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Chapitre 36

Angèle dépérissait de plus en plus. Un ennui de vivre, bien extraordinaire à son âge, s’était emparé d’elle et la dégoûtait de toute action. Plus d’une fois, elle avait essayé de secouer cette répugnance pour toute chose.

Mais après chaque effort moral, elle retombait plus lasse et plus triste. Tout le monde l’avait abandonnée, c’était clair ! Puisque personne ne se souciait d’elle, pourquoi désirait-elle vivre ?

Un soir du mois de mai, sa mère, après dîner, lui dit de s’habiller pour aller au cirque. C’était un divertissement que Angèle ne goûtait guère.

Cependant, sa mère l’avait ordonné, force était d’obéir. Angèle s’habilla donc sans hâte et accompagna sa mère aux Champs-Élysées.

Le cirque était ruisselant de lumières ; des femmes plâtrées, accompagnées d’hommes qui parlaient haut et riaient bruyamment, s’étageaient sur les gradins, au milieu de l’arène. Un beau garçon, plus recouvert que vêtu d’un maillot rose pailleté d’argent, tordait son corps en cent formes qui n’avaient plus rien d’humain… Angèle détourna les yeux avec un dégoût qu’elle ne chercha point à dissimuler, et promena son regard autour de l’enceinte, afin de se donner une contenance.

Tout à coup, elle tressaillit si violemment que sa mère s’en aperçut.

— Tu as froid ? dit-elle, avec cette bienveillance banale, faite pour tromper les étrangers, qui blessait Angèle plus encore que l’indifférence de leur tête-à-tête.

— Non, maman, je vous remercie, répondit la jeune fille en se remettant bien vite.

Marie reporta ses yeux sur l’homme en maillot pailleté, qui semblait ne plus avoir de bras du tout, tant il les avait habilement dissimulés, et Angèle regarda doucement, avec précaution, du côté où elle avait cru voir l’instant d’avant une figure bien connue, depuis trop longtemps disparue de son horizon… Elle ne vit plus personne.

— Je me serai trompée, pensa-t-elle, pourtant j’avais bien cru distinguer Cervin…

Tout près, appuyé contre l’entrée des gradins, Angèle revit l’homme qui avait évoqué dans sa pensée le nom de Cervin.

C’était Cervin lui-même.

Angèle allait ouvrir la bouche et lui faire un signe de tête… Il cligna de l’œil d’une façon si expressive qu’elle resta immobile, comprenant qu’elle devait s’abstenir de tout témoignage ; puis Cervin se retourna vers l’arène, mit sur son nez un lorgnon qui changeait singulièrement sa physionomie, et parut s’absorber dans la contemplation d’un cheval noir.

Le cœur d’Angèle battit si fort qu’elle crut l’entendre dominer le bruit de l’orchestre. Elle n’était donc pas abandonnée ? Était-il possible que Cervin eût cherché depuis longtemps à la rencontrer, sans y parvenir ? Profitant de l’inattention de sa mère, qui causait à voix basse avec madame Sainte-Juste, leur inévitable compagne, elle reporta ses regards sur son ancien ami.

Jamais elle ne l’avait vu si bien mis. Il avait l’air d’un tout autre homme avec son costume neuf très simple, mais d’une coupe à la mode. Une petite canne à la main, ganté de frais, Cervin pouvait à la rigueur passer pour un habitué de ce lieu de délices. Dieu seul savait combien de fois il était venu là sans rencontrer Angèle, et Dieu seul aussi savait combien il s’y était ennuyé ! Mais il pensait bien que fatalement, un jour ou l’autre, Marie Lagarde y viendrait à son tour, et qu’il pourrait enfin échanger avec sa petite amie un signe furtif de reconnaissance.

