Chapitre 29
Le lendemain matin, le jour s’éveillait à peine lorsque Marianne ouvrit les yeux. Ménagère inquiète et soigneuse, elle se rappela soudain sa lessive oubliée la veille sur les haies vives de son jardin. S’habillant à la hâte, elle descendit l’escalier sans faire de bruit, ouvrit la porte de la cuisine et sortit.
Une raie rose se montrait à peine du côté de l’orient, la rosée venait de tomber.
Tout était gris, d’un gris doux et fin, teint vaguement de cerise, car le jour grandissait rapidement, et les nuages qui flottaient dans le ciel matinal prenaient déjà des nuances ardentes. Marianne s’arrêta, saisie d’une sorte de respect religieux pour cette sérénité qui planait si fort au-dessus des troubles et des angoisses de l’âme humaine.
Pas une feuille ne remuait, les oiseaux commençaient à peine à chanter et s’interrompaient aussitôt, comme s’ils hésitaient à troubler le silence mystérieux de ce lever du jour.
Seule, dans le lointain, la mer venait battre régulièrement la grande plage de sable qui s’étendait à quelque distance ; bruit apporté par le vent ou secousse communiquée par le sol, le choc de chaque vague, étouffé le jour par des bruits plus voisins, se faisait ainsi entendre dans le calme profond de la nuit et du matin.
Marianne resta immobile, pénétrée d’une émotion austère.
Cette grande mer qu’elle ne pouvait voir était bien autre chose que ses petites douleurs et ses petites préoccupations. Qu’était-elle auprès de cette immensité qui se rappelait ainsi à ses souvenirs ! Tout autour des continents, la vague venait ainsi frapper le sol, étreignant la terre dans ses bras immenses, enserrant tant de douleurs, tant d’angoisses et tant de joies… celles de Marianne ne comptaient pas plus au milieu des autres, qu’un verre d’eau apporté par elle n’eût augmenté la masse liquide de l’Océan. Combien de mères, de veuves, d’orphelines, les yeux perdus à l’horizon, pleuraient en ce moment, interrogeant l’Océan désert ?
— Que nous sommes peu ! se dit-elle en joignant ses mains devant elle avec un geste de pitié. Et qu’importe ce que peut souffrir un être insignifiant comme moi, au milieu de l’immensité ?
Elle détourna ses regards de l’horizon embrasé, et les reporta sur les pièces de linge étendues sous sa main. Un coq chanta dans le voisinage ; aussitôt les pigeons sur les toits, et les petits oiseaux dans les arbres, répondirent chacun dans son langage ; une porte battit quelque part, et à ce signal la vie reprit partout.
Avec un soupir, Marianne remit sur la haie quelques pièces tombées pendant la nuit, puis se tourna vers les plates-bandes pour y cueillir les légumes du jour.
Un frôlement se fit entendre dans la haie ; elle leva les yeux et tressaillit de tout son corps : Prosper la regardait.
Pour éviter les regards et les commentaires, il avait pris à travers les champs et les cultures ; à cette heure matinale nul ne l’avait rencontré, et il avait voulu attendre dans le pré voisin que Marianne vînt au jardin, comme elle le faisait tous les jours.
— Prosper ! firent doucement les lèvres de la jeune fille sans proférer aucun son.
Il lui sourit et descendit du talus pour la rejoindre.
— J’avais hâte de vous voir, dit-il ; cette journée d’hier m’a fait l’effet d’un mauvais rêve ; moi qui arrivais si joyeux ! Il me semble maintenant que l’ordre est troublé en toute chose, et que rien ne va plus aller comme auparavant !
— Rien n’est changé que pour moi, fit Marianne, dont les lèvres tremblèrent, bien près de laisser échapper un sanglot ; car, pour les autres, les changements, s’il y en a, seront des changements heureux, tandis que pour moi…
Elle baissa la tête et dit tout bas, ne pouvant plus retenir ses pleurs :
— J’ai perdu ma petite fille.
Prosper lui prit la main, l’attira à lui et mit un baiser sur sa joue, un vrai baiser de frère ou d’ami, ainsi que le voulait l’état particulier de leurs âmes.
— Votre petite fille, dit-il, c’est en effet sous ce nom que j’entendis désigner Angèle pour la première fois et que je vous regardai toutes deux. Jusque-là je ne vous avais vues ni l’une ni l’autre. Vous étiez en train de lui essayer de petits sabots… Mon Dieu, qu’ils étaient petits, ces sabots !… je les vois encore !
