Chapitre 35
Pendant ce temps-là, on n’était pas plus gai à Beaumont.
— Angèle nous oublie, s’étaient dit les braves cœurs qui l’avaient si tendrement chérie ; les plaisirs de la ville lui ont fait mépriser les souvenirs de son enfance. Nous ne sommes que des paysans à peu près dégrossis ; rien d’étonnant à ce que la connaissance du beau monde lui ait tourné la tête.
— Ne croyez pas cela, faisait Béru d’un air grave. L’enfant a le cœur bien placé ; elle ne peut pas être ingrate.
— Alors, pourquoi n’écrit-elle pas ? s’écriait Benoît tout hérissé de colère.
Béru hochait la tête et ne répondait rien.
Un jour, après une de ces conversations, Benoît rentra chez lui, plus bourru encore que de coutume.
— Quand as-tu écrit à Angèle pour la dernière fois ? demanda-t-il à Marianne qui cousait près de la fenêtre.
— Il y a huit jours, mon père, fit celle-ci, sans lever les yeux.
— Combien ça fait-il de lettres que tu lui envoies sans réponse ?
— Cinq, mon père.
— Tu ne lui écriras plus, je te le défends ! grommela Benoît.
Il prit sa boîte d’herborisation, suspendue au mur, en jeta la courroie par-dessus son épaule, empoigna son bâton, comme il eût empoigné un voleur s’il eût été gendarme, et sortit de l’air le plus rébarbatif.
— Pauvre père, soupira Marianne, comme il a du chagrin !
Elle se pencha sur son ouvrage, mais les larmes s’entêtaient à lui obscurcir la vue ; elle prit le coin du drap auquel elle mettait patiemment une pièce, et s’en essuya les yeux, après quoi elle voulut reprendre son travail, mais la douleur était plus forte qu’elle ; elle repoussa la toile, qui tomba à ses pieds, ensevelit son visage dans ses braves mains de travailleuse et sanglota tout à son aise.
Le cœur de Marianne était brisé.
Depuis le jour qui lui avait enlevé à la fois Angèle et Prosper, elle avait vingt fois épuisé l’inépuisable coupe de la douleur, et vingt fois la coupe s’était remplie d’une nouvelle amertume, encore inconnue.
Certes, elle avait bien souffert en voyant s’éloigner Prosper, mais l’abandon présumé d’Angèle l’avait encore plus affligée. Lorsqu’elle avait senti que l’ami de sa jeunesse n’avait plus d’amour pour elle, Marianne s’était dit : Angèle me consolera. Et voici que Angèle ne se souvenait plus de sa petite mère !
Parfois le soupçon de la vérité traversait son esprit ; elle se disait qu’on ne renie pas ainsi toute une vie, que de nouveaux visages et de nouvelles impressions n’anéantissent pas les souvenirs de toute une vie heureuse, que Angèle devait être contrainte au silence…
Une malheureuse phrase de la dernière lettre que lui avait écrite la pauvre petite prisonnière venait détruire en effet ses réflexions. « Je suis bien malheureuse, disait-elle, pour m’accoutumer à tout ce que je vois ici ; il me faudrait changer du tout au tout. Qui sait ! je changerai peut-être ! En attendant, ma bonne Marianne, je t’embrasse. »
— Qui sait ! elle a peut-être changé ! se disait Marianne, et, si elle a changé, il est naturel qu’elle n’ose me le dire.
Elle avait écrit pourtant cinq fois de suite, suppliant d’abord, grondant ensuite, menaçant enfin de retirer son amitié à l’ingrate enfant ! Ah ! si elle avait su que c’était Marie Lagarde qui lisait ses lettres ! Mais cette idée ne lui vint pas à l’esprit une seule fois.
Au moment où, après avoir pleuré bien à son aise, elle ramenait sur ses genoux le drap de toile reprisée, la porte s’ouvrit, laissant entrer un rayon de jour ; au dehors, réveillés par le soleil des premiers jours de mars, les moineaux et les pigeons voletaient et bruissaient joyeusement. Le rayon disparut, la porte se referma, et Marianne tourna machinalement son visage défait vers l’entrée.
— C’est moi, Marianne, dit la voix grave de Prosper.
