Chapitre 28
Marie Lagarde, que le notaire avait envoyé chercher, se présenta dans l’étude avec un air de suprême élégance ; elle ne s’attendait pas à y voir Angèle, aussi ne put-elle retenir un mouvement d’inquiétude à la vue de l’enfant qui se tenait debout d’un air gêné près du fauteuil du notaire. Dès le premier coup d’œil, cependant, elle reconnut sa fille : les cheveux rebelles et les grands yeux étonnés étaient restés les mêmes, malgré la transformation des traits. Aussitôt remise, Marie Lagarde ouvrit les bras et courut vers la jeune fille.
— Mon Angèle ! s’écria-t-elle, enfin je te retrouve ! Qu’elle est grande ! qu’elle est jolie !
Comme Cornebu l’observait d’un regard qui n’était pas sans malice, Marie voulut user de tous ses avantages, et souleva légèrement les deux lourdes nattes qui retombaient sur le cou de la fillette.
— Est-ce qu’elle a toujours son joli petit signe à la naissance des cheveux ? demanda-t-elle d’un ton de tendresse enjouée.
Le signe y était bien, il n’y avait pas à s’en dédire. Elle pressa dans ses bras Angèle silencieuse et contrainte, qui subissait ses caresses sans les lui rendre. Certes, celle-ci n’avait jamais été bien disposée pour sa mère, trop longtemps absente ; mais la vue de cette jolie femme, trop jolie, trop bien mise, qui sentait trop bon, n’était pas faite pour vaincre ses répugnances.
Maître Cornebu coupa court à cette scène de reconnaissance.
— Voici donc votre fille, dit-il d’un ton posé en offrant une chaise à la jeune femme, qui s’assit avec grâce, sans quitter la main d’Angèle qu’elle avait emprisonnée dans les siennes. Vous pouvez constater par vous-même qu’elle est dans un état satisfaisant de tout point. Jusqu’ici nous avons été ses tuteurs désignés par la volonté de sa défunte grand-mère, qui paraissait être son unique parente. Avant de la remettre dans vos mains, qu’il nous soit permis de vous demander à quelle existence vous la destinez.
Maître Cornebu avait préparé ses plans, et le regard dont il accompagna ce petit discours était bien fait pour en souligner la véritable portée. Cela voulait dire, clair comme le jour :
— Si vous bronchez le moins du monde, chère madame, nous refuserons de vous livrer notre pupille, et vous aurez à justifier d’un abandon trop prolongé, dont les circonstances ne vous seront peut-être pas très faciles à expliquer.
Marie Lagarde avait parfaitement compris ; aussi, sans quitter la main de sa fille, répondit-elle avec une entière liberté d’esprit :
— Vos scrupules, cher monsieur, vous honorent plus que je ne saurais le dire. Je vous sais un gré infini de prendre si fort à cœur les intérêts de mon unique enfant. Mais vous connaîtriez bien mal le cœur d’une mère, si vous pensiez que je veux causer le moindre chagrin à ma fille ; mon intention est de l’accoutumer à moi peu à peu, de faire connaissance avec elle, de m’en faire aimer et de témoigner à jamais ma profonde reconnaissance à ceux qui, poussés par le bon mouvement de leur cœur, lui ont servi jusqu’ici de famille et de protection.
Angèle regarda timidement sa mère ; les paroles qu’elle venait de prononcer calmaient une bonne partie de ses terreurs ; si Marie Lagarde voulait s’établir à Beaumont, la jeune fille n’avait plus aucun motif de crainte. Le notaire, plus au fait des manières du monde, se contenta d’approuver de la tête. Ce n’est pas tout de promettre, pensait-il, il faut voir comment on tiendra.
— Alors, dit-il, vous allez vous installer dans la maison d’Angèle ?
Angèle sourit, c’était très drôle d’inviter une mère à venir demeurer chez sa fille : la petite pointe d’orgueil qui sommeille au fond du meilleur d’entre nous se fit sentir chez elle, et lui causa un certain plaisir.
— La maison d’Angèle ? fit Marie, la maison où elle demeure ?
— Non, maman, fit Angèle, employant pour la première fois ce nom de mère si nouveau à ses lèvres ; la maison qui m’appartient.
Avec le sentiment très particulier du propriétaire qui fait voir ses biens, elle montrait de la main ses trois petites fenêtres de façade de l’autre côté de la rue.
Marie suivit le geste, et pensa que la maison était bien petite ; mais pour le peu de temps qu’elle avait l’intention d’y passer, cette demeure serait toujours assez grande.
— Alors, madame, c’est bien convenu, vous vous fixez ici ? insista le notaire.
— Oui, monsieur, répondit Marie avec son plus gracieux sourire.
— Nous ne pouvons que nous en féliciter, fit maître Cornebu d’un ton galant.
