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Chapitre 33

Prosper venait la voir tous les jours ; Marianne souffrait cruellement ; leur conversation tombait naturellement et par une pente insensible sur la vie en commun que leur réservait l’avenir.
— Quand nous serons mariés… disait Prosper…

C’était toujours de la ferme, des cultures, du jardin, qu’il était question dans ces entretiens. Les yeux de Prosper, pleins de douceur et de confiance, cherchaient alors ceux de Marianne, et c’était elle qui détournait son regard.

Il sentait bien qu’elle n’était pas heureuse, et, chose plus cruelle, il savait pourquoi. Il savait qu’elle avait découvert ce qu’il eût voulu se cacher à lui-même, il savait qu’elle sentait qu’il ne l’aimait plus.

Tous ses soins, toutes ses bonnes paroles, toutes les marques les plus délicates de tendresse et d’estime qu’il pouvait lui donner, n’arrivaient pas à la tromper. Il ne pouvait se tromper lui-même, et, de jour en jour plus triste, il se disait que ses sacrifices seraient inutiles ; il engagerait sa vie et ne pourrait donner le bonheur à cette honnête et vaillante créature qui l’aimait cependant de toutes ses forces.

Insensiblement il se déshabitua de lui donner le baiser fraternel qu’ils échangeaient autrefois. Trop souvent la joue de Marianne s’était retirée à son approche. Elle était toujours la même cependant, et jamais une parole amère, ou simplement taquine, n’était sortie des lèvres de la jeune fille. Elle le laissait parler d’avenir sans lui répondre, et, quand il voulait la faire rire, elle souriait avec une indicible expression de bonté.

Plus d’une fois, il eut envie de lui dire :

— Vous ne voulez plus de moi, Marianne ?

Jamais il n’osa. Il sentait trop bien que ce n’était pas vrai, qu’elle l’aimait toujours, que c’était lui qui avait changé, et que jamais elle ne lui en ferait de reproches.

Que fallait-il faire alors ? À quoi se décider ? Il prit le parti de s’absenter pour quelque temps, et d’aller voir chez lui où en étaient ses affaires.

Le matin même où cette grande résolution s’affirma dans son esprit, Marie Lagarde en avait pris une du même genre, et sans plus de retard, elle avait fixé son départ au lendemain.

Lorsque Prosper alla chez elle, pour prendre congé, il trouva toute la maison sens dessus dessous. Une très vieille valise, délaissée par Georges à quelqu’un de ses anciens voyages, avait été traînée par Angèle au milieu de la salle basse, et elle s’évertuait à la remplir d’une quantité de choses, pour la plupart inutiles, qu’elle ne pouvait y faire entrer.

— Comment, on part aussi ? s’écria Prosper avec un certain serrement de cœur.

Il s’en allait, lui, et trouvait cela fort naturel, mais il avait l’intention de revenir ; et que ferait-il au retour s’il ne trouvait plus Angèle ?

La jeune fille leva sur lui ses yeux clairs où la malice innocente des anciens jours avait fait place, depuis quelque temps déjà, à une expression de doute et de trouble.

— Nous partons, dit-elle, il paraît qu’il y a des papiers qu’on ne peut signer qu’à Paris.

— Ah ! oui, fit Prosper, soudain pris d’amertume, vous allez entrer en possession de votre fortune. Vous êtes très riche, mademoiselle…

— Pas plus riche que vous ! riposta vivement Angèle, qui se sentit blessée par le ton du jeune homme.

Ils se regardèrent un instant, se mesurant pour ainsi dire de l’œil, avec un air hostile, puis Angèle détourna les yeux, cherchant du regard quelque chose à ajouter au contenu de la valise ; elle trouva un fichu qu’elle enfonça d’un geste brusque au milieu des autres objets, et, avec un grand effort, elle essaya de rapprocher les deux parties de sa valise.

— Attendez, dit machinalement Prosper, qui prit sa place et fit résonner le ressort de la serrure.

Il se releva, et ils restèrent l’un devant l’autre embarrassés, mécontents, presque hostiles.

— Eh bien ! fit Angèle avec une sorte de colère, quand vous mariez-vous ?

— Je n’en sais vraiment rien ! répondit-il sur le même ton. Vous avez donc bien envie d’assister à ma noce ?

Au lieu d’une brusque riposte qu’il attendait, Prosper vit les yeux de la jeune fille se lever sur lui avec une douceur presque suppliante.

— Je voudrais vous savoir marié, dit-elle en hésitant… Oui, je vous assure… Je ne suis pas tranquille, il me semble que quelque chose qui ne devrait pas être va arriver si vous ne vous mariez pas.

