Chapitre 32
Quelques jours plus tard, Angèle, levée de bon matin, balayait activement le devant de sa porte ; elle était un peu triste, parce que sa mère s’ennuyait évidemment de plus en plus, et la jeune fille sentait bien que Marie ne se résignerait pas à s’ennuyer longtemps. Mais comment sortir de là ?
Le bruit des roues de la patache lui fit lever les yeux, et avant même que le petit cheval maigre se fût arrêté devant la poste, Angèle avait reconnu les longues jambes de Cervin qui descendaient précipitamment du siège.
Il l’avait reconnue aussi, car il souriait déjà en traversant la rue, et c’est avec une véritable joie qu’il lui planta un baiser sur chaque joue. Sans savoir pourquoi, Angèle avait tout à coup senti que l’arrivée de ce long corps lui constituait un allié.
— Eh bien ! fit Cervin, quoi de nouveau ?
— Ma mère est ici, répondit Angèle.
Cervin fit un signe de tête entendu : il le savait fort bien, sans quoi il ne fût pas venu.
— Et vous ? fit Angèle, qu’est-ce qui vous amène dans ce pays ?
— L’envie de vous voir, répondit-il ; et, comme elle le regardait d’un air étonné, il ajouta en riant : Vous n’avez pas l’air de croire que l’on puisse venir de Paris tout exprès pour vous voir ?
— Non, fit Angèle en riant aussi, je ne croirai jamais cela.
— Il faut vous y habituer cependant, reprit Cervin. Dites, je meurs de faim : où peut-on déjeuner dans ce pays-ci ?
— Chez moi, répondit vivement Angèle.
Elle rougit aussitôt, se rappelant qu’à présent il fallait dire chez nous ; mais la porte n’en était pas moins ouverte, et Cervin, attiré par le geste, entra dans la maisonnette encore silencieuse.
Le café était déjà prêt dans la cafetière de terre brune, et le lait fumait dans une petite cruche de grès.
— Maman dort encore, fit la jeune fille en indiquant le plafond avec un geste si parfaitement enfantin que Cervin crut reconnaître l’ancienne Angèle.
— Tant mieux, répondit le brave garçon, nous allons causer tranquillement.
Pendant qu’elle lui servait son grand bol de café au lait, Angèle méditait profondément.
— Sans plaisanter, fit-elle tout à coup, pourquoi êtes-vous venu ?
Et puis, dites-moi, c’est donc vrai que je suis riche ?
— Il paraît, répondit-il, sans plaisanter, je suis venu pour vous voir d’abord, et puis parce que maître Cornebu m’en a prié. Il veut avoir des détails sur votre famille…
Angèle le regarda d’un air si pénétrant qu’il se sentit un peu troublé ; il ne pouvait pourtant pas lui dire qu’il était venu, à la requête de maître Cornebu, s’assurer de l’identité de Marie Lagarde, et donner sur celle-ci des renseignements confidentiels aussi exacts que possible.
Angèle avait repris le cours de sa méditation silencieuse.
Au bout d’un instant, elle fixa ses yeux bleus sur son hôte et lui demanda :
— Que font donc les gens de Paris pour ne pas s’ennuyer ? Ma mère s’ennuie mortellement ici. Que faut-il faire pour l’en empêcher ?
Cervin resta muet ; comment parler des cafés-concerts, des théâtres, des flâneries dans les magasins, de tout ce qui peut amuser une femme oisive par goût et par tempérament ! Il se décida à dire tout à coup à la jeune fille quelques vérités nécessaires, au risque de l’effrayer un peu.
— Votre mère s’ennuiera toujours ici, dit-il d’un ton fort sérieux, et c’est pourquoi elle n’y restera pas longtemps. Il faut vous accoutumer à cette idée, ma petite amie, sans quoi vous aurez de gros chagrins.
— Mais elle l’a promis ! fit Angèle incrédule.
Devant cette belle candeur, la philosophie de Cervin se trouva sans défense.
— Il y a donc des gens qui tiennent tout ce qu’ils promettent ? pensa-t-il. Heureuses gens, et plus heureux ceux qui n’ont d’affaires qu’avec ceux-là !
Elle attendait toujours une réponse ; il fut tiré de peine par l’entrée de Marie Lagarde elle-même.
De sa chambre, située à l’étage supérieur, elle avait entendu le murmure contenu des voix. Sans faire de bruit, elle s’était habillée à la hâte et avait descendu l’escalier.
La vie de Marie Lagarde à Beaumont n’était rien moins qu’heureuse. Outre qu’elle s’ennuyait à mourir, elle se sentait inquiète et mal à l’aise ; à tout moment elle redoutait quelque chose ; elle ne savait pas ce que ce serait, mais elle se sentait presque sûre de la venue d’un empêchement. Lorsqu’elle vit Cervin dans la petite salle, elle se dit que le moment de la bataille était venu.
— Bonjour, cher monsieur, dit-elle en prenant l’offensive. Tu le connais donc ? demanda-t-elle en se tournant vers sa fille.
— Mais oui, dit celle-ci en relevant la tête d’un petit air de fierté.
