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Chapitre 34

Huit jours ne s’étaient pas écoulés que Marie et sa fille s’étaient installées dans un appartement meublé, assez coquet, mais saturé jusqu’à la migraine de poudre de riz et d’opoponax. Tout y paraissait élégant, mais de cette élégance de mauvais aloi, chérie des femmes dont la vie affiche l’indépendance, et des hommes qui ne veulent pas se faire de liens.

Angèle eût préféré cent fois un petit lit de pensionnaire, une table de toilette en bois blanc, une simple armoire de noyer ; mais sa mère, tout en se moquant sans pitié de ses effarouchements, l’installa dans une chambre pleine d’objets inutiles et de meubles superflus, où l’on ne pouvait se retourner sans déranger quelque chose.

Une petite bonne à l’air effronté fut engagée pour les servir. Angèle frémit d’horreur en voyant les cheveux coupés en frange sur le front, le bonnet si accoutumé à s’envoler par-dessus les moulins, qu’il fallait un cent d’épingles pour le retenir en équilibre sur un chignon mal peigné ; elle frémit aussi en se voyant servir à dîner des plats bizarres fortement épicés, que son estomac refusait d’accepter ; et elle frémit encore bien davantage lorsque, dès les premiers jours, elle vit arriver chez sa mère, à toutes les heures, trois ou quatre femmes grasses ou maigres coiffées de perruques jaunes ou brunes, dont le teint étalait une fraîcheur qui, même aux yeux inexpérimentés d’Angèle, paraissait trop éclatante pour être naturelle.

Ce furent ensuite de petites réunions intimes, où les matrones apparaissaient régulièrement ; un homme d’abord, puis deux, puis trois, se faufilèrent à leur suite, et l’on organisa un petit whist paisible pendant lequel Angèle eut la permission de faire du crochet.

Elle s’asseyait près de la cheminée, et travaillait sans s’arrêter. On lui parlait, elle répondait poliment, mais sans prendre plaisir à ces conversations. Le moment venu, elle servait une tasse de thé ou mélangeait un grog pour les invités, puis elle reprenait sa place avec le même air calme. Mais au fond de son âme bouillonnait un mécontentement extrême de l’existence qu’elle menait, des gens qu’elle voyait, des toilettes qu’on lui faisait porter, de tout enfin, tout ce qui l’entourait. Un jour, elle se dit qu’elle parlerait à sa mère.

C’était un froid matin d’hiver ; le jour d’un gris jaunâtre semblait ne pénétrer qu’à regret dans les appartements. Les bruits de la rue montaient comme étouffés sous son oreiller, le feu ne voulait pas prendre, et la fumée tournoyait longtemps dans le tuyau avant de se décider à prendre son essor vers de si vilaines hauteurs…

Angèle poussa un soupir et s’assit devant son bol de chocolat.

Trois mois s’étaient écoulés depuis qu’elle avait quitté Beaumont, et elle avait totalement perdu la notion du temps. Trois ans, trois siècles peut-être ? Qu’importait !

Le passé semblait un rêve, un de ces rêves qu’on regrette toujours, qui ne se sont pas terminés, qu’on voudrait reprendre, tant ils semblent vous promettre de joies paisibles : le présent…

N’était-ce pas un rêve aussi, ce présent bizarre, tourmenté, inquiétant ?… Si c’était un rêve, quel vilain rêve !

En y pensant, Angèle se sentit soudain prise d’un immense dégoût pour tout ce qui l’entourait. La veille, elle avait écrit à Marianne une lettre désespérée ; aujourd’hui, elle redressa la tête et sentit qu’elle aurait du courage pour faire face à cette vie cruelle qui l’écrasait, et pour la braver ouvertement.

C’était bien la réalité. Le mauvais lait parisien, qu’Angèle ne pouvait se résoudre à avaler, l’appartement meublé, mesquin, encombré de bagatelles inutiles et d’un goût douteux, l’air saturé de fumées nauséabondes, les rues étroites et bruyantes… Oh ! que les vastes horizons de Beaumont étaient loin ! Loin, le bout du sentier, d’où l’on voyait la mer entre l’échancrure des collines ; loin, la lande immense et les ajoncs qui à cette époque devaient se couvrir de fleurs d’un jaune d’or !

On entendit une voix irritée dans la pièce voisine ; une autre voix d’un timbre aigu répondit sur un ton impertinent, puis une porte se ferma avec violence, et Marie Lagarde entra, les yeux bouffis de sommeil, l’air maussade, traînant ses pieds dans des pantoufles, et son corps dans une robe de chambre éclatante.

— Déjà levée ? répondit-elle au bonjour de sa fille. C’est donc un pari que tu fais de te lever avec les poules ?