Il la regarda avec un étrange intérêt et se pencha un peu vers elle pour la voir de plus près.

— Quelque chose qui ne devait pas être ? répéta-t-il soudain radouci… que voulez-vous dire ?

— Je ne sais pas… je ne sais pas… Je crois que si vous n’épousez pas Marianne à présent, vous ne l’épouserez jamais ! fit-elle en devenant toute rouge.

— Pourquoi ? dit-il soudain atterré, sentant le cœur lui manquer en lui-même.

— Je ne sais pas ! répondit-elle en toute sincérité.

Ils restèrent muets un instant. Elle jouait avec les courroies de la vieille valise, et lui, regardait obstinément par la fenêtre ; cependant, à travers les rideaux de calicot blanc, il ne pouvait absolument rien voir au dehors. Le pas de Marie se fit entendre au-dessus de leurs têtes.

— Me donnerez-vous de vos nouvelles ? fit précipitamment Prosper en se rapprochant.

Angèle le regarda d’un air de reproche, puis détourna les yeux à son tour.

— Marianne vous en donnera, répondit-elle.

— Mais si je n’étais pas ici… si j’étais chez ma belle-mère ou ailleurs ? Si vous étiez en danger, Angèle ? N’avez-vous jamais pensé que vous pouviez être en danger ; qu’on pouvait vous forcer à faire ce qui ne vous plairait pas ?

Elle avait ramené sur lui le regard de ses yeux bleus doucement étonnés, et il essayait d’y lire mille choses indécises.

— Vous rappelez-vous ce jour que vous n’étiez pas rassurée de vous trouver toute seule pour la nuit dans cette vieille maison ? Notre promenade jusqu’au grenier avec la lanterne ?

Elle répondit d’un signe de tête avec un demi-sourire qui éclaira peu à peu son joli visage.

— Vous aviez confiance en moi, dans ce temps-là ! Vous m’appeliez à votre défense.

— J’ai toujours la même confiance, répondit-elle en souriant tout à fait.

— Alors, reprit-il à voix basse, pourquoi croyez-vous que je n’épouserai pas Marianne, alors que je vous l’ai promis ?

— Oh ! ce n’est pas la même chose ! fit Angèle avec vivacité.

Elle avait rougi de plus belle, et lui aussi s’était troublé. Il tira de sa poche un petit carnet, écrivit son nom et son adresse sur une feuille qu’il déchira, et la remit à la jeune fille.

— De façon ou d’autre, dit-il, vous pourrez toujours me trouver. Angèle, je vous en conjure, n’y mettez pas d’amour-propre ; si vous étiez en péril, appelez-moi… Je ne saurais supporter l’idée qu’on vous moleste, et que je ne puis l’empêcher… Nous avons été amis, autrefois… Je ne sais pourquoi vous me traitez si rudement aujourd’hui, mais même cela ne m’empêchera pas…

Elle n’eut pas le temps de répondre, et il ne put achever sa phrase. Marie descendait l’escalier, et, instinctivement, ils n’avaient pas envie de continuer leur entretien devant elle. Angèle glissa dans son corsage le papier qu’elle tenait à la main, et tout fut dit.

À quatre heures, la patache jaune les emmena tous les trois. Prosper sur le siège, à côté du cocher ; les deux dames dans l’intérieur. Tant que dura ce petit voyage, la jeune fille ne se sentit ni seule ni dépaysée ; elle ne croyait pas avoir quitté son cher Beaumont ; ce véhicule et la vue des souliers de Prosper, qu’elle apercevait à travers les vitres, posés sur la banquette, presque à la hauteur de ses yeux, lui donnaient l’illusion des choses familières, habituelles. Mais lorsque la voiture s’arrêta devant la poste, lorsque le jeune homme descendit, et s’approcha pour leur serrer la main et leur dire adieu, Angèle s’aperçut tout à coup qu’elle s’en allait vers l’inconnu, et son visage enfantin prit une expression grave, presque soucieuse.

— Il était temps de l’enlever de la société de ce jeune rural ! pensa Marie Lagarde, qui guettait sa fille.

Une heure après, le train les emportait vers Paris. Marie s’endormit bientôt, mais Angèle, tenue éveillée par l’ébranlement du voyage et aussi par des sentiments très confus et divers, tout en feignant de regarder attentivement le paysage qui se déroulait sous ses yeux, mollement éclairé par la lune, Angèle sentit des pleurs rouler sur ses joues. Pourquoi ?

Elle n’en savait rien.

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