Marie regarda attentivement Angèle, puis Cervin, et prit des façons enjouées.
— Puisque vous êtes amis, dit-elle, je n’ai qu’à m’en féliciter. Par quel hasard, monsieur Cervin, vous trouvez-vous l’ami de ma fille ?
— J’ai fait comme vous, chère madame, dit-il d’un ton calme, j’ai cherché et j’ai trouvé.
— Vous m’auriez épargné bien des angoisses, dit Marie avec un regard significatif, si vous m’aviez fait part de votre découverte.
— Je ne savais où vous trouver, madame, répondit Cervin en soulignant aussi ses paroles d’un regard.
Marie comprit et jugea plus sage de ne rien dire.
Lorsqu’il se fut restauré, Cervin traversa la rue et entra chez maître Cornebu. Pendant qu’il était là, Marie accabla sa fille de questions, et put se convaincre que Cervin ne lui avait encore rien dit qui fût de nature à porter préjudice à ses ambitions matérielles. Mais alors que pouvait-il avoir en vue dans cette visite ? Cela paraissait menaçant à Marie, qui se promit de se tenir sur ses gardes.
Maître Cornebu faisait subir à Cervin un véritable interrogatoire. L’identité de Marie Lagarde était moralement constatée, ceci ne faisait plus de doute. Jusqu’à quel point serait-il prudent de lui laisser exercer son influence sur Angèle ?
Ici Cervin secoua la tête d’un air qui signifiait : le moins possible.
— Mais enfin, dit Cornebu avec un peu d’impatience, peut-on l’empêcher de prendre l’enfant avec elle ?
— Je ne suis pas homme de loi, fit Cervin ; c’est vous qui devriez me dire cela ; je crois, malgré les dangers apparents de cette manière d’agir, qu’il vaut mieux la laisser s’occuper de sa fille à son gré ; vous pouvez compter, d’ailleurs, qu’une fois en possession de l’argent, elle sera bientôt ennuyée de l’enfant : je pense qu’alors, avec une transaction, il ne nous serait pas très difficile de la lui enlever.
Pendant que maître Cornebu réfléchissait, Cervin examinait la carte du canton suspendue au mur.
— C’est plein de jolis petits endroits par ici, dit-il en se retournant, voilà mon rêve à moi ! une petite maison de campagne, des poules, des choux et des roses, il ne m’en faudrait pas davantage pour être parfaitement heureux.
Il disait cela d’un air si parisien que Cornebu, croyant qu’il se moquait de lui, fut prêt à se fâcher ; mais le visage de Cervin exprimait une bonhomie qui désarma le notaire.
— Vous péririez d’ennui au bout de huit jours, dit celui-ci d’un ton dédaigneux.
— Moi ? Vous ne me connaissez pas ! J’adore les champs, je suis cultivateur par nature et Parisien par occasion. Et puis, quand on a tant roulé, tant roulé, on a envie de se reposer.
Il étouffa un soupir, et Cornebu sentit dans son âme un mouvement de compassion pour ce pauvre être qui avait si peu de chances de voir se réaliser ses aspirations de propriétaire.
— Qu’est-ce que vous allez faire ici, demanda le notaire, et combien de temps resterez-vous ?
— Deux ou trois jours, le temps de prendre langue. Voyez-vous, monsieur le notaire, j’ai dans l’idée que je serai utile à notre Angèle ; il faut que je sache bien tout ce qui la regarde, et que ce voyage que vous me payez si obligeamment sur vos fonds de gestion, soit véritablement utile à la petite chérie.
Cornebu approuva, et Cervin s’en alla du côté de la ferme à Béru, où il ne pouvait manquer d’apprendre quelque chose.
Dans la cour il trouva Prosper, qui le toisa d’abord avec une certaine défiance ; mais en apprenant qu’il était l’ami d’Angèle, le jeune homme s’adoucit sur-le-champ.
Cervin accepta le repas que lui offrit le fermier, et quand ce fut fini, lorsque tout le monde partit aux champs, chacun de son côté, Prosper, tout en causant, entraîna Cervin du côté des landes, là où l’on voyait la mer dans l’échancrure des collines.
Ils s’assirent à l’endroit même où Angèle avait si vertement apostrophé Prosper, et tirèrent chacun une pipe de leur poche.
— Alors, commença le jeune homme, vous avez connu Angèle quand elle était toute petite ? Elle était bien gentille ? Racontez-moi donc cela.
À la fin du jour, on ne sait quel lien mystérieux avait fait deux amis de ces hommes si différents.
Prosper pardonnait à Cervin ses allures parisiennes, son ton parfois gouailleur, ses aperçus d’une philosophie un peu trop misanthropique, et Cervin pardonnait à Prosper son accent provincial, sa badauderie, son ignorance de toutes les choses capitales qui forment la vie d’un Parisien.
— S’il arrivait malheur à Angèle, elle serait bien défendue, disait Prosper en disant bonsoir à son ami.
— Notre petite fille, en cas de danger, n’aurait pas à aller bien loin pour trouver un défenseur, pensa Cervin. Et ils se séparèrent sur une poignée de main sincère, ce qui en ce monde est plus rare qu’on ne le pense.
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