— Que voulez-vous, maman ! c’est une habitude de toute ma vie ! répondit doucement Angèle.

Marie prit un air grognon, et repoussa son déjeuner.

— Cela m’écœure, dit-elle, de manger si matin. Quelle heure est-il ?

La pendule sonnait dix heures dans le salon à côté, ce qui dispensa Angèle de répondre.

— Qu’est-ce que nous faisons aujourd’hui ? demanda madame Lagarde en bâillant. Nous avons la couturière à trois heures… Et puis, il faudrait pourtant aller chez ce dentiste…

— Maman, dit tout à coup Angèle en levant sur sa mère son clair regard, je voudrais vous dire quelque chose.

— Eh bien ! fit Marie, en bâillant de plus belle.

— Maman, je désire retourner à Beaumont.

— Nous aurons le temps l’été prochain en allant aux bains de mer, dit nonchalamment madame Lagarde, et je crois même qu’il sera prudent de mettre à louer ta petite bicoque…

Angèle tressaillit de la tête aux pieds.

— Ma maison ? fit-elle d’une voix altérée.

Madame Lagarde leva sur sa fille ses yeux jusque-là distraits, et s’aperçut que l’affaire s’engageait d’une manière sérieuse.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle d’un ton impérieux.

Toute sa douceur d’emprunt l’avait abandonnée, une nouvelle femme apparaissait dure et sèche, telle qu’Angèle l’avait pressentie. La jeune fille poussa une sorte de soupir de soulagement, en voyant tomber enfin le masque qui l’avait longtemps inquiétée. S’il fallait lutter, elle aimait mieux une franche hostilité.

— Il y a, dit-elle d’une voix fraîche et cristalline, que le plafond bas et les rideaux saturés de poussière ne pouvaient parvenir à étouffer, il y a que la vie que vous me faites mener, maman, m’attriste et m’ennuie. Je suis presque une paysanne, moi, vous le savez, et je n’aime pas les villes. Je serais plus heureuse si vous me permettiez de retourner à mon cher pays, et, si vous avez quelque affection, je vous supplie de m’accorder votre autorisation pour le faire.

Marie Lagarde jeta sur sa fille un regard où le dédain côtoyait la haine de bien près.

— Vous êtes ridicule, dit-elle de sa voix la plus sèche. Votre place est près de moi, je ne partage pas vos goûts champêtres, donc vous resterez ici.

Angèle frémit, mais sut se contraindre à garder le silence. Alors, Marie, sentant que sa réponse avait été rude, reprit d’un ton plus doux :

— C’est une fantaisie d’enfant, Angèle, tu n’as pas eu jusqu’ici beaucoup de plaisirs, mais tu t’amuseras davantage lorsque tu seras moins sauvage. Allons, viens m’embrasser, et n’en parlons plus.

La jeune fille n’obéit point à cet ordre.

— Je ne m’accoutumerai pas à cette vie, dit-elle sans remuer. Vous recevez des personnes que je n’aime pas, ce sont vos anciens amis ; je comprends que vous ayez de l’affection pour eux, mais moi, je ne les connais pas ni ne veux les connaître…

— Écoutez, ma fille, dit Marie en se levant, c’est la première fois que vous faites l’entêtée, tâchez que ce soit la dernière.

Ses yeux cruels se fixèrent sur Angèle, qui ne sourcilla pas.

— C’est Cervin qui vous monte la tête, continua la mère, je le prierai de ne plus revenir.

Tout le jeune sang d’Angèle bouillonna à la pensée qu’elle allait être privée de voir le seul être qui, dans sa vie nouvelle, lui fût vraiment sympathique.

— Si M. Cervin ne vient plus ici, dit-elle, je n’irai plus au salon.

— Nous verrons bien ! répliqua froidement Marie, en rentrant dans sa chambre.

Ainsi la guerre était ouvertement déclarée. Si pénible que fût cette situation pour la jeune fille, elle l’était moins que les câlineries et les paroles doucereuses par lesquelles sa mère avait essayé de gagner son cœur.

Cervin avait joué cette fois le rôle important et dangereux de l’étendard de la révolte.

Marie l’avait attaqué sans raison, sa fille l’avait défendu instinctivement, et tout à coup celle-ci s’aperçut qu’en effet Cervin était le seul être sur lequel elle pût compter parmi tous ceux qui l’entouraient.

Il venait la voir de temps en temps, jamais le soir, le costume du pauvre garçon lui interdisant toute manifestation de la vie élégante. Une fois ou deux par semaine, il apparaissait un peu après l’heure du déjeuner, ou un peu avant celle du dîner. Il racontait à Marie quelques balivernes, parlait à Angèle de son cher Beaumont, lui demandait des nouvelles de Marianne, et se retirait.

