Chapitre 31
Dans l’après-midi, les visites aux tuteurs s’accomplirent avec tout le décorum voulu. Béru n’était pas aussi facile à gagner que Benoît ; peu causeur, il écoutait de préférence. Les frais de la conversation furent soutenus principalement par Angèle, que cela n’amusait guère.
Béru fut poli sans cesser d’être ourson ; il avait un don particulier pour amalgamer ces deux choses.
Angèle et sa mère rentrèrent chez elles, plus fatiguées toutes deux de cette petite expédition qu’elles ne l’auraient cru possible l’une et l’autre. Marie avait hâte d’oublier ces bonnes gens si parfaitement imbéciles, et Angèle avait besoin de se trouver un peu loin de sa mère, chez laquelle elle sentait quelque chose d’artificiel qui lui déplaisait sans qu’elle sût s’expliquer pourquoi.
Marie se jeta sur son lit pour dissiper son mal de tête, disait-elle, en réalité pour être seule et se faire un plan de conduite bien ordonné.
Angèle erra un instant dans la maison, évitant de faire du bruit et de troubler ainsi le prétendu sommeil de sa mère. Au bout d’un instant, fatiguée de tant de précautions, elle alla dans son petit jardin ; après une réflexion subite, elle ferma la porte derrière elle, puis fit quelques pas, et s’arrêta devant les ruches adossées à la haie qui recevait le soleil du matin.
Longtemps ces ruches avaient été pour elle l’objet d’une grande frayeur ; elle n’en approchait guère de peur des abeilles. Mais, depuis la mort de la grand-mère, Marianne lui avait appris à s’en occuper, et elle ne craignait plus les bestioles affairées qui allaient autour d’elle sans lui témoigner d’hostilité.
Machinalement la jeune fille passa par-dessus la haie qui servait de clôture à son jardin et se trouva dans le champ voisin. Deux ou trois belles vaches qui paissaient là levèrent la tête en la voyant, mais sa forme élégante leur était bien connue, et elles se remirent à brouter l’herbe savoureuse. Angèle franchit encore une ou deux clôtures, puis se trouva dans un sentier encore ombragé malgré la saison, où les fleurs champêtres croissaient en profusion.
Elle continua à marcher devant elle. Où allait-elle ainsi ? Elle n’en savait rien. Un impérieux besoin d’échapper à plusieurs idées qui pesaient lourdement sur elle la poussait en avant ; sans la fatigue, elle eût marché éternellement.
Elle s’arrêta dans un petit pli de ravin où le sentier ombreux se perdait vers la lande aride couverte de bruyères. De là on voyait un petit coin de mer, comme un triangle bleu, entre deux collines. Elle s’assit à l’ombre d’un buisson d’épines couvert de baies d’un rouge ardent.
Elle était là à peine depuis quelques minutes lorsqu’un pas retentit dans le sentier derrière elle, faisant rouler les cailloux ; elle se retourna, et vit Prosper qui la regardait avec un certain air d’embarras.
— Je vous ai vue passer au bout du pré, dit-il, et je vous ai suivie… Je ne sais pourquoi, il m’a semblé que vous aviez quelque chose à me dire… Si je me suis trompé et si je vous gêne, je vais m’en aller.
— Non, dit Angèle, en étendant la main, ne vous en allez pas : j’ai en effet quelque chose à vous dire.
Elle savait maintenant quel souci l’avait chassée hors de son logis, en lui faisant chercher la solitude ; elle en voulait à Prosper d’avoir fait pleurer Marianne, et puisqu’elle le tenait là, elle allait le lui dire. Il s’assit à côté d’elle sur une autre pierre et la regarda d’un air attentif.
— Ce n’est pas bien, Prosper, commença-t-elle ; un garçon honnête ne doit pas troubler le cœur d’une jeune fille sans être bien décidé à la prendre pour femme…
— Quel cœur ai-je donc troublé ? demanda Prosper, dont le visage se couvrit de rougeur.
— Celui de Marianne, répliqua Angèle en le regardant.
Et soudain, sans qu’elle pût se l’expliquer, elle rougit autant que le jeune homme lui-même.
— Qui vous a dit que je ne voulais pas épouser Marianne ? fit Prosper avec une colère dont il ne fut pas tout à fait maître.
— Personne, répondit Angèle, un peu irritée de son côté, mais c’est facile à voir ; lui en avez-vous parlé depuis votre retour ?
— Je suis arrivé d’hier, fit Prosper avec un peu d’ironie ; il aurait fallu me presser beaucoup pour avoir le temps de prendre des arrangements.
Angèle l’interrompit avec vivacité :
— Il ne s’agit pas d’arrangements, Prosper, dit-elle, nous ne plaisantons pas ; cessons de jouer au plus fin. Je ne sais pourquoi vous êtes revenu ici ; ce qu’il y a de certain, c’est que vous ne songez pas à Marianne, comme vous y songiez il y a quelques années…
— Vous a-t-elle chargée de me le dire ? demanda ironiquement Prosper.