Le grand drap de toile redescendit lentement vers le sol, et Marianne resta immobile, les mains ouvertes sur ses genoux, les yeux fixés sur le nouveau venu, écoutant sa voix, et comprenant à peine.
Il s’approcha.
— C’est moi, Marianne, dit-il encore une fois, pendant que son regard plein de pitié parcourait les traits amaigris de son amie. Vous ne m’attendiez pas ?
Elle secoua la tête et ne put parler. Que venait-il faire ici, celui-là ? Après tout le mal qu’elle s’était donné pour ne plus penser à lui, est-ce qu’il n’aurait pas dû comprendre que ce qu’il pouvait faire de mieux pour elle était de la laisser en paix ?
Il s’approcha encore un peu plus, ramassa le grand morceau de linge blanc qui gisait à terre, et le posa sur la chaise où Marianne appuyait ses pieds, puis il prit une autre chaise et s’assit près d’elle.
— Je suis venu exprès pour vous, Marianne, dit-il ; sa voix était grave, mais elle ne tremblait pas ; il avait la conscience absolue de ce qu’il faisait, et il le voulait dans la plénitude de son honneur d’homme. Il m’est arrivé un grand événement depuis que je vous ai vue, continua-t-il.
La jeune fille regarda son costume et vit qu’il portait le deuil.
— Votre belle-mère ? demanda-t-elle d’une voix brisée.
— Non ; mon grand-oncle. Il m’a fait son héritier, et je suis riche, Marianne, extrêmement riche. Je ne m’étais jamais figuré que l’on pût posséder une telle fortune.
— Tant mieux ! fit-elle, pendant qu’un rayon de joie sincère éclairait son pauvre visage fané. Mais le rayon s’éteignit aussitôt. Riche ou pauvre, Prosper était le même pour elle. Cependant elle sentit qu’elle devait se réjouir de sa fortune, et elle lui sourit avec douceur. Il détourna les yeux, tant ce sourire navré lui faisait de mal, puis il se rapprocha encore un peu de son amie.
— Me voilà très riche, reprit-il ; j’ai une maison superbe, des prés et des champs, des forêts magnifiques, une rivière… Cela ressemble un peu au pays de par ici, et c’est pour cela que je l’aime déjà comme si j’y avais toujours vécu… La maison nous attend, Marianne, et je suis venu vous chercher…
— Pourquoi faire, mon Dieu ! s’écria-t-elle presque en colère, se levant droite.
— Pour être ma femme ! répondit-il bravement, en lui prenant les deux mains pour l’empêcher de tomber.
Elle tomba, en effet, assise sur sa chaise, sans cesser de le regarder, se cramponnant aux deux mains qu’elle avait saisies.
— Vous ? dit-elle péniblement, car les mots avaient peine à sortir de ses lèvres, soudain blanchies par la violence de son émotion. Vous voulez m’épouser ?
— Cela vous étonne ? répondit-il avec douceur. Il y a pourtant longtemps que c’était convenu !
Elle dégagea ses mains par un geste presque violent, et prit à son tour celles du jeune homme.
— Bien vrai ? fit-elle en se penchant vers lui pour lire dans ses yeux qu’il ne détournait pas ; bien vrai, mon Prosper, tu veux m’épouser ? Je peux bien te tutoyer à présent, il y a longtemps que cela me pèse sur le cœur et que j’en meurs d’envie. Vois-tu, je t’ai dit « oui », toute ma vie, dans mon âme. Tu es devenu très riche, et tu veux m’épouser tout de même ?
— Est-ce que cela me change ? demanda-t-il en souriant.
— Cela pourrait en changer d’autres ! Tu veux m’épouser ? tu y as bien réfléchi ? tu es bien décidé ?
— Oui ! répondit-il, troublé sans savoir pourquoi.
— Quel brave cœur tu es, et que je te remercie, et que je suis heureuse que tu aies voulu cela, et que tu l’aies fait ! Ô mon Prosper, si tu savais la joie que tu me donnes !
Riant et pleurant à la fois, elle se renversa sur sa chaise, et attira à elle le drap usé pour y ensevelir son visage. Prosper avançait le sien, pour prendre le baiser des fiançailles ; elle le repoussa doucement.
