Chapitre 39
Pendant que ses amis s’occupaient de son sort, Angèle se donnait la douceur salutaire de bien pleurer une bonne fois, et d’épancher toute sa colère en exclamations passionnées.
À l’heure du déjeuner, Marie se présenta d’un air tranquille. Angèle n’osa lever les yeux sur sa mère, tant il lui semblait qu’elle devait avoir honte de ses desseins. Mais madame Lagarde n’avait point la conscience si chatouilleuse. Elle s’était dit au contraire que plus vite elle aurait terminé cette affaire désagréable, plus vite elle pourrait songer à elle-même et rentrer en possession de sa liberté.
C’est pour cela qu’à peine le dessert enlevé, elle s’adressa délibérément à sa fille.
— Tu t’ennuies toujours ? lui dit-elle avec un demi-sourire.
Angèle leva sur sa mère ses yeux honnêtes, où le reproche était une réponse.
— Eh bien ! continua Marie, il y a un moyen de tout arranger. J’ai trouvé un monsieur aimable, riche et bien élevé, qui demande ta main. Tu l’épouseras, et une fois mariée, tu ne t’ennuieras plus.
Il y avait dans le sourire qui accompagnait ces paroles quelque chose qui révolta Angèle plus que les paroles elles-mêmes, plus que la conversation entendue la veille.
— Maman ! s’écria-t-elle, tremblante d’indignation, pourquoi riez-vous en parlant de me marier ? Trouvez-vous donc que le bonheur ou le malheur de ma vie soit si peu de chose, que vous ne puissiez en parler sérieusement ?
Marie regarda sa fille dans les yeux, et vit qu’avec cette enfant-là il faudrait compter. Ce n’était pas la petite niaise qu’elle avait cru ramener, c’était une jeune fille soudainement mûrie par l’épreuve. Depuis la veille, Angèle semblait avoir vieilli de plusieurs années.
— Prétendez-vous me donner une leçon, mademoiselle ? dit madame Lagarde d’un ton railleur.
— Oh ! maman ! répondit la jeune fille, Dieu m’est témoin que je ne prétends rien, que je ne demande rien, que mon seul désir était de vivre tranquille dans mon petit bourg, sans fortune, sans avenir… Vous êtes venue me chercher, je vous ai suivie ; – vous m’avez donné des robes… que ne m’avez-vous laissée dans ma solitude ?… vous auriez gardé l’argent, et j’aurais été si contente !
Marie Lagarde se mordit les lèvres. Quel reproche eût été plus sanglant que la plainte naïve de cette enfant désespérée ! Mais elle ne pouvait plus reculer. Si Angèle eût été sans amis, – et quels amis ! des puritains refrognés qui n’auraient pas assez de pierres pour la lapider, – Marie eût volontiers accepté un compromis, et renvoyé sa fille à Beaumont en échange d’une promesse de pension… Mais que diraient Cornebu, Béru et Benoît ? Toutes ces bonnes têtes de villageois finauds riraient de sa déconfiture… Et puis elle avait des dettes pressantes qu’il fallait payer. Madame Sainte-Juste n’était patiente que jusqu’à un certain point, et depuis quelques semaines elle rendait, par ses réclamations, la vie amère à Marie Lagarde.
— Il ne s’agit pas de ce qui aurait pu être, fit celle-ci en se roidissant contre un peu d’émotion qui venait la troubler ; il s’agit de ce qui est. Le mariage n’est point une chose terrible, comme vous semblez le croire. Tout le monde se marie et tout le monde s’en trouve bien.
— Oui, quand on épouse quelqu’un qu’on aime ! fit tristement Angèle.
Dans son cerveau fatigué elle vit passer l’image de Prosper donnant la main à Marianne. – Oh ! pensa-t-elle, ils sont heureux, ceux-là… Prosper ne l’aime plus, mais il a de l’amitié pour elle au moins ; il sait qu’elle est honnête et bonne ! Ô mes amis !
Une violente aspiration vers tout ce qui est honnête et pur agita l’âme d’Angèle ; elle cacha dans ses deux mains son visage bouleversé, pour étouffer les larmes qui jaillissaient de ses yeux, puis elle se tourna vers sa mère.
— Vous aimerez votre mari, dit celle-ci, il est fort bien.
— Cet homme qui était avec nous au cirque ? Il est affreux ! cria Angèle hors d’elle-même.
— Qui vous a dit que ce fût celui-là ?
— Ce n’est pas difficile à deviner ! répondit la jeune fille devenue soudain audacieuse. Je suis ignorante, maman, mais je ne suis pas sotte. C’est cet homme horrible que vous voulez me donner pour mari ? Jamais ! Je ne l’épouserai jamais !
L’instant d’auparavant, Marie, convenablement priée, eût peut-être cédé, peut-être eût-elle renoncé à son projet de mariage : mais, du moment où sa fille la bravait, il fallait que la victoire restât à son autorité.
— C’est ce que nous verrons, dit-elle avec un regard méchant. Mettez-vous bien dans la tête, petite fille, que toutes vos résistances ne serviront de rien. Il me plaît que vous soyez la femme de M. Landel, et vous la serez.
— On ne peut plus forcer les jeunes filles à se marier ! dit Angèle en frémissant.
— Non, sans doute, mais on peut s’arranger de manière qu’elles ne puissent faire autrement que d’accepter le mari qu’on a choisi pour elles. Quand on vous aura vue partout en compagnie d’un homme, affichée comme sa fiancée, vous serez bien forcée, par respect pour vous-même, de finir par l’épouser, car aucun autre ne voudrait de vous.
— Je ne sortirai plus ! fit Angèle pâle de colère.
— À votre aise, je ne vous conseille pas de me braver, cependant, car vous pourriez vous en repentir.
— Oh ! vous n’êtes pas mère ! s’écria la jeune fille en se levant. Non, vous n’êtes pas mère. Un hasard malheureux vous a faite mère, mais votre cœur est indifférent et sec. Vous ne m’avez pas aimée quand j’étais petite, vous m’avez abandonnée pendant des années ; vous n’êtes revenue à moi que parce que j’étais riche, vous voulez me vendre maintenant pour avoir de l’argent…
— Angèle ! dit Marie menaçante.
— J’ai entendu hier soir votre conversation avec cette femme, votre amie ! Vous voulez me vendre… vous n’avez rien d’une mère ! mais j’ai des amis et ils ne permettront pas…
— Vos amis ! fit Marie dédaigneusement, ils ne se souviennent plus de vous.
— C’est faux, répondit violemment Angèle, ils n’ont pas cessé de s’occuper de moi. Vous avez détourné leurs lettres, vous avez empêché les miennes de partir, vous avez voulu me faire croire que j’étais abandonnée, mais je sais le contraire, moi ! Et, en ce moment, je suis sûre qu’ils viennent à mon secours.
Elle n’avait pas prononcé ce dernier mot qu’elle comprit son imprudence, mais il était trop tard.
— C’est bien, dit Marie, en reprenant son calme, nous y mettrons bon ordre. Vous avez trouvé moyen d’entretenir une correspondance à mon insu ? Ce n’est déjà pas si mal pour une petite provinciale naïve, et je vois qu’en vérité vous aviez raison de dire tout à l’heure que vous n’étiez pas sotte ! En attendant, vous ne sortirez plus.
Angèle baissa la tête et rentra dans sa chambre. Ses amis viendraient la chercher bien sûr. Ô la belle chose que l’espérance !
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