À l’inexprimable surprise d’Angèle, au lieu de chercher à se rapprocher, Cervin lui tourna obstinément le dos jusqu’à la fin de la première partie ; puis, se mêlant aux groupes qui traversaient la piste, il disparut dans les couloirs en laissant à la jeune fille le désappointement d’une affaire manquée.

Elle se retourna alors avec quelque tristesse vers sa mère, qui parlait depuis un instant avec un nouveau venu, et montra à celui-ci son joli visage mélancolique.

— C’est ma fille, monsieur, dit Marie, en voyant que Angèle prenait garde à eux.

— Digne de sa charmante mère, fit le monsieur en s’inclinant galamment.

Angèle répondit par un petit salut très sec. Ce monsieur lui déplaisait prodigieusement. Grand, assez gros, demi-chauve, la moustache roide et très noire, il tenait le milieu assez exactement entre un marchand de chevaux de province et un boucher encore non retiré des affaires, mais il n’avait la rondeur d’allures ni de l’une ni de l’autre de ces professions : une prudence cauteleuse semblait vernir tous ses mouvements et ses moindres paroles ; c’était si poli qu’on avait peur de glisser.

— Mademoiselle s’amuse au cirque ? dit l’homme très poli.

— Non, monsieur, répondit Angèle.

— Oh ! dommage, dommage ! C’est très amusant, mais il faut un peu d’habitude. Mademoiselle a peut-être vécu en province ?

— Pourquoi me parle-t-il à la troisième personne ? se demanda Angèle. On dirait un domestique !

Marie Lagarde répondit à sa place ;

— Ma fille est une petite sauvage, monsieur, dit-elle en souriant. Elle a en effet passé en province la plus grande partie de sa vie, mais c’est un mal dont on guérit.

— À voir mademoiselle, reprit le monsieur, on ne saurait la souhaiter autrement qu’elle n’est, car elle approche tellement de la perfection…

Cette fois Angèle se tourna brusquement vers le nouveau venu et le dévisagea bien en face.

— Je n’aime pas qu’on se moque de moi, monsieur ! dit-elle.

Le monsieur éclata de rire, et s’adressant à Marie :

— Tout à fait adorable, dit-il. Une petite sauvage en effet, mais cette précieuse naïveté…

Il acheva sa phrase sur un ton plus bas, et Angèle ne put l’entendre.

Vexée, honteuse, prête à pleurer, elle cherchait des yeux son ami Cervin, et ne le trouvait plus. Soudain elle l’aperçut en haut, près de l’estrade des musiciens. Pourquoi voyageait-il ainsi à travers le cirque ? Quel besoin de locomotion l’avait pris tout à coup ?

Angèle s’évertuait à le deviner, lorsqu’elle vit briller entre les doigts de son ami un papier blanc, qu’il semblait lui montrer. Elle fixa ses yeux étonnés sur le papier et vit qu’il le pliait tant de fois qu’il le rendait presque imperceptible, puis il le glissa dans son gant sans cesser de regarder la jeune fille…

Cette fois elle avait compris ! On rentrait bruyamment, la seconde partie du programme allait recommencer.

— Asseyez-vous ici, monsieur Landel, dit Marie en se reculant pour faire une place au nouveau venu entre elle et sa fille.

Il s’assit, et Angèle ne put réprimer un mouvement de répulsion en sentant si près d’elle cet être désagréable, dont s’exhalait une odeur mélangée de tabac et de quelque parfum violent, qui lui faisait mal à la tête.

Landel essaya de se rendre agréable, mais ses efforts furent perdus pour la jeune fille. Certaines antipathies naissent au premier coup d’œil et sont invincibles… Angèle d’ailleurs n’essaya point de lutter contre celle-là.

Enfin la représentation s’acheva : on sortit lentement ; au milieu de la cohue, Angèle se sentit prendre la main : prête à crier, elle regardait autour d’elle d’un air irrité, lorsqu’elle aperçut le visage de Cervin ; il referma fortement la main de sa jeune amie sur le papier roulé qu’il venait d’y glisser, et disparut dans la foule.

