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Chapitre 3

Au moment où les deux femmes se posaient cette question, Angèle s’éveilla et promena autour d’elle, en silence, le regard étonné et pensif de ses yeux bleus. Contrairement à l’habitude enfantine, si douce et si naturelle, elle ne dit pas : Maman. Pour cette enfant, la mère n’avait dû exister que bien peu, madame Lagarde n’eut plus tard que trop d’occasions de s’en apercevoir.

Se soulevant à l’aide des bras du fauteuil d’osier sur le large coussin qui le rembourrait, elle dressa sa petite tête blonde, ébouriffée ; d’un geste rêveur, encore endormi, elle écarta les rubans de son chapeau, tombé sur ses épaules, et elle continua de promener son regard sur tout ce qui l’entourait.

Madame Lagarde s’était approchée, redoutant instinctivement une explosion de cris ; elle s’arrêta stupéfaite, voyant que rien de semblable n’était à craindre.

— Où est la dame ? dit Angèle d’une petite voix harmonieuse et vibrante comme une clochette de cristal.

Mélanie et sa maîtresse s’entre-regardèrent en hésitant.

— La dame ? insista l’enfant d’un petit air entendu, comme quelqu’un qui tient à se faire comprendre.

— Elle est partie, dit Mélanie, se risquant à provoquer l’explosion redoutée.

— Ah ! fit Angèle sans témoigner d’autre émotion.

Elle s’était assise dans le grand fauteuil et considérait les deux femmes avec une attention extraordinaire. La vue du pain et des assiettes restés sur la table éveilla en elle un autre ordre d’idées, et elle dit, tranquillement, sans impatience :

— J’ai faim.

Mélanie machinalement retourna à la cuisine et revint avec un petit pot de beurre dont elle se servit pour faire une tartine. Pendant ce temps, s’aidant des bras et des pieds, la petite fille était parvenue à descendre à terre, et elle se tenait devant sa grand-mère qu’elle regardait toujours avec la même attention, d’ailleurs bienveillante.

Madame Lagarde éprouvait en ce moment une émotion tout à fait indescriptible et que n’avait jamais soupçonnée son vieux cœur.

Bien souvent elle avait songé à sa petite-fille, et s’était fait une joie de la voir, comme toutes les grand-mères qui pensent à leurs petits-enfants.

Mais une petite-fille, c’est une enfant prévue, annoncée d’avance, qu’une mère ou un père triomphant apporte dans ses bras. Celle-ci entrait inopinément dans la vie de sa grand-mère comme une pierre entre dans un bassin, lancée par la fronde d’un enfant. Mélanie regarda sa maîtresse, pendant que la petite, qui avait pris sa tartine, mangeait sans cesser de les regarder attentivement, et les deux femmes virent dans les yeux l’une de l’autre qu’elles avaient eu la même idée : Si cette enfant n’était pas à nous ?

La grand-mère fit un pas vers l’enfant, qui mordait de bon appétit dans le pain beurré.

— Comment t’appelles-tu ? lui demanda-t-elle.

— Angèle Lagarde, répondit l’enfant sans cesser de manger.

La grand-mère regarda Mélanie, et hocha la tête d’un air satisfait.

— Quel âge as-tu ?

— Trois ans bientôt.

— Où demeures-tu ?

— Là-bas, fit la petite en agitant sa menotte dans la direction de la porte.

— À la ville ou à la campagne ? insista Mélanie toujours soupçonneuse.

Angèle ouvrit de grands yeux et ne répondit pas ; pour elle, ces deux mots ne représentaient pas d’idées distinctes. Son petit monde intérieur se divisait en deux catégories : Ici et là-bas.

— Où est ta maman ? demanda Mélanie, reprenant l’interrogatoire pour son compte.

— Partie, fit l’enfant.

— Et ton papa ?

— Parti.

— Qui est-ce qui s’occupe de toi ?

— La dame.

— L’aimes-tu ?

L’enfant secoua lentement la tête de gauche à droite, et regarda le pain resté sur la table.

— En veux-tu encore ? fit madame Lagarde en suivant la direction de ses yeux.

— Je veux bien, fit la petite.

— Qu’est-ce que tu mangeais là-bas ? demanda Mélanie.

— Du pain, très blanc, plus blanc, mais il n’y avait pas de beurre dessus.

