Chapitre 30
Angèle faisait les honneurs de sa maison à sa mère.
En son honneur, elle avait mis sur la table sa plus belle nappe, le lait frais écumait dans la plus jolie jatte de porcelaine fine, le café fumait dans la cafetière de gala ; malheureusement le boulanger n’ayant pas voulu chauffer le four ce jour-là, le pain était rassis, ce qui ennuyait la jeune maîtresse de maison.
— Tu as dû bien t’ennuyer dans ce pays-ci ? disait madame Lagarde, tout en déjeunant de bon cœur.
Elle aimait assez les bonnes conditions de la vie matérielle, et le café de sa fille était excellent. Angèle regarda sa mère d’un air étonné.
— Mais non, maman ! dit-elle ; je ne me suis pas ennuyée une minute ; pourquoi me serais-je ennuyée ?
Marie Lagarde promena un regard dédaigneux sur les murs et sur le jardinet qu’elle voyait par la porte ouverte.
— Enfin, qu’est-ce que tu fais ici ? demanda-t-elle en se renversant sur le dos de sa chaise.
— Je travaille ! répondit bravement Angèle en la regardant en face.
Madame Lagarde réprima un léger mouvement d’humeur ; ceci avait trop l’air d’une leçon ; cependant elle se rendit compte que sa fille ne pouvait avoir eu l’idée de la blâmer, puisqu’elle ne connaissait pas son existence. En même temps elle comprit qu’il fallait éviter de froisser Angèle, au moins tant qu’on ne serait pas en possession de cette précieuse fortune. Après, on verrait.
— Qu’est-ce que nous allons faire ? demanda-t-elle, lorsque la jeune fille eut desservi la table et rangé tout soigneusement autour d’elle.
— Si vous le permettiez, maman, répondit Angèle, j’irais voir Marianne : depuis hier je ne l’ai pas vue.
— Tu ne peux faire autrement que de la voir tous les jours ? demanda Marie avec une pointe de raillerie qu’elle réprima aussitôt. Qu’est-ce que c’est que cette Marianne ?
— C’est ma petite mère, répondit vivement Angèle. Elle rougit subitement et ajouta sur-le-champ : Je vous demande pardon, maman, c’est elle qui m’a élevée après la mort de ma grand-mère, et je l’aime de tout mon cœur !
— Va voir Marianne, dit Marie Lagarde avec un sourire qui voulait être bon et qui n’était qu’aimable.
Angèle profita aussitôt de la permission et courut vers la maison du père Benoît. Celui-ci n’était point sorti, contre sa coutume, et, ne sachant à quoi employer son temps, il avait pris ce qu’il appelait son ouvrage des jours de pluie. C’était de volumineux herbiers, admirablement tenus, dans lesquels il avait classé la flore complète de ce coin de terre.
En entendant la porte retomber, il leva la tête, et, à la vue de l’enfant, son visage s’éclaira.
— Te voilà, petite ? fit-il.
Marianne tenait déjà dans ses bras la jeune fille, qui l’étreignait sans mot dire.
— Ah ! soupira enfin Angèle dans un sanglot, que c’est bon de vous revoir, et qu’il y a longtemps que je ne vous avais vus !
— Ce fut hier après-midi pour la dernière fois, fit observer Benoît en souriant ; mais il s’est passé bien des choses depuis.
— Hier seulement ? fit Angèle incrédule. C’est vrai, pourtant ! Le temps m’a paru long.
— Eh bien, fit Benoît, qui ne voulait point la laisser s’attendrir, comment t’arranges-tu de ta nouvelle maman ?
— Elle ne vaudra jamais l’ancienne, répliqua Angèle en se serrant contre son amie.
— Il ne faut pas dire cela, fit observer doucement celle-ci ; tu n’en sais rien, et puis c’est ta mère.
— Je le sais bien ! fit Angèle avec un léger mouvement d’impatience ; depuis hier, on ne fait que de me le répéter, ce ne sera la faute de personne si je l’oublie. Dis-moi, ma Marianne, tu as eu du chagrin ? Tu n’as pas pensé que j’allais t’aimer moins, toujours ?
Marianne ferma les yeux pour empêcher les larmes d’en sortir, et elle embrassa sa petite amie. Ne voulant pas mentir, elle préférait se taire. La vérité est que depuis la veille elle sentait une étrange sensation d’isolement, toujours croissante, s’emparer d’elle. Elle n’eût pu dire pourquoi, car jamais peut-être on ne lui avait témoigné tant d’amitié, mais quelque chose était changé dans sa vie, elle ne pouvait s’y tromper.
— Quand ta mère pourra-t-elle nous recevoir ? demanda Benoît en fermant son herbier.
Il tenait à paraître fort au courant des mœurs de la ville.
— Tantôt, dit-elle, après le dîner de midi, je viendrai vous faire une visite avec maman, et puis nous irons chez le père Béru. C’est bien le moins qu’elle vous remercie de ce que vous avez fait pour moi.
Délivré d’un souci, Benoît prit sa boîte d’herborisation, sa canne et son chapeau. Il embrassa les jeunes filles, et l’instant d’après on le vit partir à grandes enjambées du côté de la mer.
— Eh bien ? fit Marianne quand elle fut seule avec son amie.
— Rien, répondit Angèle en haussant doucement les épaules.
Elles restèrent silencieuses. Le chat faisait ronron sur le fauteuil du père Benoît, et on l’entendait jusqu’au bout de la petite salle. Angèle lui passa distraitement la main sur le dos.
— Est-ce que Prosper va rester longtemps ? demanda-t-elle sans lever les yeux.
— Non, quelques jours seulement.
— Alors, ce n’est pas cette fois qu’il t’emmène ? fit la jeune fille en continuant à caresser le chat.