Marie sourit et jeta un regard pénétrant sur le vieux fonctionnaire, qui n’en parut point troublé.
— Si nous allions nous installer, ma fillette ? dit-elle à Angèle, dont elle ne cessait de tenir la main ; nous aurons le temps de causer d’affaires plus tard, et il me tarde de t’avoir un peu à moi toute seule. Vous comprenez, monsieur ? j’ai à rattraper beaucoup de temps perdu ! À demain donc les affaires sérieuses, n’est-ce pas ?
Elle emmena doucement Angèle vers la porte, tout en parlant ; le notaire les accompagna un peu surpris, un peu ahuri par tant d’aisance, là où lui-même se fût senti embarrassé.
La porte s’était refermée, et il regagnait son fauteuil, lorsqu’il entendit un pas léger gravir en courant l’escalier. Avant qu’il eût le temps de se retourner, Angèle s’était précipitée vers lui, et lui avait passé les bras autour du cou.
— Vous savez bien, dit-elle à voix basse, que mes anciens amis seront toujours mes meilleurs amis ?
Là-dessus elle planta un gros baiser sur la joue du notaire abasourdi, et disparut comme une petite fée.
Dans la rue, elle retrouva sa mère qui était restée assez embarrassée sous le feu des regards qu’elle sentait derrière tous les rideaux de toutes ces fenêtres si bien closes.
— Je vous prie de m’excuser, maman, dit la jeune fille, j’avais quelque chose à dire à maître Cornebu.
Marie jeta un regard de côté sur sa fille ; cette petite avait des habitudes d’indépendance absolument déplorables, et qu’il fallait corriger au plus tôt, et puis on la gâtait dans ce village d’une façon vraiment inconvenante ; il faudrait mettre bon ordre à tout cela. Mais on avait le temps d’y penser. Angèle tira la clef de sa poche, ouvrit la porte, et s’effaça, laissant passer sa mère devant elle.
C’était cela la maison de madame Lagarde ? Ces petites fenêtres assombries par les grandes plantes vertes, ces rideaux mesquins de calicot blanc, ce vieux mobilier suranné. Rien d’étonnant à ce que, élevé dans un pareil milieu, Georges se fût montré jadis si pédant et si despote. Les fauteuils mêmes avaient dû laisser sur lui l’empreinte de leur roideur déplaisante.
Enfin, si peu agréable qu’elle fût, cette maison n’était heureusement qu’une étape, une sorte d’auberge, où l’on s’arrêtait pour prendre langue[1] , mais que l’on quitterait bientôt, dès que la fortune sérieuse d’Angèle, le don de son père, serait enfin remise dans les mains qui devaient la gérer, et ses mains ne seraient pas celles de maître Cornebu. Oh ! non.
Angèle fit de son mieux les honneurs de sa demeure ; elle alluma le feu quand l’heure fut venue et prépara l’humble souper avec un luxe peu ordinaire pour elle. Depuis qu’elle savait ou plutôt qu’elle croyait que, loin de l’enlever à ses amis, sa mère consentait à vivre auprès d’eux, elle se sentait prise presque de tendresse pour cette mère complaisante.
Pendant ce temps, Marianne était en proie à un chagrin profond, un de ces chagrins dont on n’ose pas parler et que la main même la plus compatissante blesse quand elle les effleure.
Elle avait donné à Angèle tout ce que son père ne pouvait posséder de son âme : Prosper lui-même, venu plus tard, tenait à son cœur par des fibres moins profondes et moins sensibles. Angèle avait été pour mademoiselle Benoît ce qu’est l’enfant pour la mère : la personnification du devoir absolu avec lequel il n’est pas compromis. Si Angèle avait été cela, c’est parce qu’elle s’était donnée tout entière, parce que, docile et reconnaissante, elle avait regardé Marianne avec cette pleine confiance des petits enfants pour leur mère.
Mais si Angèle avait une autre mère, si son cœur n’appartenait plus en entier à Marianne, si une autre influence venait contrebalancer celle qui depuis tant d’années guidait l’enfant dans la voie du bien, celle qui lui avait servi de mère éprouvait, en même temps qu’une jalousie maternelle, le désappointement de l’instituteur qui voit détruire le travail auquel il a voué toute sa vie.
La jeune fille, tout en retournant ces tristes idées dans sa tête, vaqua aux soins de tout son petit ménage, fit comme à l’ordinaire une heure de lecture à son père à moitié endormi, puis rentra dans sa chambrette, où elle put penser tout à son aise à la triste nouvelle qui venait de changer tout à coup sa vie.
Quand elle eut bien savouré cette tristesse, une joie pénétra dans son âme comme un rayon de soleil à travers la brume : Prosper était revenu. Est-ce que celui-là n’apportait pas par sa présence la plus douce des consolations ? C’est sur cette pensée qu’elle s’endormit.
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