— Non ! Oh ! non, s’écria la jeune fille troublée ; pensez tout ce que vous voudrez, mais ne pensez pas que Marianne, si triste qu’elle puisse être, soit capable de charger quelqu’un de parler pour elle ! Elle pourrait bien mourir de chagrin, mais elle le ferait sans se plaindre.
La sincérité d’Angèle était évidente : Prosper se sentit tout à fait calmé.
— Eh bien, alors, fit-il, en essayant de plaisanter, si vous n’êtes point chargée de porter la parole pour une autre, de quoi vous mêlez-vous, mademoiselle ?
Il souriait en lui parlant, et elle vit bien qu’il n’était plus fâché.
— C’est vrai, dit-elle en baissant un peu la tête, cela ne me regarde pas, et je dois vous paraître bien indiscrète. Pourtant, Prosper, quand on voit souffrir quelqu’un qu’on aime autant… oh ! non ! bien plus que soi-même, est-ce qu’on n’a pas un peu le droit de tâcher de guérir sa souffrance ? Il me semble que si, n’est-ce pas ? Eh bien ! Marianne a du chagrin ; elle croit que vous ne l’aimez plus ! Je ne sais pas pourquoi, car bien sûr vous ne lui avez rien dit qui puisse lui faire de la peine, mais elle croit que vous ne l’aimez plus comme on doit aimer celle qui doit être votre femme.
Elle avait baissé la voix, et c’est à peine s’il put entendre ces dernières paroles.
— Eh bien ? fit Prosper gravement, quand même je ne l’aimerais plus comme vous le dites, de quel droit pensez-vous que je ne l’épouserais pas ?
Angèle releva la tête, et une lumière passa dans ses yeux bleus.
— Vous avez raison de dire, Angèle, reprit le jeune homme, qu’on doit épouser la jeune fille à laquelle on a promis le mariage ; mais nos sentiments ne dépendent pas de nous ; tout ce que nous pouvons faire, c’est de nous conduire comme s’ils n’avaient pas changé.
— C’est donc vrai ? demanda Angèle, avec un singulier mouvement de curiosité, c’est donc vrai que vous n’aimez plus Marianne, comme nous le disions tout à l’heure ?
— C’est vous qui venez de me le dire, dit Prosper de plus en plus grave, je ne le savais pas moi-même, il n’y a qu’un instant, mais à présent je crois que vous avez raison.
Il se détourna, cueillit une branche de chèvrefeuille qui s’étendait à portée de sa main, et soupira tout bas : Pauvre Marianne !
— Pourquoi « pauvre », puisque vous l’épouserez tout de même ? demanda ingénument Angèle.
Prosper lui jeta un regard si profond qu’elle se sentit émue, si triste qu’elle eut pitié de lui.
— Vous êtes encore toute jeune, mademoiselle, lui dit-il, et vous serez peut-être longtemps sans connaître ces peines-là ; mais croyez-moi, et plus tard souvenez-vous de mes paroles : s’il y a quelque chose au monde de plus dur que de ne pas épouser la personne qu’on aime, pendant qu’on l’aime, c’est d’épouser une personne que l’on n’aime pas ou que l’on n’aime plus.
— Pourquoi ? demanda innocemment Angèle.
Prosper sourit et jeta au loin sa branche de chèvrefeuille.
— Vous voulez en savoir trop long, fit-il avec un demi-sourire, plus tard vous saurez tout cela sans qu’on vous l’explique.
Angèle continua à le regarder de ses yeux clairs et étonnés.
— Mais, dit-elle, si vous n’aimez plus Marianne, et que cela vous coûte de l’épouser, et que vous le fassiez tout de même, c’est très bien de votre part, savez-vous ?
— Il faut être un honnête homme, dit lentement Prosper en fixant ses yeux sur la mer lointaine.
Angèle réfléchit un instant, puis reprit :
— J’étais fâchée contre vous, parce que je pensais que vous ne vouliez plus épouser Marianne, et maintenant que je sais que vous l’épouserez, cela me fait de la peine pour vous.
— Je vous remercie, fit Prosper, sans détacher ses yeux de l’horizon.
Angèle se leva pour retourner au bourg.
— Adieu, mademoiselle, dit le jeune homme en faisant un pas en avant, pendant qu’elle en faisait un dans la direction opposée.
— Voilà que vous m’appelez mademoiselle à présent, fit-elle avec une sorte d’irritation.
— Il le faut bien, puisque vous êtes riche, fit-il avec un peu d’amertume.
Ils échangèrent un regard qui ne les satisfit ni l’un ni l’autre, car, sans ajouter un mot, ils s’en allèrent chacun de son côté.
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