Marianne jeta involontairement un regard sur ses pieds chaussés de gros vilains souliers de cuir, fabriqués par le cordonnier du cru, puis elle les reporta sur Prosper avec un sourire embarrassé.
— Qu’elle a changé, votre petite fille ! continua Prosper ; c’est une demoiselle à présent, et elle est devenue bien jolie.
Il s’arrêta, regarda autour de lui et respira largement.
— Je ne puis vous dire, reprit-il, ce que je ressens à me voir dans ce pays-ci ; je l’avais tant désiré que cela me faisait mal tout le long de la route, et maintenant que m’y voici, il me semble que je l’ai quitté depuis des centaines d’années. C’est vrai, Marianne, il me semble que j’étais un enfant lorsque je suis parti, et maintenant je suis un homme.
Il prit la main de la jeune fille et la garda dans la sienne.
— Ma bonne Marianne, dit-il, ma vraie amie, que je suis aise de vous revoir, et que cela me fait de bien ! Si vous saviez combien j’ai pensé à vous de fois ! Vous ne m’écriviez guère, savez-vous ?
— Il n’en fallait pas davantage, fit Marianne avec un demi-sourire ; c’était trop peu pour vous importuner, et assez pour vous faire souvenir de nous.
— C’était moins que je n’aurais voulu, reprit Prosper ; j’étais gourmand de savoir tout ce qui se rapportait à ce pays, vous surtout, et vous, vous ne me disiez rien !
— C’est qu’il n’y avait rien à dire, répondit la jeune fille d’un ton à la fois triste et enjoué ; vous me retrouvez telle que vous m’avez quittée. Prosper, ce n’est pas la peine de parler de soi quand on ne change pas.
Ils restèrent silencieux pendant un moment ; ils n’éprouvaient point d’embarras vis-à-vis l’un de l’autre ; le véritable fond de l’affection qu’ils se portaient réciproquement était une grande amitié, ce qui les mettait à l’aise et leur permettait de se parler librement.
Autour d’eux, la vie reprenait ses droits ; on entendait aller et venir des sabots sur les dallages de schiste, dans les cours des maisons. Marianne regarda son ami d’un air un peu embarrassé.
— Il faut que je m’en aille ? dit Prosper, c’est ce que vous voulez dire, n’est-ce pas, Marianne ?
— Cela vaudrait mieux, répondit-elle avec un demi-sourire.
— Eh bien, je m’en vais ! fit-il.
Il restait néanmoins indécis devant elle.
— Vous reviendrez tantôt ? demanda la jeune fille, non sans rougir.
— Certainement, répondit-il ; je ne suis venu que pour voir mes amis.
Il s’en alla, reprenant le même chemin qui lui avait servi pour venir, et, quand il eut tourné le coin du premier champ, il se dirigea machinalement vers la rivière.
Tout à coup les années de son adolescence lui apparurent dans le ravin étroit qu’il avait suivi jadis, menant si fièrement les trois chevaux du père Béru.
Que de temps écoulé depuis et que de changements ! Il se revoyait pourtant tel qu’alors, jeune garçon, fier jusqu’à être ombrageux, fuyant la domination hostile de sa belle-mère, respirant à pleins poumons la vie des champs, ces champs loin desquels il sentait toutes ses volontés se révolter.
Des lambeaux de souvenirs de collège lui revenaient en même temps ; il revoyait les grands dortoirs mal éclairés par la veilleuse fumante, où il dormait si mal, d’un sommeil troublé par des rêves de vastes horizons et d’inaccessible liberté.
Il revoyait les hautes cours, semblables à celles des prisons, où la récréation finissait toujours trop tôt et d’où l’on était bientôt chassé vers les classes sombres, où il se penchait durant des heures sur des études ingrates qu’il n’aimait pas et qui ne lui donnaient aucune joie.
Il avait étudié depuis : c’est avec un plaisir infini qu’il avait lu des livres, alors ses ennemis, maintenant devenus ses amis… Machinalement il tâta sa poche de côté où se trouvait un La Fontaine dont il avait fait depuis peu le compagnon de ses promenades.
Quel charme avaient pris maintenant pour lui ces auteurs exécrés jadis ! Comme il leur trouvait le parfum de la vie auquel il était resté si longtemps insensible !
— Ah ! se dit-il, c’est qu’autrefois ils m’étaient imposés, et que maintenant je les choisis. Cela vous apprend à voir juste que d’être libre !
Il fit quelques pas et se trouva précisément à l’endroit où dix ans auparavant il avait fait entrer ses chevaux dans l’eau. Le sentiment de force et de liberté qu’il avait ressenti alors avait laissé une empreinte sur toute sa vie ; il le ressentit avec la même intensité qu’alors ; puis, avec un retour sur lui-même, il compara l’homme qu’il était devenu, avec le garçon indocile qu’il était en ce temps-là.
