Chapitre 38
Cervin s’était retourné au bruit du petit objet de métal qui tombait derrière lui, et, le voyant rebondir, il l’avait ramassé et mis dans sa poche. Puis le papier froissé avait attiré son attention, et il l’avait également ramassé. L’enveloppe portait son nom, car Angèle lui avait adressé sa lettre avec un soin enfantin. Sans regarder la maison, de peur d’être reconnu, notre prudent ami continua sa marche, et entra dans le premier café.
Attablé devant un bock, il lut la pauvre petite lettre d’Angèle, et fut tout étonné, à deux ou trois reprises, de sentir sur ses yeux un brouillard qui lui troublait la vue. Quand il eut terminé sa lecture, il replia soigneusement le papier chiffonné et le mit dans son portefeuille, puis il reprit le chemin de son domicile avec des pensées qui n’étaient pas une bénédiction à l’intention de Marie Lagarde.
Dès le lendemain matin, un télégramme partit à l’adresse de Prosper, clair et court ; il pouvait, en cette qualité, servir de modèle à toutes les communications de ce genre.
« Venez tout de suite. Cervin. »
Une lettre à maître Cornebu fut ensuite expédiée par la poste du soir. On ne pouvait pas agir avec le digne notaire tout à fait de la même façon qu’avec Prosper, et c’était vraiment dommage ; mais le brave homme n’eût pas compris cette façon expéditive de traiter les affaires. Le lendemain de ce jour, c’est-à-dire trente-six heures après le moment où Cervin avait ramassé sur le pavé la missive d’Angèle, Prosper Damase faisait son apparition dans la chambre de notre ami.
— Que se passe-t-il ? demanda le jeune homme, presque sans prendre le temps d’accomplir les politesses indispensables.
— Je croirais assez qu’on veut marier Angèle ! répondit brièvement Cervin.
Prosper saisit à deux mains une chaise qui se trouvait là, et sa physionomie exprima une intention si évidente de la casser sur le dos de quelqu’un, que son hôte lui prit des mains cet instrument de carnage et le rendit à sa destination usuelle en le présentant au jeune homme, qui s’assit machinalement dessus.
— On veut la marier, continua Cervin, ou du moins cela m’en a bien l’air, mais elle ne veut pas.
Le visage de Prosper subit une détente immédiate, et Cervin comprit que dès lors on pouvait s’entendre. Prosper écouta en silence le récit de Cervin.
— Cette lettre, dit-il, quand ce fut fini, peut-on la voir ?
La lettre sortit du portefeuille où elle n’avait guère reposé, car son propriétaire l’en avait tirée plus de dix fois pour la relire, et elle passa dans les mains du jeune homme.
Il la lut sans mot dire, et, après avoir terminé sa lecture, montra si peu de désir de la rendre à Cervin que celui-ci ne fit point mine de la redemander.
— Eh bien ? dit Prosper.
— Quoi ? répondit Cervin.
— Qu’est-ce que nous allons faire ?
— J’ai envie, répondit le brave garçon, de m’en aller à Beaumont, conférer avec les trois augures : Béru, Benoît et Cornebu. Il me semble que ce ne serait point déjà si bête ! car, pour leur faire comprendre les choses par correspondance, il n’y faut point compter !
— Mais, dit Prosper, pendant ce temps-là, qui veillera sur Angèle ?
— Vous ! fit tranquillement Cervin, sans regarder son jeune ami.
Prosper ne répondit pas, et tourna son visage du côté de la fenêtre, si bien que son hôte ne put en voir l’expression.
— Où demeure-t-elle ? dit-il après un silence.
Cervin indiqua la rue et le numéro.
— Soyez prudent, dit-il, tâchez que madame Lagarde ne vous voie pas ; c’est Angèle qu’il faut consoler. Relisez la dernière phrase : Faites savoir à Prosper que j’ai besoin de lui. Je présume qu’elle trouvera votre présence assez naturelle.
Le jeune homme ne fit plus d’objections, et Cervin partit pour Beaumont par le train de nuit.
Maître Cornebu, attiré par la beauté de la matinée, peut-être aussi par un désir secret d’avoir plus promptement des nouvelles, était descendu de son étude et se tenait debout sur le seuil, les jambes écartées, les mains croisées derrière son dos, lorsque Cervin apparut avec le courrier.
— Rien de fâcheux ? s’écria le notaire.
— Rien de plus que ce que je vous ai écrit, et c’est bien assez ! répondit Cervin en passant outre.
Quand ils furent enfermés dans le secret de l’étude, notre ami en dit plus long. Il avait vu le manège de Landel avec Marie et sa fille ; il avait flairé un prétendu dans cet être grotesque et méprisable.
Cornebu écoutait en silence, et ses bons gros yeux lui sortaient de la tête, à la pensée que son Angèle, leur Angèle, avait pu être ainsi molestée.
— Ah ! fit-il lorsque Cervin s’arrêta, nous avons commis une grande faute en laissant cette femme emmener l’enfant ! À présent, comment la tirer de là ?
— Nous allons consulter les tuteurs, et, si vous le permettez, j’aurai l’honneur de vous soumettre un petit plan de campagne, qui a germé cette nuit dans ma cervelle, pendant le voyage…
Cervin se flattait ; pendant le voyage il avait dormi profondément ; mais peu importait l’heure de la naissance, le plan était sorti tout armé de son cerveau, et il n’était point à dédaigner.
Benoît et Béru étaient au courant de l’affaire, car le notaire leur avait fait part de la lettre de Cervin aussitôt qu’il l’avait reçue. Ils écoutèrent avec une indignation plus ou moins contenue les détails que leur donna Cervin, et Marianne, qui, par droit de maternité morale, assistait à l’entretien, ne put retenir ses larmes en apprenant que sa petite chérie avait été privée pendant si longtemps de toute consolation.
— Il faut l’enlever tout de suite ! s’écria Benoît rouge d’indignation. On ne peut pas tolérer semblables iniquités !
— Patientez, fit Béru en agitant doucement la main. La fillette est mineure, n’ayons point de démêlés avec la justice.
— Elle est seule là-bas ? fit tout à coup la maternelle Marianne.
— Non pas, je lui ai laissé Prosper. Fiez-vous à lui pour se faire connaître.
— Ah ! Prosper est près d’elle… fit Marianne, dont le visage pâlit légèrement.
Ce fut la dernière fois qu’elle éprouva une émotion douloureuse au sujet des jeunes gens. Si aguerrie qu’elle fût à l’idée qu’ils s’aimaient ou s’aimeraient, la pensée de leur réunion ne lui avait jamais encore paru réelle. À partir de ce jour, non seulement elle y pensa sans douleur, mais encore avec joie.
Le plan fut médité et modifié.
Cervin repartit dans l’après-midi, et le lendemain matin il était à Paris, prêt à commencer sa campagne.
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