C’était assurément fort peu de chose, et cependant c’était assez pour qu’Angèle trouvât une force cachée dans ces courtes visites.

Marie aussi l’avait senti, de là sa colère.

Lorsque Cervin se montra le lendemain, madame Lagarde ne lui témoigna pas d’hostilité apparente. Angèle, mise sur ses gardes par l’escarmouche de la veille, s’attendait à une sortie peu amicale, il n’en fut rien ; seulement Marie ne quitta point la salle à manger, et son regard, attaché sur la jeune fille, semblait lui dire : Attends un peu, et tu verras !

Cervin se retira, comme de coutume, et sans paraître avoir rien remarqué.

Deux jours s’écoulèrent encore ; la vie avait repris son train ordinaire. Marie sortait journellement, emmenant sa fille. Angèle s’aperçut alors qu’on ne la laissait jamais seule à la maison. Si sa mère avait à faire quelque course où elle ne voulût point se faire accompagner, ce qui était rare, une des matrones arrivait infailliblement dès qu’elle était sortie et s’installait au salon, sous prétexte d’attendre son retour.

Les sentiments d’indépendance de la jeune fille se révoltèrent avec une indomptable véhémence.

Elle, qui avait vécu aussi libre que l’air, qui dénouait si follement ses tresses blondes, elle, gardée à vue comme une prisonnière ! On se méfiait d’elle ! Pourquoi ? Que pouvait-elle vouloir qui ne fût honnête et pur ?

Elle sut contenir sa colère, cependant, non sans avoir bien pleuré seule la nuit dans sa chambre, qui sentait toujours l’opoponax, malgré le soin qu’elle prenait d’en laisser les fenêtres ouvertes le plus longtemps possible.

Un matin, par la porte du salon restée ouverte, elle entendit sa mère causer avec madame Sainte-Juste, la plus florissante des matrones odieuses.

— J’espère bien la marier ! disait Marie. C’est pour cela qu’il ne faut pas trop nous presser, nous avons le temps !

— La marier ! répondit madame Sainte-Juste ; ce ne sera pas aussi facile que cela peut paraître… et puis on vous demandera compte de la dot.

— Si vous croyez que je ne stipulerai pas une jolie pension ! rétorqua aigrement madame Lagarde. L’homme qui l’épousera me devra bien cela !

— Le capital est inaliénable jusqu’à sa majorité, reprit la matrone ; vous dépensez plus de quinze mille francs par an ; comment faites-vous ?

Angèle rougit d’elle-même. Au moment où vint la question d’argent, elle s’aperçut qu’elle écoutait. Mais elle avait reçu un coup au cœur.

On la marierait, et, en échange, sa mère obtiendrait de l’argent. On la vendrait alors ? On trafiquerait d’elle comme d’une marchandise, et l’acquéreur ferait une remise à celle qui l’aurait vendue, elle et sa dot ?

— Oh ! fit la pauvre enfant, en se cachant la tête dans les mains ; si seulement je pouvais dire cela à M. Cervin !

Mais Cervin ne revint pas. À deux reprises, un coup de sonnette qui ressemblait fort au sien fit tressaillir Angèle, à l’heure accoutumée… La porte s’ouvrit et se referma, mais Cervin n’apparut point. Au bout de huit ou dix jours, Angèle se sentit certaine que son ami ne reviendrait plus.

Une autre idée germa alors dans sa petite tête volontaire et indépendante.

Tout lui semblait préférable à l’existence qu’elle menait chez sa mère ; tout, même la contrainte d’un couvent ou d’une pension. Après avoir bien choisi le moment, un soir, avant de se coucher, elle dit à sa mère :

— Je suis très ignorante, n’est-ce pas, maman ?

— Mais non ! fit Marie, qui, sans avoir jamais su grand-chose, n’avait jamais désiré en savoir plus long.

— Je vous assure que si, maman ; je suis très ignorante ; et puis, je ne sais pas le piano, et je voudrais l’apprendre. Mettez-moi dans une pension, ma chère maman. Je vous promets que j’y travaillerai bien et que vous serez contente de mes progrès.

Marie regarda sa fille avec attention. L’autre jour, c’était Beaumont qui faisait soupirer l’enfant ; aujourd’hui, elle présentait cette demande absurde et invraisemblable d’une entrée en pension à seize ans passés, alors qu’elle avait toujours vécu en liberté…

Décidément, ce n’était pas naturel.

— Si tu veux t’instruire, dit Marie, je ne demande pas mieux, quoique ce soit une drôle d’idée, mais enfin ! chacun a les siennes. Tu auras une maîtresse de piano qui te donnera aussi des leçons de tout ce que tu veux apprendre. Quant à aller en pension, n’y compte pas.