La vie l’avait non pas broyé, mais pétri…
— J’avais tort, se dit-il, tort d’être intraitable, tort de ne vouloir que ce qui me semblait bon : mais, dans la jeunesse, on est aveugle… on croit savoir ce que l’on veut… Le sait-on ?
Son esprit lui représenta aussitôt le pré où il avait parlé à Marianne un jour de fenaison. Cette bonne Marianne, qu’elle avait été avec lui douce, patiente et sage !
Combien, par son heureuse influence, elle lui avait épargné de sottises et par conséquent de reproches !… Il lui en avait parfois voulu d’être si raisonnable et si prudente.
— Vous ne serez donc jamais en colère ? lui disait-il, vous ne ferez donc jamais une bêtise ? Savez-vous que c’est humiliant pour ceux qui en font ?
Elle répondait par un sourire et par un calme regard de ses yeux bruns, pas très beaux, mais si bons, si intelligents, qu’on ne pouvait s’empêcher de les trouver magnifiques.
Par une transition insensible, il vit tout à coup, du fond de sa rêverie, surgir les yeux bleus d’Angèle.
Angèle avec une famille, Angèle héritière ! Béru lui avait parlé de la somme la veille, et le chiffre de trois cent mille francs était bien fait pour étonner dans un petit pays où l’on se trouvait riche avec trois mille francs de rente.
Prosper ignorait encore que la fortune lui réservât une richesse bien supérieure : il avait entendu parler plus d’une fois de son vieil oncle, mais la prudence naturelle du pays avait empêché sa famille de s’étendre sur ce sujet.
Dans six mois, il aurait terminé ses études et prendrait possession de sa petite fortune que, d’après les conseils de Béru lui-même, il avait laissée intacte depuis sa majorité, se contentant d’en toucher les revenus, de manière à vivre à son aise. Il avait fait un tour à Paris, et la grande ville ne l’avait point charmé : vue superficiellement, elle avait effarouché ses instincts de paysan et de propriétaire ; il était revenu à sa province avec une sorte de joie d’avoir échappé sain et sauf à ce monstre qui dévorait tout avec une telle activité, y compris la vie humaine.
Dans six mois ou un peu plus, peut-être, car il serait inutile d’user de précipitation, Prosper s’achèterait une belle petite propriété, et la cultiverait à son idée, c’est-à-dire en combinant les fruits de l’étude et ceux de l’expérience. Qu’il serait heureux chez lui, lui qui n’avait jamais vécu que chez les autres !
La vision de Marianne traversa ce rêve ; il la vit alerte et silencieuse, aller et venir dans la cour de la maison rustique, distribuant çà et là le travail et la provende. Et dans son ombre, la tenant par son tablier, comme il l’avait vue cent fois pendant les années écoulées, Angèle avec ses cheveux blonds et ses yeux étonnés…
Il s’agissait bien d’une petite Angèle, à présent ! Il n’y avait plus d’Angèle, c’était mademoiselle Lagarde ; désormais Marianne irait seule dans sa nouvelle demeure, pendant que mademoiselle Lagarde se rendrait à Paris avec sa mère.
Une colère violente, irraisonnée, s’empara de Prosper à l’idée de madame Lagarde, cette femme qui venait brutalement prendre au bourg son plus bel ornement, à Marianne sa seule amie !
Et soudain, sans qu’il pût s’expliquer pourquoi, les yeux de Prosper s’emplirent de larmes brûlantes qu’il essuya bien vite du revers de la main.
À quel propos cet attendrissement, ridicule sans doute ? Depuis la veille il avait éprouvé trop d’émotions inaccoutumées, et cela lui avait dérangé les nerfs.
Pour se remettre, il repensa à Marianne, dont le souvenir avait toujours eu le don de le calmer.
— Quand la maison sera prête et installée, se dit-il, nous nous marierons, Marianne et moi ; et alors…
Mais son esprit ne voulait pas se fixer sur cette idée, et s’en allait vagabonder de droite et de gauche. Plusieurs fois il essaya de se forcer à songer à cela : mais il était impuissant à arrêter sa pensée.
De guerre lasse, il tira son La Fontaine de sa poche et essaya de lire. Mais le soleil lui venait dans les yeux, les mouches l’ennuyaient, tout avait l’air de conspirer contre lui. Il remit son livre dans sa poche, et partit pour une longue promenade dans les sentiers les plus lointains qu’il eût parcourus jadis.
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