Chapitre 37
Quand elle s’éveilla, la chambre était complètement sombre. La pendule du salon sonnait neuf heures, et tout était tranquille dans la maison.
Dans la pièce voisine, sa mère causait avec madame Sainte-Juste. Angèle se dressa sur le coude et écouta.
— Je n’ai jamais vu de petit caractère comme cela, disait Marie. C’est l’esprit de contradiction incarné.
— Vous aurez de la peine à en venir à bout, répliqua madame Sainte-Juste. On ne peut pourtant pas la traîner à la mairie et à l’église, elle serait capable de faire du scandale. On ne marie pas les gens de force, de nos jours !
Cette phrase fit passer un frisson sur le corps d’Angèle.
— De force ? fit Marie avec un petit rire méchant, non, pas de force, mais il faudra bien qu’elle se décide à épouser Landel.
— Il n’est pas si mal, après tout ! Et puis tel qu’il est, elle l’épousera.
— Le fait est qu’il a été passablement coulant sur vos avantages, reprit madame Sainte-Juste ; peu de gendres vous feraient une si belle pension…
— Pourvu qu’il la paie ! dit Marie d’un ton pensif.
Madame Sainte-Juste garda un silence prudent. Elle avait présenté l’acquéreur, c’était à la vendeuse de prendre ses précautions pour la validité du contrat.
— Il s’est rattrapé sur mes épingles, fit-elle en pinçant les lèvres.
— Qu’est-ce qu’il vous donne ? demanda curieusement Marie.
— Trois malheureux billets de mille francs.
— Ce n’est déjà pas si mal ! fit observer Marie.
— Sur une dot de trois cent mille francs ? C’est misérable ! Mais je n’avais que lui sous la main, sans cela…
Angèle écoutait, dans l’obscurité, les yeux dilatés d’horreur, l’attention tendue au point que les battements de son cœur lui faisaient parfois perdre une parole.
C’était d’elle qu’il était question, elle qu’on marchandait ainsi… On voulait la marier à cet homme horrible qu’elle avait vu la veille ! Et sa mère assurait que le mariage aurait lieu.
Elle eut envie de courir dans la salle à manger, de dire : « Mais taisez-vous ! Je vous entends… »
Angèle en avait assez. Elle descendit légèrement de son lit et alla fermer la porte de communication entre sa chambre et le salon, de façon qu’en revenant les deux femmes ne pussent croire qu’elle avait entendu ; puis elle renoua ses cheveux d’un tour de main et ouvrit la fenêtre pour respirer. Après tant d’ignominies, elle étouffait.
Sa lettre à Cervin était restée dans sa poche ; elle mit la main dessus avec une sorte de tendresse. Depuis la veille, à deux ou trois reprises, elle avait hésité ; cette petite âme ferme et honnête se demandait jusqu’à quel point elle avait le droit d’agir ainsi secrètement, de correspondre avec un étranger… Ses scrupules s’évanouissaient maintenant. Elle était dans son droit de légitime défense, puisqu’on en voulait à ses biens, à sa personne, à sa liberté !
Les yeux d’Angèle parcouraient distraitement la rue, éclairée par les becs de gaz et quelques boutiques encore ouvertes : un nouvel omnibus passait ébranlant les vitres et faisant tressauter les menus objets, lorsque la jeune fille crut distinguer descendant de l’impériale une longue paire de jambes qui évoquèrent immédiatement dans son esprit le souvenir de la patache jaune, qui faisait le service de la poste à Beaumont. Ces jambes anguleuses ne pouvaient appartenir qu’à Cervin.
En effet, Cervin, sur le trottoir opposé, remontait lentement la rue, les yeux levés vers le troisième étage d’Angèle. Distinguait-il sa jolie figure sur le fond noir de l’appartement ? Ce n’était guère probable ; mais la jeune fille, qui avait de bons yeux, distinguait parfaitement jusqu’à l’expression anxieuse du visage tourné vers elle.
Une présence d’esprit, une hardiesse qu’elle ne se soupçonnait pas, lui vinrent subitement. Cervin approchait, bientôt il dépasserait la maison… Angèle prit sur son bureau le premier objet venu, qui se trouva être le couvercle en bronze d’un petit encrier ; elle roula sa lettre autour, et la jeta dans la rue.
Pendant que le message tombait, Cervin avait passé. Angèle ressentit un affreux serrement de cœur.
Elle se pencha, espérant qu’il la verrait, qu’il se retournerait, que le bruit de sa chute attirerait son attention… En effet, le métal rebondit sur le pavé avec un bruit sonore. Cervin, étonné, se retourna, hésita ; la blancheur du papier tranchait sur le pavé gris. Ramasserait-il la précieuse lettre ?
La porte d’Angèle s’ouvrit, et Marie apparut avec une bougie.
— Tu ne dors plus ? dit madame Lagarde en tressaillant elle-même, car elle ne s’attendait pas à voir sa fille debout.
— Non, maman, répondit celle-ci en quittant précipitamment la fenêtre.
Marie jeta sur la jeune fille un regard soupçonneux.
— Qu’est-ce que tu faisais ? demanda-t-elle.
— Je regardais dans la rue, répondit Angèle.
Elle avait dans l’attitude et dans le ton quelque chose de belliqueux qui inquiétait Marie. Celle-ci se pencha au dehors et explora la rue du regard. Rien ne s’y montrait de suspect. Le dos de Cervin disparaissait au premier coin, mais le dos de Cervin ressemblait trop à une quantité considérable d’autres dos pour que tout autre qu’un œil expérimenté pût le reconnaître. Angèle n’osa regarder, quoiqu’elle en mourût d’envie.
— Veux-tu manger quelque chose ? demanda Marie en se retirant de la fenêtre.
— Non, merci, maman. La seule chose que je désire, c’est de rester tranquille.
Madame Lagarde examina sa fille de la tête aux pieds. Est-ce que par hasard elle aurait entendu ? Mais cette question agitait des éventualités si graves, que Marie elle-même n’osa l’aborder. Elle souhaita le bonsoir à sa fille et se retira pour terminer la soirée en se faisant tirer les cartes par madame Sainte-Juste, qui excellait dans cet art méconnu.
Dès qu’elle se vit seule, Angèle regarda au dehors. Son petit papier blanc n’était plus là. Cervin l’avait-il ramassé, ou bien quelque passant l’avait-il poussé du pied dans le ruisseau ? C’est ce que Angèle se demanda jusqu’aux premières lueurs du matin. Alors, brisée par sa longue veille et par l’inquiétude, elle s’endormit, et rêva qu’on la mariait à Landel, bien qu’elle criât de toute sa force : – Je ne veux pas ! Mais le maire et les témoins étaient sourds, si bien que personne ne prenait garde à ses cris.
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