— Non, non, dit-elle ; tout à l’heure ; ne m’embrasse pas maintenant. Ô mon Prosper, tu veux épouser tout de même ta vieille Marianne ? Que je t’aime et que je te remercie ! Si tu pouvais lire dans mon cœur ! Je ne sais pas parler, mais si tu savais comme je sais sentir !
Un peu interdit, Prosper subissait cette effusion de tendresse avec un certain malaise. Il était venu pour apporter de la joie ; mais connaissant le caractère de Marianne, il s’était dit que cette joie serait discrète et contenue, et devant cette expansion, il se trouvait tout décontenancé. Il sourit timidement, avec une sorte d’inquiétude, mais cette hésitation ne sembla point étonner son amie.
— Tu es devenu riche et tu viens remplir ta promesse, reprit-elle, et tu le fais avec bonté, si simplement qu’on dirait cela tout naturel…
— Eh bien ! fit-il, est-ce que ce n’est pas naturel ?
— Mais non, mon Prosper, ce n’est pas naturel, qu’on vienne rechercher en mariage…
Elle s’arrêta, un sourire ravi sur les lèvres, les yeux débordants de larmes de joie.
— Alors, fit le jeune homme, quand nous marions-nous ?
Elle avança doucement sa main droite qu’elle mit sur l’épaule de son fiancé.
— Jamais ! dit-elle, avec le même sourire divin ; jamais, mon Prosper ! As-tu pu croire que je serais assez lâche pour épouser un honnête garçon qui ne m’aime plus !
Prosper tressaillit violemment et se déroba sous la main de Marianne.
— Qui vous a dit cela ? fit-il d’un ton irrité.
— Tu crois qu’il a fallu me le dire ! répondit-elle avec une douceur pleine de tristesse. Tu penses que cela ne se voit pas ! Je l’ai su avant toi.
— N’importe ! fit Prosper en reprenant son calme. Je n’ai jamais cessé d’avoir pour vous la plus grande amitié de ma vie, c’en est assez pour être très heureux ; un honnête homme n’a qu’une parole, vous n’avez pas le droit de me rendre la mienne.
— Que tu parles bien ! s’écria Marianne, en joignant les mains comme en extase. Quel brave cœur tu fais ! Mais c’est moi qui serais malhonnête si j’acceptais !
— Ne dites pas cela, Marianne, repartit Prosper d’un ton ferme. Nous nous aimons assez pour être parfaitement heureux, et je ne veux point d’autre femme que vous.
Elle le regardait avec le même ravissement, mais, dans ses yeux noyés de pleurs, le jeune homme commença à discerner une lueur grave et douce qu’il n’y connaissait point.
— Écoute, reprit-elle, et comprends-moi : tu dois te rendre compte que, puisque je te tutoie, c’est que tu ne peux plus être que mon frère ou mon enfant. J’ai eu beaucoup de chagrin autrefois, mais j’ai pris le dessus, et il y a longtemps. Maintenant, si je t’épousais, je ferais une grosse lâcheté, car ton cœur n’est pas à toi, Prosper, et je prendrais le bonheur d’une autre.
— Que voulez-vous dire ? fit-il bouleversé, pendant que le rouge lui montait au visage.
— Est-ce que tu crois que je ne sais pas que tu aimes Angèle ? répondit Marianne avec une profonde pitié, attendrie et railleuse à la fois.
Prosper se détourna ; ceci était plus qu’il n’avait prévu, et il se trouvait sans défense. C’est elle qui se leva, et qui vint lui poser ses deux mains sur les épaules.
— Tu l’aimes depuis plus longtemps que tu ne crois, reprit-elle, et c’est elle qui est la femme qu’il te faut.
Une pensée cruelle traversa l’esprit de Marianne. Si Angèle n’était plus digne de Prosper, que de douleurs pour celui-ci ! Mais la confiance renaissait en elle avec la joie, d’un geste elle secoua la pensée importune, et elle se remit à parler au jeune homme à la fois comme une mère et comme une sœur.
Elle lui parla longtemps, pendant qu’il l’écoutait la tête basse. À mesure qu’il écoutait, il relevait le front, et quand elle s’arrêta, il pleurait sans honte en la regardant de tous ses yeux honnêtes débordants de larmes.
