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Chapitre 4

La journée finit par s’écouler. Vers neuf heures du soir les deux femmes se retrouvèrent en tête-à-tête et se regardèrent comme au sortir d’un songe.
— Mais, madame, dit enfin Mélanie, concentrant en cette question tous les doutes qu’avait fait naître en son esprit cette journée à jamais mémorable, – au bout du compte, rien ne prouve que cette enfant-là soit à M. Georges. Vous n’avez pas l’adresse de cette femme, et elle ne vous a pas dit son nom, vous ne pourrez jamais la retrouver, car vous ne savez pas d’où elle vient… À votre place, je n’aurais pas accepté l’enfant.

— Et qu’est-ce qu’on en aurait fait ? demanda madame Lagarde d’un air sévère.

— Dame ! je n’en sais rien, ces choses-là ne me regardent pas. Mais supposez que cette petite ne soit pas la vraie fille de M. Georges ? qu’est-ce que vous ferez maintenant ? Où mettrez-vous celle-là, si la vraie vient à vous arriver ?

— Je n’en sais rien, fit la vieille dame en portant les deux mains à ses tempes échauffées par le rude labeur de son esprit accoutumé à vivre dans une si douce oisiveté ; quand le mal viendra, il sera temps de le prendre. Tu me tournes l’esprit et le sang avec tes suppositions.

Mélanie ne répondit rien et fut se coucher en grommelant.

Le lendemain, madame Lagarde fut réveillée par l’irruption de sa vieille bonne dans sa chambre.

— Madame, qu’est-ce qu’il faut que je leur dise ? tout le monde me demande ce que c’est que cette femme qui est venue hier et cette enfant qu’elle a amenée ?

— Dis-leur que mon fils, partant pour un long voyage, m’a envoyé sa fille pour que j’en prenne soin.

— Et si ce n’est pas sa fille ? fit Mélanie entichée de son idée, la première idée romanesque qui eût jamais pénétré dans son cerveau.

— Dis-leur tout ce que tu voudras, mais ne me romps pas la tête, fit madame Lagarde impatientée. As-tu vu la petite ce matin ?

— Non, madame.

Madame Lagarde sauta à bas de son lit, passa rapidement un jupon, et courut à la chambre voisine ; bien que la porte ne fût pas fermée et que personne n’eût pu entrer sans qu’elle s’en aperçût, elle avait une vague impression que l’enfant était partie, ou n’était jamais venue, et qu’elle allait trouver la chambre déserte… Non ; un joyeux gazouillis discret d’enfant accoutumé à se faire à lui-même une petite causette tranquille, remplissait la grande pièce blanche et froide d’une joie intime et jeune, à laquelle les vieux murs semblaient peu accoutumés. Madame Lagarde risqua sa tête, puis le reste, et fut accueillie par un petit rire doux et satisfait.

— Bonjour, madame, dit Angèle avec plusieurs petits signes de tête ; est-ce vous qui allez me lever ? Mettez-moi par terre… Après un instant de réflexion, elle ajouta gravement : – S’il vous plaît.

La vieille dame se pencha vers l’enfant qui lui tendait ses petites mains frémissantes d’impatience et l’enleva dans ses bras. Au moment où elle la déposait sur le plancher de sapin, elle sentit les lèvres fraîches de la petite fille déposer un gros baiser sur sa joue.

Émue et surprise, la vieille femme rendit cette caresse et contempla avec un étonnement sans bornes cette toute petite fille qui s’habillait déjà toute seule avec une sorte de résignation joyeuse.

— Qui est-ce qui t’a appris à t’habiller toute seule ? demanda-t-elle pendant qu’Angèle, assise par terre, tirait avec effort son petit bas sur ses mollets ronds.

L’enfant leva la tête et répondit gravement :

— Personne, c’est moi.

Madame Lagarde retomba dans ses méditations, pendant qu’Angèle continuait sa petite toilette, non sans quelque anicroche. Elle s’approcha de la vieille dame, pour que celle-ci fixât quelques agrafes, nouât quelques cordons, puis elle resta debout devant sa grand-mère en disant :

— Et de l’eau pour se débarbouiller ?

Ramenée à ses devoirs par cette question, madame Lagarde emmena sa petite-fille dans sa chambre, où elle compléta sa toilette, puis elle la conduisit en bas pour la faire déjeuner, et remonta de plus en plus perplexe.