Bouleversée, effrayée, rougissante, sous l’impression qu’elle commettait un crime abominable, Angèle glissa le papier roulé dans son corsage et se laissa entraîner au dehors par sa mère, qui tenait son autre main.

L’air frais de la nuit lui rendit un peu de calme ; mais, avant qu’elle eût eu le temps de se reconnaître, elle était assise dans une voiture découverte à quatre places, vis-à-vis de sa mère, et à côté de Landel.

Pendant qu’ils roulaient lentement vers la demeure de Marie, Landel fut aimable, fit des compliments à Angèle, essaya de la faire causer, n’obtint en réponse que des monosyllabes, s’en déclara enchanté, et sut si bien s’y prendre, qu’avant qu’ils fussent arrivés, l’antipathie de la jeune fille s’était changée en une haine déclarée.

Madame Lagarde et sa fille descendirent devant leur porte, et la voiture continua son chemin, emportant vers des parages inconnus l’inestimable Sainte-Juste et son galant chevalier.

Dès qu’elle se vit seule, elle déroula son petit papier. C’était un court billet au crayon, qui portait simplement ces mots : « Êtes-vous heureuse ? Avez-vous besoin de vos amis ? Vous me reverrez bientôt, préparez votre réponse. »

— Oh ! s’écria Angèle, fondant en larmes, oh ! mes amis, si j’ai besoin de vous ! Je ne suis donc pas tout à fait abandonnée ! Il y a donc quelqu’un au monde qui se soucie encore de moi !

Au lieu de dormir, elle s’assit à son petit bureau et prépara sa réponse.

Elle épancha en une seule fois tout le trop-plein de son cœur : les visages déplaisants qu’on lui faisait voir, l’autorité despotique exercée sur elle par Marie, tout fut dit en désordre, pendant que ses grosses larmes ponctuaient sur le papier ce récit de ses misères.

« Sauvez-moi, dit-elle en terminant, rendez-moi à mes chers amis de Beaumont, et faites savoir à Prosper que j’ai besoin de lui. »

Elle n’hésita pas en écrivant cette dernière phrase. Une jeune fille plus expérimentée, mieux au courant des choses du cœur, ne l’eût pas écrite, ou l’eût rédigée autrement ; mais Angèle n’y mit point de malice. Prosper lui avait dit : Appelez-moi, si vous êtes en péril ; elle l’appelait, c’était tout simple.

Le lendemain, au lieu de témoigner sa répugnance habituelle à faire sa promenade journalière sous l’égide de la déplaisante institutrice, elle s’habilla joyeusement.

L’heure attendue arriva ; toute rose d’émotion, Angèle sortit. Son ombrelle à la main, les yeux dilatés par l’espérance, elle marchait lentement auprès de sa disgracieuse compagne, pendant que ses pieds mignons brûlaient de courir à la rencontre de son ami…

Elle marcha pendant deux heures, passant et repassant dans les endroits qu’elle fréquentait le plus habituellement. Sa lettre était dans sa poche à portée de sa main ; elle aurait l’audace de la remettre à Cervin sous le nez même de la duègne.

Tant d’espérances, d’angoisses, de résolutions hardies, s’anéantirent lorsqu’au retour, la tête basse, Angèle passa le seuil de la porte sans avoir rencontré aucun visage ami.

Découragée, elle monta lentement, déclara qu’elle avait mal à la tête, se jeta sur son lit et se mit à pleurer.

Angèle n’avait pas menti en parlant de son mal de tête : effectivement, elle pouvait à peine se tenir debout ; aussi refusa-t-elle de dîner. Sa mère vint la voir et constata par elle-même que la jeune fille souffrait véritablement. Elle se retira et alla dîner dans la salle à manger, pendant que Angèle, calmée par la solitude et l’obscurité, s’endormait d’un sommeil réparateur.

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