Mue par un sentiment de compassion, madame Lagarde posa sa vieille main ridée sur la petite tête blonde. L’enfant leva les yeux, sourit, et le bon regard fixé sur elle lui inspirant confiance, elle dit de sa voix délicieuse :

— Je vous aime bien.

Tous les sentiments endormis ou indistincts qui se remuaient confusément depuis une heure dans le cœur de la vieille dame, disparurent, noyés dans un flot de pitié. Elle ne vit plus que ce visage d’enfant sans famille et sans protection, elle n’entendit plus que la voix qui lui disait : Je vous aime bien, et elle se pencha vers Angèle pour l’embrasser. La petite avait fait la moitié du chemin, et ses lèvres fraîches touchèrent la vieille joue ; ce fut le premier baiser échangé entre l’enfant et sa grand-mère.

Le minet de la maison, effarouché par ce grand événement d’une visite si imprévue, rôdait autour de la table ; Angèle l’aperçut et lui passa la main sur le dos, avec une politesse mêlée d’un certain respect. Le chat reçut cette caresse avec une indifférence marquée. Les chats n’aiment pas à se compromettre avec les personnes qu’ils ne connaissent pas.

Angèle poussa un très léger soupir de regret en voyant ses intentions ainsi méconnues et se tourna vers la porte par où entraient la lumière et la gaieté du jour. Mais la porte était fermée dans sa moitié inférieure, et elle soupira encore une fois.

— Veux-tu aller dans le jardin ? suggéra tout à coup madame Lagarde.

Un jardin ! Angèle ouvrit de grands yeux ; qu’est-ce que cela pouvait bien être ?

Mélanie prit la main de l’enfant, traversa avec elle la cuisine bien claire où reluisaient les ustensiles de cuisine, et la conduisit dans le jardinet, à cette heure du jour plein de grand soleil.

Les abeilles bruissaient affairées dans les touffes de thym en fleur qui bordaient les plates-bandes, et s’envolaient vers quelques ruches lointaines. Le jardinet, moitié ville, moitié campagne, se composait d’un carré de choux, de quelques plants de pois, et de deux ou trois corbeilles de fleurs rustiques, au milieu desquelles trônaient les lys, dans leurs splendeurs de juin.

— Oh ! des fleurs ! fit Angèle, et, s’arrachant à la main de Mélanie, elle courut se planter devant les tiges pyramidales des lys.

— Elle va tout nous massacrer ! s’écria Mélanie en se précipitant pour la rattraper.

Sa maîtresse la retint du geste.

Angèle était restée en extase devant les fleurs magnifiques et les contemplait avec une vénération qui excluait toute envie d’y porter la main. Elle resta ainsi muette et absorbée assez longtemps pour que Mélanie revint avec le petit chapeau de paille qu’elle était allée chercher. Madame Lagarde le lui prit des mains et le posa doucement sur la tête de la petite fille, qui sortit alors de sa contemplation.

— C’est beau, dit-elle doucement.

— Oui, dit la grand-mère qui ne voulut pas perdre l’opportunité d’une première leçon, mais il ne faut pas y toucher.

Angèle avança son petit doigt lentement et avec précaution comme pour effleurer la tige qui se trouvait le plus près d’elle, mais elle le retira avant de l’avoir atteinte et regarda la vieille dame avec un indescriptible mélange de gaieté enfantine, de malice et de soumission.

— Elle est désobéissante, grommela Mélanie.

— Je ne crois pas, fit madame Lagarde, mais elle aime à jouer.

Angèle quitta les lys pour une touffe de lavande où il y avait presque autant d’abeilles que d’épis en fleur.

— Et des bêtes, s’écria-t-elle, c’est plein de bêtes ! quel bonheur !

— Il ne faut pas toucher aux bêtes non plus.

Angèle hocha la tête avec son petit air entendu.

— Je sais, fit-elle, c’est comme là-bas ; il ne faut jamais toucher à rien.

Elle fit la revue du jardin toujours silencieuse, très attentive et plus grave que ne l’est d’ordinaire un enfant de cet âge. Après un coup d’œil jeté sur l’enceinte bien close du petit jardin, madame Lagarde dit à sa servante :

— Je crois que nous pouvons la laisser seule.

Elles se retirèrent sans que la petite fille, perdue dans son émerveillement, y fît la moindre attention.

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