Qu’était cette enfant si étrange dans ses manières, si philosophe malgré son jeune âge, si peu habituée à ce qu’on lui vînt en aide, et, on était presque tenté de le dire, si résignée ?

Était-ce vraiment la fille de son fils ? À la pensée que ce pouvait être elle, le cœur de madame Lagarde se serra. Si c’était la fille de Georges, à quelle école la pauvre enfant avait-elle appris sa précoce science de la vie ? Si non, par quel destin cette petite étrangère se trouvait-elle jetée au travers de la destinée d’une vieille femme inconnue de tout le monde, qui vivait depuis tant d’années perdue au fond d’un petit bourg de province ? Qui avait pu renseigner des étrangers sur l’existence de madame Lagarde ? Et si cette enfant était vraiment la fille de son fils, comment se faisait-il que rien n’eût averti sa grand-mère de sa venue ? – Combien elle se repentait maintenant de ne pas avoir plus étroitement interrogé cette étrangère ! Et si ce n’était pas sa petite fille, comment se faisait-il qu’on eût choisi en toutes les femmes de France cette vieille femme pour lui apporter un enfant abandonné ?

— Cela ne se peut pas, se dit-elle, répondant à l’obsession intérieure de la pensée. Mélanie rêve, cette petite est la fille de mon fils.

Sa pensée se tourna alors vers ce fils absent, mystérieusement disparu, auquel depuis la veille l’incroyable arrivée d’Angèle l’avait empêchée de penser.

Depuis les années d’enfance Georges ne s’était jamais montré un fils très empressé, bien qu’il eût toujours été respectueux. Quelques années plus tôt, un dissentiment grave avait éclaté entre la mère et le fils, et les avait encore séparés davantage. C’était au sujet du mariage de Georges, madame Lagarde n’avait jamais vu la bru que voulait lui donner son fils, mais rien qu’à la façon dont celui-ci avait annoncé ses projets, le vieux sang provincial et bourgeois de la bonne dame s’était révolté.

Mais Georges avait tenu bon, et le mariage s’était fait. Depuis, la vieille mère résignée avait appris la naissance de sa petite-fille.

Ces choses qui se passent si loin ne changent rien à la vie. Qu’allait devenir madame Lagarde s’il lui fallait sur ses vieux jours rapprendre ce dur métier de la maternité, tellement pénible que bien des mères reculent devant leur tâche et s’en reposent sur les autres ?

— Avant tout, se dit-elle revenant au sentiment de sa personnalité, singulièrement lésée depuis la veille, il faudrait savoir si cette petite fille m’est vraiment quelque chose. Elle retourna à la cuisine et regarda ce qui s’étalait devant elle.

Le nez enfoncé dans sa tasse de lait, Angèle buvait avec délices, mais ses yeux toujours actifs ne perdaient pas de vue le chat pelotonné à l’autre bout de la table, qui regardait le pot de lait les yeux à demi fermés, pleins à la fois de crainte et de convoitise.

En voyant entrer la vieille dame, Angèle s’arrêta pour respirer et reposa sa tasse sur la table, bien qu’elle ne fût pas vide.

— Bonjour, madame, dit-elle de sa voix délicieuse. Après un instant de réflexion, elle reprit toute pensive : – Comment vous appelez-vous ?

Une indicible pitié saisit le cœur de la vieille femme, au moment où elle se penchait vers l’enfant pour lui donner le baiser que celle-ci réclamait du geste…

— Appelle-moi grand-mère, lui dit-elle.

Mélanie n’était pas là, sans quoi, bien sûr, elle eût levé les yeux et les bras au ciel. Madame Lagarde, effrayée de sa témérité, regarda autour d’elle et s’assura qu’elle était bien seule. Elle se pencha alors vers la petite fille qui la regardait d’un air heureux et satisfait, et, cédant à une impulsion irrésistible, elle l’embrassa à plusieurs reprises.

— M’aimeras-tu ? lui dit-elle, avec un trouble qu’elle ne pouvait définir.

— Oh ! oui, répondit la petite, vous êtes bonne, vous !

Prenant la main de la vieille femme, elle l’entraîna d’un geste câlin vers le jardin, souriant dans la lueur du matin et encore baigné de rosée.

— Allons voir les fleurs, dit-elle.

Sa grand-mère la suivit docilement.

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