Prosper le leur tendait, morceau par morceau.
Que de fois ils avaient ainsi travaillé sous le soleil de juillet ou sous la bise piquante de décembre qui gelait leurs doigts et bleuissait leur visage ! Cette reprise du travail en commun éveillait chez Prosper mille souvenirs qui lui paraissaient délicieux.
La vie lui avait appris à respecter ses souvenirs d’enfance, à bénir l’heure où il s’était jeté avec tant de confiance dans les bras de l’honnête homme qui lui avait enseigné comment on marche dans le droit chemin ; il se rendait compte maintenant de ce que son existence eût pu être s’il était tombé dans des mains moins loyales, et bien des fois, dans ces heures de méditation auxquelles nul n’échappe, il avait béni et remercié maître Béru d’avoir été pour lui un père, dans le sens le plus élevé de ce mot.
Mais de même qu’on éprouve toujours une certaine désillusion en revoyant après quelques années les lieux de son enfance qui vous paraissaient alors si grands et qui vous semblent maintenant si petits, Prosper ressentait un peu d’embarras devant Marianne. Il la trouvait moins grande, moins élégante, en un mot moins poétique que lorsqu’il l’avait quittée, et il en éprouvait un certain malaise ; il eût donné bien des choses pour la revoir telle que son imagination n’avait cessé de la lui représenter depuis son départ, c’est-à-dire résumant en elle tout ce qui est bon, aimable et charmant.
Un bruit de pas et de voix dans la maison attira leur attention de ce côté, et Cornebu se montra sur le seuil.
Après bien des hésitations, on s’était décidé à accepter Marie Lagarde comme la mère d’Angèle, en attendant la preuve du contraire ; il s’agissait maintenant d’apprendre à la jeune fille le changement qui se faisait dans sa destinée ; et aucun des trois hommes, si endurci qu’il fût par les peines de la vie, ne pouvait se défendre d’une émotion profonde en songeant à ce qui allait se passer dans cette jeune âme.
Benoît, d’un air fort grave, rappela les jeunes filles dans la maison ; tout embarrassé, Prosper allait se retirer, lorsque Angèle d’un mouvement imprévu et charmant lui tendit la main en lui disant :
— Tu t’en vas déjà ?
Prosper hésitant suivit les autres dans la salle basse, et, personne ne lui disant rien, il s’assit comme eux.
Les deux tuteurs s’entre-regardaient avec embarras, chacun désirant ne pas porter la parole ; ce fut le notaire qui les tira de peine.
— Angèle, dit-il, nous avons quelque chose à t’apprendre.
— Rien de mauvais ? s’écria-t-elle vivement.
Maître Cornebu hésita, puis raffermissant sa voix :
— Non, dit-il, pas précisément ; mais enfin c’est un grand changement qui va se faire dans ta vie.
Angèle regarda le notaire d’un air indécis, puis soudain ses yeux se reportèrent sur Prosper, assis dans son coin, et de là avec une vive rougeur sur Marianne qui la regardait d’un air étonné. Honteuse peut-être de la pensée qui venait involontairement de lui traverser l’esprit, elle baissa la tête et attendit qu’on lui expliquât sa destinée.
— Te souviens-tu de ta mère ? demanda Cornebu.
Les yeux mobiles et vivants de la jeune fille répondirent avant ses lèvres :
— Oui.
— Comment était-elle ?
— Elle était jolie, répondit Angèle, elle avait de grands yeux bleus et portait toujours de belles robes.
— La reconnaîtrais-tu si tu la voyais ?
Angèle releva la tête et regarda ceux qui jusqu’ici avaient pris soin de sa destinée, pendant que quelque chose d’inexprimable se passait dans son cœur.
— Ta mère vit, Angèle, dit maître Cornebu, saisi par une émotion qui lui serrait la gorge : elle veut te voir et te prendre avec elle…
Le visage d’Angèle prit soudain une expression de fermeté bien étrange chez un être si jeune.
— Ma mère ? dit-elle, que faisait-elle tout ce temps, pendant que j’étais ici, et que vous vous occupiez de moi ?
— Je vais te l’expliquer, commença Benoît, faisant preuve ici d’une maladresse peu ordinaire : ton père est mort, et il t’a laissé une fortune ; alors ta mère en ayant eu connaissance t’a fait chercher, attendu qu’elle ne peut toucher à rien sans toi.
— Ah ! fit Angèle.
— Oui, continua Benoît s’enferrant de plus en plus, alors tu comprends, comme c’est toi qui es l’héritière, il fallait bien te retrouver, et puisque c’est ta mère, nous ne serons plus tes tuteurs…
— Ce n’est pas cela, dit tout à coup Béru d’une voix presque dure, qui contrastait étrangement avec sa patience ordinaire. Je vais t’expliquer cela, moi. Ton père, à ce qu’il paraît, t’a laissé une fortune, tu m’entends ? une fortune considérable. Ta mère ne peut pas y toucher, alors elle t’a fait chercher, et elle t’a trouvée. Elle est ici.