— Et maintenant, dit-elle, c’est moi qui t’embrasserai, mais pas comme une fiancée. Le passé n’existe plus, l’avenir commence aujourd’hui.
Quand ils eurent épanché longuement leurs cœurs, une sorte de lassitude tomba sur eux, avec le sentiment d’une grande félicité. Tous les nuages qui avaient assombri leur horizon venaient de disparaître, on eût dit qu’ils commençaient à vivre seulement de ce jour. Le sacrifice de Marianne ne lui pesait pas ; il était accompli depuis si longtemps, qu’elle ne ressentait plus aucune amertume, mais seulement toutes les joies.
Le père Benoît, en rentrant, les trouva si près l’un de l’autre, si joyeusement expansifs, qu’il les regarda à deux fois. Eux n’y prenaient pas garde.
— Eh ! mes enfants, vous avez l’air de deux amoureux ! fit-il, moitié content, moitié fâché.
Les jeunes gens échangèrent un sourire, et Marianne vint embrasser son père.
— Il ne faut pas vous mettre de ces idées-là dans la tête, papa, dit-elle, car rien ne serait plus à côté de la vérité. Nous parlions d’Angèle, et comme nous l’aimons bien tous les deux…
— Ah oui ! encore une belle fillette, celle-là, grommela Benoît, rendu à son souci.
— Mon père, croyez-vous réellement, au fond de votre cœur, que notre Angèle nous a oubliés ?
— Eh ! qu’est-ce que j’en sais ? gronda le père en se détournant.
— Au fond, vous ne le croyez pas, continua Marianne ; je ne le crois pas non plus, quoique j’aie bien pleuré à cause de cela ; mais, les trois quarts du temps, on se fait du chagrin pour des choses qui n’existent pas !
Elle regardait Prosper en souriant, il lui rendit son sourire, et soudain les yeux du jeune homme s’assombrirent. Elle le menaça doucement du geste, et le sourire reparut.
— Vous ne savez pas ce que vaut votre fille, monsieur Benoît, s’écria-t-il tout ému. Non ! vous ne pouvez pas vous figurer quel brave et honnête cœur, quelle noble nature.
— Tu crois ça, fils ? dit le vieillard d’un ton railleur ; tu te figures que j’ai vécu si longtemps avec ce trésor-là sans le connaître ? Eh ! garçon, c’est moi qui l’ai élevée !
On est rarement récompensé de ses vertus en ce monde ; c’est souvent pour cela qu’on est si plein de ferme espoir dans un autre. Mais quelquefois il arrive que le destin se sent obligé de réparer ses fautes… Une de ces occasions s’était présentée pour Marianne.
En entendant son père, elle reçut le paiement de son dévouement, de son sacrifice, et le regard qu’elle leva sur lui le disait clairement.
— C’est bon, c’est bon ! dit Benoît, qui ne voulait pas avouer combien il se sentait ému ; on fait de son mieux, pères et enfants, c’est naturel, cela doit être ainsi, ce n’est pas la peine d’en parler. Pour combien de temps es-tu venu, Prosper ?
— Je n’en sais rien, monsieur Benoît, répondit le jeune homme. J’avais envie de revoir mes amis de Beaumont, et comme je suis maintenant libre de mon temps, de ma personne et de ma fortune…
Il raconta alors comment il avait hérité de son oncle. Celui-ci s’était pris d’amitié pour un garçon qui s’intéressait si fort à la terre ; par une bizarrerie de vieillard, il n’avait jamais voulu le voir, mais il lui avait laissé tout son bien, à charge de l’entretenir « en bon père de famille ».
Benoît l’écoutait en silence, fumant sa pipe et hochant la tête de temps en temps.
— Alors, dit-il quand le récit fut terminé, te voilà tout à fait riche ?
— Ma foi, oui ! fit joyeusement Prosper.
— Eh bien, garçon, écoute mon conseil : conduis-toi comme quand tu étais pauvre ; n’aie pas meilleure opinion de toi-même pour une fortune que tu pouvais ne jamais posséder, et qui n’ajoute rien à tes mérites, et, si tu m’en crois, marie-toi de bonne heure.
Prosper et Marianne échangèrent un regard. Le conseil était bon… mais que devenait Angèle ? Et quelle autre que Angèle pouvait désormais être la femme du jeune propriétaire ?
q