Angèle regarda le parquet pendant un instant, puis elle leva délibérément les yeux sur sa mère.

— Alors, dit-elle, je suis votre prisonnière ?

Un éclair de fureur passa dans les yeux de madame Lagarde, et son visage se contracta.

— Prisonnière, soit ! dit-elle entre ses dents serrées. À coup sûr, tu ne feras que ce que je voudrai.

— Et que voudrez-vous, maman ? demanda la jeune fille d’un ton toujours respectueux, mais où grondait une colère contenue.

— Ce qui me plaira ! répondit Marie, qui quitta la chambre en fermant la porte avec violence.

Il était près d’une heure du matin, car les invités de madame Lagarde ne se retiraient qu’après minuit, mais Angèle n’avait guère envie de dormir.

Après un instant de réflexion, elle tira à elle un petit buvard et écrivit une longue lettre à maître Béru, son tuteur et son ami.

« Je suis très malheureuse, dit-elle ; la vie que je mène ici m’ennuie, les personnes que je vois me déplaisent ; j’ai prié ma mère de me renvoyer à Beaumont ; elle a refusé. Je viens de lui demander de me mettre en pension, elle a refusé de même ; venez à mon secours, mon cher maître Béru. Il n’est pas possible que vous ne puissiez rien faire pour moi. Je n’écris pas à M. Benoît, parce que j’ai peur de faire de la peine à Marianne. Elle sait que je ne suis pas heureuse ; mais si elle savait qu’on me retient ici prisonnière, elle n’aurait plus de repos. »

Cette lettre écrite, Angèle se coucha et s’endormit, grandement soulagée. Il lui semblait que cet appel lui amènerait sur-le-champ un sauveur.

Sans défiance, elle remit sa lettre à la petite bonne pour que celle-ci la mît à la poste, et elle attendit une réponse… Huit jours s’écoulèrent, sans qu’elle vît rien venir. Elle écrivit encore, cette fois, à maître Cornebu, et en même temps à Marianne, la conjurant, au nom de la tendresse qu’elle lui avait toujours vouée, de lui répondre promptement. Quinze jours s’écoulèrent, et alors Angèle se dit que ses anciens amis l’avaient abandonnée.

C’était absurde ; il eût été cent fois plus sage de penser que la petite bonne, au lieu de mettre ses lettres à la poste, les avait remises à madame Lagarde ; mais on ne s’avise guère d’abord des idées les plus vraisemblables. L’esprit tourmenté s’en va le plus souvent vagabonder du côté des choses les plus pénibles et qui offrent le moins de probabilités.

Angèle fut alors en proie au plus violent désespoir. Sa mère ne lui parlait presque plus, et toujours sur un ton de sévérité blessante. Peu à peu l’appétit de la jeune fille disparut, elle perdit le sommeil, ses jolies couleurs s’effacèrent, et ceux qui avaient connu Angèle à Beaumont l’eussent à peine reconnue, s’ils l’avaient rencontrée dans la rue.

Marie avait pourtant tenu sa promesse en ce qui concernait les leçons de sa fille. Elle s’était enquise auprès de madame de Sainte-Juste d’une institutrice capable d’enseigner la musique et le français. La matrone lui avait immédiatement envoyé une personne d’environ quarante ans, prétentieuse et maniérée, absolument dépourvue de diplôme, – elle n’en avait pas besoin pour les élèves qu’elle instruisait d’ordinaire, – et capable tout au plus de jouer à peu près en mesure une polka ou une valse, ressassée depuis dix ans par toutes les orgues de Barbarie.

L’institutrice paraissait convenir à Marie Lagarde. Au lieu de sortir avec sa fille pour les courses et les promenades de l’après-midi, elle faisait dorénavant accompagner celle-ci par cette aimable personne. Vainement Angèle demandait à rester à la maison plutôt que de promener son ennui avec cette compagne peu séduisante. Marie tenait à la promenade comme mesure d’hygiène, et elle l’ordonna impitoyablement, comme un médecin ordonne une potion à son malade récalcitrant.

Malgré la promenade journalière, Angèle dépérissait à vue d’œil. Ce qui la minait le plus sûrement, ce n’était ni la rage de se sentir prisonnière, ni l’indignation que lui causait la conduite de sa mère, ni le dégoût et l’ennui inspirés par ce qu’elle avait sous les yeux, c’était le chagrin de se croire abandonnée de ses amis de Beaumont.

— S’ils se souciaient de moi, pensait-elle, ils sauraient bien me retrouver, mais ils m’ont oubliée ! J’étais leur joujou, leur poupée…

Et avec cette amertume de larmes qui caractérise les chagrins absurdes et déraisonnables, Angèle s’enfonçait de jour en jour davantage dans sa mélancolie.

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