Angèle leva ses yeux bleus sur son vieil ami.
— Est-ce qu’il va falloir que j’aille avec elle ? fit-elle avec une sorte de frayeur.
— Si elle l’exige, oui, dit rudement Béru.
Angèle chancela comme si elle avait reçu un coup.
Les yeux de Prosper ne la quittaient pas, ou plutôt ils allaient d’elle à Marianne, qui, pâle et les lèvres entrouvertes, suivait ce débat comme s’il s’était agi de sa propre vie.
— M’en aller ? murmura Angèle, en regardant tour à tour les trois hommes, qui la contemplaient avec une profonde pitié mêlée chez Cornebu d’une bonne dose de colère à l’intention de Marie Lagarde. M’en aller ? vous savez bien que cela ne se peut pas ; qu’est-ce que je ferais ailleurs qu’ici ?
Elle regarda autour d’elle et tout à coup se précipita dans les bras de Marianne.
— Dis, tu sais bien, ma mère Marianne, que je ne peux pas m’en aller d’ici ! C’est vous qui m’avez élevée, je suis votre enfant à tous, et l’on ne peut pas me prendre à vous, n’est-ce pas ?
Maître Cornebu tira son mouchoir de poche et se moucha avant de répondre.
— Tu as tout à fait raison, ma petite fille, dit-il, c’est-à-dire que tu as raison pour nous ; mais du moment où ta mère te réclame, nous ne pouvons pas te garder malgré elle : la loi est formelle…
— Qu’est-ce que cela me fait, la loi ! s’écria Angèle toute frémissante. (Elle quitta Marianne et vint se placer au centre du groupe.) Je ne connais pas la loi, je ne sais qu’une chose : j’ai vécu sans mère ; depuis la mort de ma bonne grand-mère, je n’ai pas eu d’autres amis que vous, je ne connais que vous, et ne veux pas en connaître d’autres. Si ma mère veut de moi, je ne veux pas d’elle.
Elle s’arrêta, tremblante de colère et d’émotion. Ses amis n’étaient pas moins troublés qu’elle. Un grand silence régna dans la maison, interrompu seulement par les battements réguliers du balancier de la grosse horloge. Ce fut la voix de Marianne qui se fit entendre la première.
— Angèle, dit-elle, tu sais si tu es ma fille et si je t’aime ; tu sais si depuis ta petite enfance j’ai passé une heure sans songer à toi ; c’est pour cela qu’aujourd’hui je peux te dire : Ton devoir est d’aller avec ta mère.
— Elle ne m’aimait pas quand j’étais petite, s’écria impétueusement Angèle ; si elle s’occupe de moi aujourd’hui, c’est parce que j’ai de l’argent, comme vous le dites.
— Tu ne sais pas, fit doucement Marianne. Pourquoi la juges-tu sans la connaître ? Son cœur peut être changé !
La voix de Marianne faiblit à ces mots ; incapable de changer elle-même, elle ne croyait pas aux cœurs qui changent ; mais ce qu’elle disait là, ce sont des choses qu’il faut dire même quand on ne le pense pas, car, fausses pour vous-même, elles peuvent être vraies pour d’autres moins fermes et moins constants.
Angèle baissa la tête.
— Elle a raison, fit le père Béru de sa voix devenue soudainement rude, elle a raison, cette brave fille ; elle a rempli son devoir toute sa vie, et plus que son devoir. Ce qu’elle te dit est vrai, il faut l’écouter et savoir t’y soumettre.
Angèle resta debout au milieu de la salle et se couvrit le visage de ses mains.
— Oh ! mes amis, dit-elle, oh ! mes tuteurs, vous à qui ma grand-mère m’avait donnée, c’est vous qui me dites de vous quitter, vous qui voulez que je m’en aille avec… Eh bien, non, reprit-elle avec véhémence ; vous me blâmerez tant qu’il vous plaira, je ne puis pas l’appeler ma mère. J’ai eu deux mères. Il y en a une qui dort là-bas, – elle indiquait le cimetière de son bras étendu, – et l’autre est ici ! (Elle montra Marianne.) Pour celle qui m’a fait naître, je ne la connais pas et je ne puis l’aimer, ajouta-t-elle plus bas.
Maître Béru fit un signe à ses amis, et ils sortirent sur la pointe du pied, pendant que Marianne, avec de douces paroles, essayait de calmer le cœur endolori de sa petite amie.
— Rentrez chez vous, dit Béru au notaire, je suis bien sûr qu’avant une heure elle lui aura fait entendre raison.
En effet, moins d’une heure après, Marianne entra chez Cornebu, tenant par la main Angèle, dont le joli visage était encore tout gonflé par ses pleurs récents.
— Je vous l’amène, dit-elle à Cornebu, elle s’est résignée à son devoir ; tâchez qu’il ne lui soit pas trop pénible.
Avant que Cornebu eût eu le temps de proférer une parole, elle s’était glissée hors de l’étude, et, par la fenêtre, il la vit se diriger à grands pas du côté de sa maison, où elle s’enferma sans doute pour pleurer.
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