Marianne rougit.
— Non, pas cette fois, dit-elle précipitamment. Elle allait ajouter quelque chose, elle se retint.
— Quoi ? demanda Angèle qui avait compris.
— Rien !
Le silence recommença. Le chat, soudain agacé, bondit sur l’armoire, où il s’établit, promenant ses regards clignotants sur les amies. Angèle se mit à rire d’un rire troublé.
— Je pensais qu’il venait te chercher pour tout de bon, reprit-elle ; il y a assez longtemps que vous êtes promis. Cela fait au moins cinq ou six ans ?
— On ne se connaît jamais trop, répondit sentencieusement Marianne. Mais pourquoi me demandes-tu cela ?
— Je ne sais pas ! repartit Angèle en rougissant. (Elle se baissa vivement et arrangea le feu dans l’âtre pour cacher sa rougeur.) Maman veut rester ici, elle me l’a dit, mais bien sûr elle ira à Paris une fois ou l’autre, et j’irai avec elle. Tu seras bien seule pendant ce temps-là ; si tu avais été mariée, ç’aurait été autre chose…
Marianne tourna lentement la tête vers le jardin.
— Te souviens-tu, ma chérie, dit-elle sans regarder Angèle, du jour où tu m’as dit que je ne t’aimerais plus quand je serais mariée ? Tu le croyais dans ce temps-là ? Tu ne le crois plus à présent ? On change, vois-tu !
— Ce n’est pas pour devenir plus méchant, interrompit brièvement Angèle.
— Non, pas toujours. Mais on change… Tout change…
— Prosper n’a pas changé, toujours ? fit Angèle en se détournant pour voir dans les yeux de son amie. Il n’a pas changé. Il n’oserait pas. Après toute l’amitié que tu lui as montrée, il n’oserait pas changer !
— Je ne sais pas ! fit Marianne en rejetant son tablier sur sa tête. Vois-tu, Angèle, je me suis toujours doutée de cela… Il m’aime bien, il sera toujours mon ami, mais, dans mon idée, nous ne nous marierons jamais !
Angèle resta interdite. La veille, au moment où Prosper les avait saluées en arrivant, elle avait eu vaguement l’impression qu’il n’avait pas pour son amie les sentiments d’un amoureux, et voilà que celle-ci lui disait la même chose.
Elle mit silencieusement sa main sur l’épaule de Marianne.
— Vois-tu, continua la jeune fille, j’avais toujours pensé que ce serait comme cela. Quand il m’a parlé, dans le champ, tu t’en souviens ? Je lui ai dit qu’il était trop jeune et qu’il ne savait pas ce qu’il voulait, qu’il fallait attendre… Enfin, je l’ai tenu à distance tant que j’ai pu… C’était mon devoir, n’est-ce pas, Angèle ? C’est vrai qu’il était trop jeune… Peut-être en agissant autrement, je l’aurais attaché à moi davantage pour un temps, mais ce n’aurait pas été une preuve qu’il m’aimait mieux, loin de là… Enfin, je n’ai pas à me repentir de ce que j’ai fait, puisque c’était bien, n’est-ce pas, Angèle ?
— Non ! dit fermement la jeune fille.
— Eh bien, maintenant, je sens qu’il s’est déshabitué de moi, et c’est très naturel. Je ne suis guère bien élevée, moi ; – moitié demoiselle, moitié paysanne, j’étais bonne pour Prosper tant qu’il n’était pas autre chose que moi. Mais depuis qu’il a été à l’école d’agriculture, il a pris d’autres goûts, d’autres manières. Rien que la façon dont il s’habille n’est pas d’accord avec la mienne… Il lui faudra pour femme une fille plus jolie et plus élégante que moi…
— Tais-toi, tais-toi, fit Angèle en passant ses bras autour du cou de son amie. Ne dis pas des choses comme cela. Tu me fais mal.
Marianne se tut.
Tout ce qu’elle venait de dire, elle se l’avouait à elle-même pour la première fois. Ces pensées flottantes dans son esprit venaient seulement de prendre un corps pour se formuler en paroles, et elles lui causaient une douleur poignante, mais non inattendue. Le retour de Prosper la veille lui avait ouvert les yeux. Ce n’est pas ainsi qu’on revoit la femme qu’on aime, à laquelle on est désormais libre de consacrer sa vie. Ceux qui aiment ne se trompent pas à cela. Et en faisant cette triste découverte Marianne s’apercevait que depuis longtemps elle avait prévu cela.
— Je retourne près de ma mère, dit Angèle au bout d’un instant ; nous nous reverrons tantôt.
— À tantôt ! fit Marianne en s’efforçant de sourire.
Angèle l’embrassa de toute son âme, et partit sans plus chercher à rencontrer le regard de ses yeux bruns si beaux et si honnêtes ; ce regard attristé lui faisait mal.
— Quel méchant Prosper ! pensait-elle, avoir changé ainsi ! Pourquoi la demandait-il, alors, s’il ne voulait pas l’épouser ? C’est très mal de sa part ! Moi qui l’aimais tant ! Comme cela fait du mal de blâmer ceux qu’on aime !
Elle sentit des larmes lui venir aux yeux ; elle les essuya rapidement et rentra chez elle. Sa mère avait fouillé toute la maison pour trouver une lecture, et avait fini, en désespoir de cause, par se rabattre sur un cours de littérature.
— Que tu as été longtemps ! fit-elle lorsque sa fille apparut sur le seuil de la porte. Le temps n’en finit plus ! Mon Dieu, qu’on s’ennuie dans ce pays-ci !
Angèle ne dit rien ; c’était le grand parti qu’elle prenait quand elle se sentait embarrassée.
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